BADASS : votre vie perso (aussi) mérite d’être traduite en soft skills

Publié dans BADASS

20 oct. 2022 - mis à jour le 21 nov. 2022 6min

BADASS : votre vie perso (aussi) mérite d’être traduite en soft skills

auteur.e

Lucile Quillet

Expert du Lab

Journaliste, conférencière et autrice experte de la vie professionnelle des femmes

contributeur.e

BADASS - Vous vous sentez illégitimes, désemparées, impostrices ou juste « pas assez » au travail ? Mesdames, vous êtes (tristement) loin d’être seules. Dans cette série, notre experte du Lab et autrice du livre de coaching Libre de prendre le pouvoir sur ma carrière, Lucile Quillet décortique pour vous comment sortir de la posture de la “bonne élève” qui arrange tout le monde (sauf elle), et enfin rayonner, asseoir votre valeur et obtenir ce que vous méritez vraiment.

Je me souviens d’un atelier que j’avais animé lorsque je vivais à l’étranger. Le thème - “valoriser son parcours atypique” - avait réuni des personnes indépendantes, bénévoles, en transition professionnelle… Bref, celles qui vivent souvent l’étranger pour d’autres raisons que leur carrière, soit dans l’immense majorité des cas celles que l’on dénomme de façon réductrice les “femmes d’expat” (il y avait un seul homme sur la douzaine de participants). Certaines voulaient valoriser leur activité de freelance, d’autres préparer un retour prochain en France. Et quasiment toutes anticipaient de se retrouver désemparées face à un recruteur qui leur dirait fissa : « Mais vous n’avez rien fait depuis trois/quatre/cinq ans. »

“Rien” est une notion fascinante, très souvent mensongère, révélatrice de nos biais. Les plus perfectionnistes et productivistes d’entre nous l’utilisent à tour de bras (#jamaisassez), et c’est aussi un mot que l’on emploie bien vite pour décrire le travail non reconnu des femmes. Vous passez à temps partiel pour arranger toute la famille ? Vous consacrez du temps au bénévolat dans des associations ? Vous êtes aidante de proches en situation de dépendance ? Vous consacrez tous vos week-ends au tri des déchets ou aux transports des enfants vers leurs 15 000 compétitions sportives (mais pourquoi ne font-ils pas tous du judo, hein ?) ? Vous ne faites “rien”. Du moins, rien qui n’entre dans la case classique du boulot : contrat-bulletin de salaire-cotisations-métro-boulot-ticket restau. À partir de là, rideau, fermeture de la boutique : vous n’êtes pas de “ceux qui bossent vraiment”.

Or, par la grâce des temps modernes et de la fièvre du monde corporate pour de nouvelles appellations-concepts souvent bullshit (avouons-le), il est une autre notion qui peut rendre justice à toutes les femmes qui se tapent un boulot ingrat sans aucune reconnaissance financière ou sociale derrière : les soft skills. Rappelons-le, les soft skills sont ces compétences clés dont les recruteurs raffolent officiellement, celles qui font la différence, celles qui rendent compte de votre qualité de bon être humain (alors qu’autrefois, vous pouviez réussir en étant une ordure, du moment que vous aviez le bon diplôme). Désormais, le monde de l’entreprise veut plus que votre stock de compétences techniques, car l’on reconnaît que - quand même - c’est plus chouette (et plus efficace, #performance4ever) de travailler tous ensemble dans le respect, la bonne humeur et l’efficacité. Du coup, s’affichent maintenant sur un CV des qualités comme l’écoute, l’empathie, la résolution de problèmes, la gestion du stress et toutes ces autres choses qui ne s’apprennent pas à l’école tout court, mais à l’école de la vie… Merveilleux.

Résultat : Jean-Marc - le boomer en cravate - s’appuie sur ses week-ends tennis boys only pour mettre en gras “esprit d’équipe” sur son CV et Paul - le marketeur en hoodie - sur ses randonnées en Bretagne pour afficher de l’“introspection” et de la “pugnacité” façon Sylvain Tesson du Morbihan.
Il reste encore une population trop discrète alors qu’elle aurait pourtant de quoi se la ramener sur les soft skills façon “open bar” : les femmes. Car l’école de la vie (aka de la charge mentale, des tâches domestiques, de la triple journée avec l’option jonglage d’enfant et d’une vie sacrificielle au nom du bonheur collectif), elles connaissent très bien. Il est temps de réclamer sa part du gâteau. Au lieu d’être ramenée à du “rien” de façon sexiste, voilà comment traduire sa vie perso en soft skills.

1. Comprendre que “rien” n’existe pas

Nous avons le pouvoir - individuellement et collectivement - de changer de regard et valoriser enfin toutes ces activités sous-estimées et sous-reconnues (car faites par des femmes en majorité) trop souvent disqualifiantes sur le marché de l’emploi. Mais pour commencer, il faut déjà être vous-même convaincue que ce n’est pas “rien” avant de les napper du vernis lexical soft skills.

Revenons à l’atelier dont je vous parlais au début : les participantes ne savaient pas comment combler ce trou de quelques années à l’étranger dans leur CV où elles n’avaient “rien” fait. Or, il faut beaucoup d’efforts pour ne “rien” faire. “Rien”, c’est vraiment rester allongé sur votre lit, fixer le plafond, sans parler, rire, écrire, ni bouger les mains (ce que Paul revendiquerait probablement en retraite vipassana #consciencedesoi #alignement).

