« Dans tous les métiers, on se plaint de ne pas avoir assez de temps »

07 déc. 2023

10min

« Dans tous les métiers, on se plaint de ne pas avoir assez de temps »
auteur.e
Clémence Lesacq Gosset

Editorial Manager - Modern Work @ Welcome to the Jungle

contributeur.e.s

Vous aussi, vous avez l’impression permanente qu’au travail le temps accélère, que les tâches s’empilent, que les demandes apparaissent toujours plus nombreuses et que vos notifications vous attirent autant qu’elles vous noient ? Dans un monde où il serait grand temps de ralentir, l’experte du Lab de Welcome to the Jungle Laetitia Vitaud et la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet nous parlent temps et productivité. Et nous rappellent que des poches de liberté existent encore, à condition de lutter et de savoir, parfois, dire « non ».

Laetitia Vitaud : Hélène, vous qui êtes philosophe et psychanalyste, comment définiriez-vous le temps ?

Hélène L’Heuillet : Je distingue deux « temps ». D’une part, le temps objectif : soit le temps comptable, celui sur lequel on peut imaginairement avoir une prise. Et d’autre part : le temps subjectif, c’est-à-dire comment on se sent soi-même par rapport au temps. C’est sur ce point que mes travaux ont porté : ma réflexion étant que si on ne garde pas un rapport subjectif au temps -quitte à se voir vieillir par exemple-, alors la vie nous échappe, et c’est là que commencent les pathologies liées à notre mode de vie moderne, à l’accélération.

LV : Et que vous inspire alors la notion de productivité ?

HL : À la base, la productivité est une chose normale : nous produisons pour nous nourrir, pour vivre. Il me semble qu’elle est devenue problématique à partir du moment où nous avons quitté le cercle « marchandise-argent-marchandise » pour entrer dans le cercle « argent-marchandise-argent ». La productivité est alors devenue un but en elle-même, un simple prétexte pour générer encore plus d’argent, sans limite et sans borne. Cela a pour conséquence que le temps de production doit se réduire toujours plus, jusqu’au phénomène d’accélération que nous connaissons aujourd’hui, d’aliénation des travailleurs et de destruction de la nature. Mais vous qui avez un profil d’économiste, je ne sais pas si vous vous retrouvez dans mes définitions ?

LV : Ce sont des réflexions assez proches de celles de mon dernier livre (En finir avec la productivité, ndlr). Sur la notion de temps, j’aime appréhender la notion de « temps social ». Quand on regarde le travail, on constate qu’au-delà de la durée -« combien d’heures » -, on s’est d’abord mis d’accord sur le fait de travailler de manière synchrone, ce qui est très récent dans l’histoire humaine. À partir de la révolution ferroviaire, nous nous sommes munis de montres et des premières grandes horloges, puis les pointeuses ont fait leur apparition dans les usines. De ce fait, on a artificialisé notre rapport subjectif au temps : on oublie le temps qu’il fait dehors, notre fatigue ou encore notre digestion, puisqu’il faut travailler tous ensemble, au même moment.

HL : Je suis d’accord avec vous. Même si le temps synchrone a tout de même toujours existé car l’homme est un être sociable, qui a sans cesse eu besoin de se réunir, de donner des rendez-vous.

LV : Oui, mais c’était très approximatif, et on tolérait d’attendre !

HL : Exactement ! D’ailleurs, moi qui suis plus âgée que vous, je me souviens encore d’une époque pas si lointaine où l’on pouvait s’excuser d’être en retard parce que notre montre « retardait », alors qu’aujourd’hui nous avons tous exactement la même heure via nos portables ! Les minutes de retard ne sont plus acceptées de la même manière…
Mais la grande différence de notre époque c’est que le temps synchrone s’est déplacé dans le travail, vous avez raison. C’est désormais LE lieu où il faut être à l’heure. La synchronie dans le travail commence d’ailleurs avec la fragmentation du métier, c’est l’exemple d’Adam Smith dans La richesse des nations : vous divisez la fabrication d’épingle en vingt opérations et vingt personnes font soudainement, au même moment, un vingtième de la fabrication, dans un geste répétitif qui n’a plus aucun sens.

