« Artiste ? C'est un métier ça ? » Une place à part dans la société

Quelle place pour les artistes dans la société ?

Qu’est-ce qu’un artiste ? À quoi le reconnaît-on et à quoi sert-il ? Qualifié - comme d’autres professionnels - de “non-essentiel” durant l’année de disette culturelle que nous avons traversée en cette crise sanitaire, quelle place lui réserve-t-on dans la société ?

Certains peuvent se laisser aller à des représentations spontanées imaginant par exemple un peintre coiffé d’un béret tenant sa palette de couleurs, quand d’autres penseront au troubadour qui migre de village en village pour donner chaque soir une nouvelle représentation. Un peu caricatural. Pour y voir plus clair, on peut éventuellement jeter un œil au dictionnaire. Le Larousse en présente six occurrences différentes : l’artiste serait d’abord un « professionnel des beaux-arts, de l’artisanat ou des arts appliqués ; mais aussi une personne qui vit « en marge » et s’écarte de la « morale bourgeoise ». Doté d’une « sensibilité » et de « compétences techniques », il possède une « habileté » reconnue, un savoir-faire dans l’exécution de ses gestes. Plus péjoratif, il désigne enfin « un bon à rien, un fantaisiste ». Si ces définitions convoquent des images plus ou moins tenaces et de véritables clichés sur le statut d’artiste, nous avons essayé de prêcher le vrai du faux de ces représentations en discutant avec deux sociologues, un historien et un artiste.

L’artiste, celui qui est rémunéré pour sa discipline artistique

Souvent confondu avec une passion, en termes de nomenclature, « artiste » est bel est bien une catégorie socioprofessionnelle répertoriée par l’Insee sous l’étiquette des métiers artistiques. Sont comptabilisées les personnes dont l’activité artistique (artistes de spectacles, auteurs, métiers des arts visuels, des arts graphiques, de la mode et de la décoration, etc.) est la principale source de revenus. Quant aux personnes qui ne vivent pas de leur art à titre principal, elles sont perçues comme des « amateurs ». Historien de l’art et poète, Paul Guillon remarque qu’en général « les gens pensent que c’est une passion, un hobby plutôt qu’un métier. L’exemple c’est la poésie, elle est souvent confondue avec le fait de tenir un journal intime. »

« Je ne sais pas si c’est véritablement un métier (…) Disons que c’est plutôt une occupation rentable. » Cyril Debon, artiste

Mais pourquoi cette activité n’est-elle pas considérée dans la société comme une profession ? Pour le sociologue, auteur et metteur en scène Pierre-Alain Four, c’est assez logique : « Je pense que les artistes ont à la fois envie de dire que c’est un métier et en même temps, le fait d’être considéré comme des gens à part leur convient bien. Car c’est aussi ça qui leur permet d’acquérir un statut un petit peu unique. Il y a une ambiguïté qui n’est que très peu déconstruite. » Une ambivalence qui semble en effet convenir à Cyril Debon, artiste peintre et sculpteur : « Je ne sais pas si c’est véritablement un métier, avance-t-il. Mais ça y ressemble, puisque c’est mon activité principale, c’est comme ça que je gagne de l’argent. Disons que c’est plutôt une occupation rentable. » Enfin, se pose l’épineuse question de ce que l’on peut considérer ou non comme de l’art. « Beaucoup de métiers, notamment dans l’informatique, sont des métiers créatifs mais ils ne sont pas pour autant considérés comme tels », argue Pierre-Alain Four.

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Artiste, un loisir plus qu’une profession ?

Dans une enquête de 2013, l’Insee répertoriait ainsi quelque 365 000 métiers artistiques. Un nombre qui a plus que doublé depuis les années 1990, sous l’impulsion d’actions culturelles publiques qui ont permis l’implantation de structures d’enseignements spécifiques (écoles d’art, centres dramatiques et chorégraphiques, conservatoires…), la subvention d’évènements ponctuels (festivals, manifestations saisonnières…), et grâce à l’essor des nouvelles technologies. Ces dernières ont véritablement démocratisé l’accès à la création. D’ailleurs, tout le monde ou presque est en mesure de produire de la matière artistique, la frontière entre l’artiste et le créateur est de plus en plus ténue. « Il y a des amateurs qui produisent des choses extrêmement intéressantes. Sur Tik Tok par exemple, on retrouve des chorégraphies qui pourraient être considérées comme de l’art », analyse le sociologue. Un point de vue sur notre époque que partage Cyril Debon : « Les outils techniques et de transmission de savoirs dont nous disposons désormais sont vraiment incroyables. Personnellement, j’ai appris tout seul à faire de la céramique en achetant le matériel et en suivant des tutos sur Youtube. »

« N’importe qui peut appuyer sur le déclencheur d’un appareil et tirer une image. Mais avoir un regard n’est pas à la portée de tous. » Paul Guillon, historien

L’historien Paul Guillon nuance toutefois l’idée que le seul fait de posséder une technologie développée, fasse de nous des artistes. Il évoque pour cela le cas de l’Américaine, Viviane Maier, qui a passé toute sa vie à prendre des photos, qu’elle n’a jamais publiées. « Peu avant sa mort, quelqu’un a acheté ses vieilles pellicules dans une vente aux enchères. C’est là qu’elle s’est révélée en tant qu’artiste. La photo est un bon exemple de cette frontière entre amateurisme et art : typiquement n’importe qui peut appuyer sur le déclencheur d’un appareil et tirer une image. Mais avoir un regard n’est pas à la portée de tous. Certaines images ont quelque chose que les autres n’ont pas, et c’est ce qui en fait des œuvres d’art. »

Il y a d’une part une notion de sensibilité, mais aussi de savoir-faire. Un autre exemple pioché par l’historien est celui d’un artiste plus illustre encore : « Picasso disait qu’à douze ans il peignait comme Raphaël, et qu’il lui a fallu toute une vie pour apprendre à peindre comme un enfant. Il avait une vraie technique, qu’on n’est pas forcément à même de voir quand l’œil n’est pas éduqué. »

Un mode de vie à part, en marge ?

