Tour du monde : ces pays où le télétravail ne passe pas

Les pays qui ont des difficultés à adopter le télétravail

Depuis le début de la crise sanitaire, la plupart des pays ont été obligés de recourir massivement au télétravail pour maintenir leurs activités économiques. Une pratique qui était encore minoritaire dans le monde avant la pandémie, plutôt plébiscitée par les pays scandinaves ou d’Europe de l’Ouest. Et si le travail à domicile s’est développé même dans les pays qui y sont les plus réfractaires – pour des raisons culturelles, mais aussi juridiques ou techniques – certains ne parviennent toujours pas à passer le cap. Le feront-ils un jour ? Tour d’horizon de ces pays dans lesquels le télétravail ne fonctionne pas.

Au Japon, la culture du présentéisme a le dernier mot

Ils ont été contraints de recourir au télétravail à cause de la pandémie, et c’est un fiasco. Alors que la plupart des télétravailleurs déclarent que rester chez eux leur permet d’être plus performants qu’au bureau, la productivité des salariés japonais a chuté de 20% en moyenne, d’après une étude menée par l’économiste Toshihiro Okubo. Un résultat d’autant plus étonnant que dans le pays, les salariés perdent un temps fou à se rendre sur leur lieu de travail – le Japon affiche un des temps de transports quotidien parmi les plus élevés au monde. Pour Sébastien Lechevalier, directeur d’études à l’EHESS et président de la fondation France-Japon, cette baisse de la productivité s’explique notamment par la culture managériale du pays. Dans une chronique parue dans le journal « Le Monde », le chercheur révèle que pour les Japonais, bien travailler signifie passer de longues heures sur son lieu de travail.

Au-delà d’une très forte culture du présentéisme, les salariés japonais préfèrent le collectivisme à l’individualisme et les performances des entreprises reposent majoritairement sur le travail d’équipe. Rester chez soi signifie se priver des temps d’échanges informels – l’équivalent de nos fameux moments à la machine à café – et pénalise le contact avec les équipes. En fin de compte, sur les 20-25% de télétravailleurs réguliers que compte le pays, plus de la moitié déclarent être moins efficaces lorsqu’ils travaillent depuis chez eux. Pour Sébastien Lechevalier, ce rapport compliqué au télétravail peut aussi s’expliquer par les conditions de vie des Japonais : de fortes disparités existent selon la taille des logements, très chers dans les grandes villes. Autre critère important : le fait d’avoir des enfants à charge, ou pas.

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En République Tchèque, le statut des télétravailleurs dans un flou juridique

En République Tchèque, malgré un niveau d’équipement comparable aux pays d’Europe de l’Ouest, le télétravail a du mal à passer, notamment du côté des employeurs. C’est notamment pour des raisons juridiques, d’après Frantz Gault, directeur du cabinet de conseil LGMB Worklabs et auteur d’une étude sur le télétravail à travers le monde : « Les Tchèques peinent à donner un véritable statut aux télétravailleurs et la loi ne précise pas si le télétravailleur est un salarié normal ou pas, explique le chercheur. De fait, beaucoup d’entreprises préfèrent ne pas s’embarquer dans une telle aventure s’il subsiste un flou juridique. » Des débats sur l’intérêt de légiférer sur le statut des télétravailleurs commencent à émerger timidement au sein du pays, mais restent marginaux.

« Le facteur juridique découle directement du facteur culturel, résume Frantz Gault.La République Tchèque, accorde beaucoup d’importance à la hiérarchie et à l’esprit communautaire. » Une manière de percevoir le monde du travail qui rend le management par le contrôle inévitable, et exige par conséquent que les salariés restent à portée de leurs managers : « Plus cet esprit de hiérarchie est présent, moins on accepte que le salarié puisse faire son travail en autonomie, loin du regard de ses collègues et de ses chefs. » Si la réticence au télétravail est courante pour les mêmes raisons dans plusieurs pays d’Europe de l’Est – Pologne, Bulgarie et Roumanie en tête –, la République Tchèque demeure le seul pays à n’avoir jamais donné un cadre légal au télétravail, comme si celui-ci n’avait jamais, et ne pouvait pas exister. Dans quelques années, les choses pourraient-elles changer ? Les jeunes générations locales poussent en tout cas dans ce sens et, selon une étude Ipsos, 51% des salariés interrogés se montraient intéressés par un télétravail permanent, 59% pour un télétravail partiel.