LV : Oui, c’est là que le rapport au travail a été complètement bouleversé. Dans un monde d’artisans et de paysans, le comptage du temps appartient à celui qui travaille de manière autonome, et avec de grandes fluctuations saisonnières. Le travail était globalement dur pour nos ancêtres, mais de manière inégale au long de l’année, avec un rythme plus maîtrisé par l’individu finalement. Et nous acceptions que certains temps soient incompressibles : le temps de cuisson du pain par exemple.

HL : C’est tout à fait ce que dit Platon : « Le travail se règle sur la chose. » Ce n’est pas le travailleur qui décide le temps que le pain va prendre pour cuire, le temps que le blé va prendre pour germer, etc. Tandis que nous, dans le travail moderne, nous imposons : « Vous avez dix minutes pour faire cette tâche. »

Dans la note que j’ai écrite avec Frédéric Worms pour la CFDT (Temps de travail et temps au travail, ndlr), j’explique que nous sommes arrivés à un moment où l’intensification est désormais visible. Au début du capitalisme effréné, l’intensification n’était pas visible : les hommes mourraient sous les cadences infernales, ou dans les mines, mais on ne le voyait pas, donc on n’en parlait pas. Puis, un capitalisme plus social est survenu, les syndicats ont émergé, les acquis sociaux avec. Et aujourd’hui, nous sommes dans un nouveau moment, où l’intensification est à nouveau débridée, où le temps est la chose qui semble nous manquer constamment. On a tellement économisé sur le temps que c’est devenu visible. Désormais, ce n’est plus tant la force physique qui est exploitée, c’est notre rapport subjectif au temps. C’est désormais ça qui constitue le ressort de l’exploitation, et qui est manifeste dans tous les métiers. Dans tous les métiers, on se plaint de ne pas avoir assez de temps.

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« Il y a un vrai momentum sur cette semaine de quatre jours : l’engouement est mondial » - Laetitia Vitaud, experte du Lab de Welcome to the Jungle.

LV : Concernant l’intensification, je dirais qu’il y a deux axes à prendre en compte. Le premier c’est : est-ce que je maîtrise ma propre cadence ? Un rythme imposé, qui n’est pas le nôtre naturellement, sera toujours moins sain pour nous. C’était déjà d’ailleurs le cas à l’époque de l’esclavage : on imposait à tous la cadence du plus productif, sans se soucier de l’âge ou de l’état de santé de tous les autres. On en arrive à un travail qui est épuisant, car il va au-delà de ce que l’on peut faire de manière soutenable et durable. On pourrait croire que cet exemple est dépassé, mais aujourd’hui on a une augmentation du nombre de personnes qui disent qu’on leur impose des cadences accélérées, devenues intenables. Et les mêmes logiques cyniques sont encore à l’œuvre : les pratiques de management actuelles trouvent leurs limites là où les hommes et les femmes sont les plus productifs, tout en veillant à ce qu’ils et elles n’en « meurent » pas… C’est pour cela que l’on peut toujours questionner les avancées sur la qualité de vie au travail : on peut y trouver des arguments philanthropes, comme des arguments très utilitaristes…

HL : Tout à fait. Et le problème c’est qu’on dit aux gens : « De quoi vous plaignez-vous, vous travaillez moins d’heures qu’avant ! » Alors oui, nous sommes passés aux 35 heures, et c’est très bien. Mais si pendant ces 35 heures vous devez en faire 50, vous ne faites qu’intensifier le travail ! Et alors les gens tombent en burn-out… C’est d’ailleurs pour moi l’écueil de la semaine de quatre jours. Il ne faut pas vouloir mettre cinq jours dans quatre.