En réalité, ces femmes avaient déménagé, installé leur famille et le foyer, s’étaient adaptées à de nouvelles administrations, avaient appris une langue, découvert une culture, tissé des liens à partir de zéro, participé à la vie associative, créé des rendez-vous communautaires, développé des talents jusque-là endormis. Beaucoup sont les happiness managers de leur famille et font le trait d’union entre toute la communauté française locale, mais sans fiche de poste. Certaines ont appris à dessiner, écrire, faire des vêtements, parler de leur pays d’adoption via un blog ou des réseaux sociaux… Vous pouvez rire du côté réunion tupperware, mais tout ceci, elles le font SEULES, souvent à partir de rien (le vrai, cette fois).

En résumé, le “rien” qu’on nous a appris, c’est tout ce qui n’est pas valorisé par le schéma classique, soit en réalité beaucoup. Il suffit d’imaginer ces mêmes activités réalisées par un homme en année sabbatique pour voir que, malheureusement, elles seraient bien mieux considérées. CQFD.

2. Faire la liste de ses activités

Parce que “rien” n’existe pas, listez vos “tout”. Décomplexez-vous et faites la liste de tout ce que vous avez fait, en passant en revue chaque catégorie : occupations, activités, hobbies, vie de famille, engagements, vie associative, bénévolat, vie amicale, voyages, solidarité, entraide, passions, réussites, nouveautés…
Même si vous faites ces activités de bon cœur, sans calcul, en toute modestie et dévotion, listez-les. Même si vous pensez que ce n’est pas “sérieux” ni “pro”, ni “grand-chose”, listez-les. Même (et surtout) si cela vous semble “normal” et “pas du tout exceptionnel”, listez-les. Et si vous n’avez pas l’inspiration, demandez à vos ami·es, lequel·les sont parfois un miroir bien plus objectif et vrai.

Si vous avez du mal à voir vraiment ce que vous faites, réalisez alors l’exercice que j’appelle “la roue de l’année” : dessinez un rond qui représente l’année écoulée, divisé en douze mois. Et notez, de mémoire, puis à l’aide d’un agenda, de vos photos de téléphone et conversations WhatsApp si besoin, les événements marquants, les choses que vous avez réalisées. Faites votre propre archéologie.

Tout ce qui est palpable dans votre emploi du temps et qui définit vos journées, votre temps et donc un peu qui vous êtes, doit se manifester.

3. Passer en mode traduction

Maintenant que vous avez la liste de tout ce qui constitue votre vie non-professionnelle, il faut passer en mode traduction, à savoir : faire ressortir les qualités et compétences humaines acquises durant chacune de vos activités. Pour vous aider à trouver les bonnes formules, voici une liste de soft skills où piocher :

Qualités relationnelles : supervision / autorité / communication non violente / assertivité / écoute / intelligence émotionnelle / empathie / esprit d’équipe / communication / sens du collectif / sociabilité / réseautage / maîtrise de soi / pédagogie / sens de la justice et de l’équité / médiation…
Gestion - organisation : autonomie / adaptabilité / organisation / prise de décision / flexibilité / pragmatisme / gestion du temps / gestion du stress / agilité / gestion des conflits / multi-tasking / productivité / planification…
Travail : endurance / minutie / prise d’initiative / discipline / engagement / observation / logique / rigueur / innovation / concentration / créativité / mémoire / responsabilité / fiabilité / ponctualité / motivation…
Caractère : curiosité / enthousiasme / introspection / humilité / audace / bonne humeur / optimisme / ouverture d’esprit / persévérance / tolérance / patience…

Ainsi, votre expérience de shiva domestique (gérer les enfants, le linge, l’alimentation…) option aidante d’aïeul en situation de handicap vous vaut les sésames “multi-tasking” et “organisation du temps”. Quand vous arrivez à ne pas hurler alors que le monstre déchaîné qui vous sert d’enfant vous balance son yaourt à la figure pendant que votre conjoint vous demande où sont rangés les bodies (le bébé a neuf mois), vous méritez vos jetons “communication non violente” et “patience”. En ayant aidé vos six frères et sœurs pendant des années à faire leurs devoirs, vous pouvez vous targuer d’être pédagogue et d’avoir une bonne intelligence émotionnelle. Si vous êtes à la tête d’une famille monoparentale, vous pouvez revendiquer votre capacité à prendre des décisions (seule, tout le temps) et votre sens des responsabilités.

4. Peaufiner la sélection

Vous savez désormais comment passer au traducteur corporate toutes ces choses souvent regardées avec condescendance. Maintenant, vous allez choisir lesquelles sont les plus pertinentes à mettre en avant dans votre CV / lettre de motivation / entretien d’embauche, en fonction de vos objectifs pro.

Gardez toujours en tête qu’il ne suffit pas de le dire pour l’être : ce que vous avancez, vous devez pouvoir le développer en donnant des exemples viables pour le recruteur. C’est ce qui fait la différence entre le bullshit et la réalité. Toutefois, le choix vous revient entièrement de révéler ou non certains éléments sur votre vie privée.

L’engouement pour les soft skills a comme ouvert une brèche : comme le disait très bien Sandra Fillaudeau, « il n’y a pas la vie pro, la vie perso, il y a la vie, point ». Tout comme il n’y a pas les qualités pros et les qualités perso d’un côté : il y a vous au milieu de tout, et votre entièreté rayonne et se nourrit de tout, partout. Traduire sa vie perso en soft skills est un acte encore audacieux mais tout à fait légitime. Vous pouvez y aller sans ciller. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au nom de tout le travail que font les femmes sans une juste reconnaissance et qui profite à tant d’autres par effet ricochet.

Édité par Mélissa Darre, photographie par Thomas Decamps

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