L’Angola, grand dernier du classement

Dans l’étude menée par Frantz Gault, l’Angola s’impose comme le pays le moins compatible avec le télétravail dans le monde. « Nous avions trois critères pour juger les pays que nous avons testé [juridique, culturel et technique, NDLR], détaille le chercheur, et l’Angola était au niveau 0 pour chacun de ces trois critères. » D’après LGMB Worklabs, chacun des trois critères tend à influencer les deux autres. En Angola, les infrastructures empêchent simplement la bonne mise en place du télétravail : « Le débit moyen internet est tout simplement insuffisant pour que les gens puissent travailler depuis chez eux », résume le directeur d’études. Puisque le pays ne dispose pas d’un réseau internet suffisamment puissant pour permettre aux travailleurs de s’acquitter de leurs tâches depuis chez eux, la plupart des salariés ont simplement arrêté de travailler pendant les temps forts de la crise sanitaire.

En 2020, sur 100 habitants, 0,70 bénéficiaient d’un accès haut débit sur une ligne fixe, contre 46,92 en France, d’après des données recensées par la banque mondiale. D’après un article de l’African Regional Organisation of the International Trade Union Confederation, beaucoup de travailleurs n’ont pas bénéficié de filet de sécurité financier durant la crise, malgré un décret pris par le gouvernement pour protéger les personnes contraintes de cesser leur activité. En 2022, la proportion de télétravail dans le pays reste toutefois difficile à estimer, dans la mesure où les institutions gouvernementales et les associations d’employeurs fournissent trop peu de réponses chiffrées aux évaluateurs de l’Organisation internationale du travail pour dresser un bilan national précis.

La Chine, l’autre grand bond en avant

C’était le premier pays à faire l’expérience malheureuse du coronavirus, mais également à forcer la mise en place du télétravail. Son application à l’ensemble des travailleurs ayant la possibilité de le faire a été, selon le cabinet de conseil Bloomberg, une des plus grandes expérimentations de travail à domicile au monde. À l’époque, 40% de la population active a été obligée de travailler à domicile, contre seulement 7% des salariés qui avaient cette autorisation jusque-là. Avec des débuts difficiles – les serveurs des messageries WeChat et Tencent saturés – et l’obligation de s’adapter pour les petites entreprises, qui ont massivement investi le net dans l’espoir de fidéliser leurs clients. Un changement culturel assez inattendu de la part d’un pays attaché au présentéisme et à la hiérarchie. Cependant, toujours selon Bloomberg, certaines entreprises comme les hôtels Hyatt à Pékin ont maintenu, même à distance, un important contrôle de leurs salariés : ces derniers avaient l’obligation, chaque matin, d’indiquer à leur hiérarchie où ils se situaient et s’ils avaient des symptômes du virus.

L’autre facteur culturel qui peut expliquer les difficultés chinoises à adopter le télétravail est l’héritage communiste du pays, qui contraignait les salariés chinois à négocier collectivement des accords. Cette manière de fonctionner excluait de facto le télétravail, pratique jugée malséante parce qu’elle « concerne les travailleurs individuellement », souligne Frantz Gault. Malgré cette forte culture collectiviste qui freinait auparavant le développement du télétravail dans le pays, les nouvelles habitudes prises durant la crise sanitaire se sont pérennisées avec une forte progression de l’économie numérique.

Bonus du mauvais élève européen : … La France

Avant les obligations successives pour les entreprises de recourir au télétravail - comme encore cet hiver - la France s’imposait comme le mauvais élève européen, d’après une étude réalisée conjointement par l’Ifop et la fondation Jean Jaurès. Alors qu’il a été adopté par 61% d’Allemands, 56% d’Italiens et 50% de Britanniques, seuls 34% des Français pratiquaient un télétravail régulier. Toujours selon cette étude, la proportion de temps télétravaillé par les Français était lui aussi moins importante que celui de ses voisins européens : 11% d’entre eux télétravaillaient quatre à cinq jours par semaine, contre 30% des Italiens. Ces faibles chiffres s’expliquent notamment par la forte disparité entre les cadres – majoritaires à pratiquer le télétravail – et les autres catégories socioprofessionnelles, qui ont largement continué à se rendre sur leur lieu de travail : 39 « points » d’écart entre les CSP+ et les autres, contre seulement 8 points d’écarts entre les CSP+ italiens et les autres catégories socioprofessionnelles du pays.

Autre explication à ces disparités toutes françaises : l’âge, avec des aînés moins à l’aise que la génération « digital native » avec le numérique, et surtout, plus accommodée à la culture du présentéisme, qui semble moins toucher les jeunes générations. Une situation qui risquerait de ne pas évoluer puisque les Français répondant à l’enquête étaient les moins demandeurs de jours de télétravail par rapport à leurs voisins européens, avec seulement 1,8 jour demandé, contre 2,7 demandés par les travailleurs espagnols. Pour les auteurs de l’étude, cette faible demande de jours télétravaillés résulterait d’une forme de « résignation », née de ce fort clivage entre CSP+ et les autres catégories socio-professionnelles : « Il en résulterait une forme de résignation partagée par une partie des actifs qui aurait intégré le fait qu’elle y serait difficilement éligible », suggèrent les auteurs.

Article édité par Clémence Lesacq, photo Unsplash

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