LV : Tout à fait. Il faut repenser la manière de travailler. Et ce que je trouve intéressant avec la semaine de quatre jours, c’est que nous sommes revenus à l’idée de réduction du temps de travail, qui avait disparue depuis trente ans. Ces dernières années, c’est la notion de flexibilité qui était vue comme une amélioration, sauf qu’avec les usages numériques, celle-ci a atteint son point limite : notre surtravail ne fait qu’augmenter, à force d’être connectés sans cesse sur nos machines. Nous revenons donc aujourd’hui à la baisse du temps de travail comme remède aux maux du travail. Et ce qu’il y a de plus fort c’est qu’il y a un vrai momentum sur cette semaine de quatre jours : l’engouement est mondial.

HL : Mondial, oui, mais il ne faut pas non plus oublier que dans de nombreux pays encore, l’esclavage moderne existe…

Après, pour revenir à cet emballement auquel nous faisons face, je pense que l’important est vraiment de renouer avec son temps subjectif. Aujourd’hui, tout le monde est pris dans la peur du retard. C’est ce qui fait que lorsqu’une tâche est terminée, nous évitons parfois de le dire pour ne pas avoir à en commencer une autre… Nous sommes dans un système qui fait de nous des menteurs permanents. Il faut ruser pour conserver notre rapport subjectif au temps. Sinon, il y a toujours quelqu’un pour être prédateur de nos minutes. Et très souvent, nous sommes des victimes consentantes : on part en vacances, en week-end, et il faut absolument rentabiliser chaque minute libre dans laquelle on ne va pas penser au travail ! On est dans quelque chose de complètement fou qui nous oblige à être stakhanoviste (en référence à la campagne de propagande soviétique en URSS qui faisait l’apologie d’un travailleur extrêmement productif et dévoué à son travail, ndlr) dans toutes les sphères de notre existence.

Enfin, ce qu’il faut comprendre par rapport au temps c’est que nous sommes toujours en retard. C’est là que le temps objectif et subjectif se rencontrent : de toute façon, le temps passe sans nous ! On veut absolument empêcher la perte, alors que n’avons aucun contrôle sur le temps qui nous emporte, nous fait vieillir : c’est ça la folie du productivisme dans laquelle on est. On veut contrôler le temps, « créer » du temps, croire au transhumanisme. Mais c’est impossible !

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« Dire que ce n’est plus possible, qu’on est débordé, est devenu une façon de dire « non », de résister » - Hélène L’Heuillet, psychanalyste.

C’est quand on lutte contre le temps, contre le retard, qu’on tombe dans le burn-out. Le burn-out est toujours une maladie des employés modèles, de ceux qui veulent être à l’heure même quand les échéances ne sont pas réalisables ! Dans mon cabinet, mes patients m’expliquent ce qui se passe dans les entreprises. On vous dit qu’il faut faire ce rapport en trois jours, alors que la vraie échéance est dans deux semaines. Et moi, je vois dans tout ce mouvement actuel des démissions, des bifurqueurs, des jeunes trentenaires qui ferment leurs ordinateurs à 18h pétantes, des résistances salutaires ! Dire que ce n’est plus possible, qu’on est débordé, est devenu une façon de dire « non », de résister, de ne pas accepter une tâche supplémentaire.

LV : Mais tout le monde n’a pas le pouvoir de dire non… Pour être entendu dans son refus, il faut déjà un certain niveau de pouvoir.

HL : Évidemment, mais je pense que dans les entreprises, ce refus monte de plus en plus. Je suis psychanalyste, et en tant que tel je ne dois pas donner de conseil à mes patients. Mais je l’avoue : j’abonde quand quelqu’un se dit « indisponible », parce qu’il est au café en train de lire. Ce temps-là doit être reconnu comme un temps d’indisponibilité !

LV : Je suis tout à fait d’accord. Le problème c’est que notre attention exclusive à une tâche est de plus en plus compliquée. Entre notre charge mentale et notre usage numérique, le temps est fragmenté, et nous fait sentir débordée même quand nous ne le sommes pas forcément. Il y a une réalité à être débordé et un sentiment d’être débordé, ce n’est pas la même chose.

HL : Les smartphones ont clairement intensifié l’accélération qui était en cours. C’est aussi le poids de l’immédiateté, de la notification perpétuelle, de la satisfaction immédiate…

Il y a autre chose qui me semble essentiel, c’est le lien de tout cela avec l’écologie. La société accélérée, c’est un société qui devient inhabitable. Pour autant, je suis pour la limite, pas pour le « moins ». Il y a forcément un terme à mettre à la croissance, il faut cesser un certain nombre de productions inutiles, cela me paraît évident. Mais par rapport à notre rapport au temps, l’important est davantage de savoir ce que l’on fait, comment on le fait et pourquoi on le fait, qui compte. Je ne suis pas forcément contre la vitesse : il y a des moments de cadence qui sont totalement variés et qui correspondent au temps que la chose exige. Mais encore faut-il que cela revienne au travailleur : qu’il puisse juger du temps qu’il est nécessaire d’accorder à sa tâche. Ce n’est donc pas le quantitatif, le nombre d’heures en soi, qui est si important et sur lequel il faut réfléchir, mais le qualitatif. Il faut transformer ce schéma, si l’on veut cesser d’aggraver la condition écologique, qui est le point d’impasse auquel le capitalisme est arrivé, et qui est en train de dévorer les individus. Il faut « resubjectiser » le travail. Les jeunes parlent de « sens », moi je parle de resubjectisation. Savoir ce que je fais, comment je le fais, pourquoi je le fais.

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LV : Je suis tout à fait d’accord sur ce que vous dites sur la qualité du temps versus sa quantité… J’ai déjà utilisé ce terme tout à l’heure mais il me semble important : c’est celui de l’attention. Au travail, porter son attention sur une unique chose -une personne qui nous parle ou une tâche- est devenue extrêmement rare face aux sollicitations constantes. Prenez une réunion Zoom : quelqu’un parle et pendant ce temps, tout le monde vaque à une autre tâche en parallèle… Le temps nous paraît alors interminable, parce que finalement on ne fait rien de bien : on ne comprend pas bien le mail qu’on lit, on ne comprend plus trop ce qui se passe dans la réunion… C’est ce manque d’attention qui fait qu’on se sent débordés et que, cognitivement, il ne se passe plus rien.

HL : Oui, c’est la bataille constante de l’attention. Regardez les e-mails : on pensait qu’ils nous faciliteraient la vie au travail, mais on passe notre temps à en recevoir, sans qu’ils ne nous concernent toujours… On a donc, en plus, constamment l’impression de ne pas faire bien les choses.

LV : D’ailleurs, une partie de la souffrance au travail tient justement à l’attention que l’on ne peut pas donner aux autres, comme ces infirmières qui souffrent de ne pas pouvoir écouter et soigner plus longuement leurs patients. Mais on souffre aussi de l’attention qu’on ne reçoit pas : « On ne m’écoute pas, on ne m’entend pas. » C’est les deux. Et cela délite le lien de confiance. Cela abîme toute la dimension relationnelle du travail.

HL : Personnellement, j’ai eu longtemps tendance à beaucoup remplir mes journées par le travail, mûe par un vrai élan de désir. Mais concernant mon activité à l’université, il y a aujourd’hui une intensification qui fait que je serai contente de prendre ma retraite l’année prochaine. Nous n’avons plus le temps pour le travail intellectuel, car tout le reste s’est intensifié : les process, la disponibilité aux élèves, les e-mails… Je m’y sens débordée. Et je pense que l’université risque de vivre une crise sociale dans pas longtemps, car son fonctionnement est aujourd’hui incompatible avec des tâches intellectuelles. Pour le reste, l’écriture et la psychanalyse, je parviens encore totalement à être libre pour ces moments d’attention, à moi ou à mes patients. Et quand je ne peux pas me rendre disponible, je le dis.

LV : Je partage ce que vous dites. En quittant le salariat, j’ai quitté ces cadences imposées que vous décrivez. Indépendante, plus j’avance dans ma carrière et plus j’arrive à avoir des poches de liberté importantes et à dire non aux injonctions du travail… et à celles des proches également, car la frontière est parfois fine aussi !


Article édité par Mélissa Darré - Photo Thomas Decamps pour WTTJ

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