Cyril loue actuellement un local à Poush Manifesto (incubateur d’artistes) en périphérie de Paris. Contre un loyer avantageux, il a aménagé ici un atelier peuplé de sculptures étranges. Tous les matins du lundi au dimanche, il se rend dans cet espace qu’il dépeint comme un « centre aéré pour adultes » en veillant toutefois à ne pas se fixer d’horaires. « Dès que j’ai terminé une pièce, je la mets dans le four et je lance ma cuisson. Ça me donne envie de revenir le lendemain pour la découvrir, c’est un cycle infini, dit-il à propos de ses rituels quotidiens. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrais pas faire autre chose. Un CDI dans un bureau ? Très peu pour moi ! Être artiste, c’est synonyme de liberté totale. Quand tu es dans un bureau, tu dois faire ce qu’on attend de toi. Ici je viens, je fais ce que je veux. C’est le meilleur truc du monde. »

« Le travail autonome, expressif et non routinier procure des satisfactions plus élevées que le travail prescrit et subordonné. » Pierre-Michel Menger, sociologue

Paul Guillon a choisi un autre modèle, il travaille comme professeur d’histoire au lycée, un métier stable qui lui permet de rester proche de son art sans contraintes financières. Pour autant, il partage la même opinion que l’artiste peintre et sculpteur : « Quand on demandait à Samuel Beckett, le grand dramaturge « pourquoi vous écrivez du théâtre ? » : il répondait « bon qu’à ça ». Je crois que c’est un peu pareil pour moi, après avoir essayé d’autres choses, je me suis rendu compte que c’était ce que j’avais envie de faire. » Lui non plus ne s’impose pas d’horaires pour écrire ses poèmes : « C’est quelque chose qui vient au compte goutte, et je suis content d’avoir une autre vie à côté, car je ne pourrais pas écrire toute la journée. »

Pour le sociologue spécialiste des métiers de créateurs, Pierre-Michel Menger « L’artiste s’organise dans un travail, ou dans un système de travail qui offre des gratifications psychiques : le travail autonome, expressif et non routinier procure des satisfactions plus élevées que le travail prescrit et subordonné. » En contrepartie, c’est aussi pour cette raison qu’il est généralement plus compliqué de vivre d’un métier artistique.

Difficile de vivre de son art

Sept ans après la fin de ses études aux Beaux-Arts de Bordeaux, Cyril commence à peine à vivre de son art : « J’ai toujours entendu qu’il fallait dix ans pour stabiliser une carrière artistique. » Et s’il admet avoir galéré comme beaucoup d’autres, en vivotant de petits jobs, il savait aussi dans quoi il s’embarquait. « Quand j’étudiais, nos profs nous disaient “après l’école ça va être la merde, vous n’aurez plus d’atelier, plus de regard sur votre travail, accrochez-vous !” Et de fait, sur une promo de vingt élèves, on ne doit plus être que deux à être artistes aujourd’hui. »

Les difficultés inhérentes à ce statut particulier ne sont pas nouvelles, souligne Paul Guillon : « Après la Révolution, on est passé d’un fonctionnement axé sur le mécénat qui mettait les artistes à l’abri du besoin à une logique de marché. C’est d’ailleurs au XIXème siècle que l’on retrouve les “artistes maudits” (tels que Van Gogh ou Verlaine) aux destins tragiques, qui ont fait des œuvres très importantes mais qui peinaient à être reconnus, du moins de leur vivant et qui ont eu du mal à joindre les deux bouts. »

Aujourd’hui, « pour faire décoller sa carrière, il faut provoquer des rencontres, se constituer un réseau et créer son métier », poursuit Cyril Debon. Dans cette tour où est situé son atelier, il cohabite avec quelque deux cents autres artistes. Naturellement, des opportunités se sont présentées pour le sculpteur : « Je me suis mis à vendre et je suis presque au stade où je pourrais en vivre convenablement. »

Le souci de l’artiste réside dans le fait de trouver un public, de répondre à une demande, d’être mis en concurrence avec d’autres et de connaître les fluctuations d’engouement. Ce qui donne lieu à une situation paradoxale : d’un côté nombreux sont ceux qui aspirent à ce statut, mais beaucoup redoutent aussi de ne pas arriver à gagner leur vie. Pour autant, malgré son statut à part, l’artiste reste bel est bien ancré dans des considérations sociétales.

« L’artiste traduit le cœur et la grande versatilité de nos émotions, les amplifie et les incarne », Pierre-Alain Four

Pourquoi le travail de l’artiste nous est indispensable

Depuis l’époque du Romantisme, l’artiste est aussi celui qui exprime les passions. « Il traduit le cœur et la grande versatilité de nos émotions, les amplifie et les incarne », rappelle Pierre-Alain Four. Quand il expose son travail, c’est aussi ce que recherche Cyril Debon : « Ce que je veux apporter ce sont des sourires, du bonheur sur le visage des gens. Avec mes œuvres, je fais appel à des souvenirs, des images de l’enfance. Dans mes expos, je m’amuse à cacher des pièces un peu partout et à provoquer la surprise, l’étonnement. On peut dire que ce que je fais, c’est du divertissement pour l’âme. »

Aujourd’hui, selon Pierre-Alain Four, « une nouvelle figure de l’artiste s’invente, à mi-chemin entre le chercheur et le penseur. » Prenant en exemple les mouvements artistiques des années 1970 comme le Land art (utilisation du cadre et des matériaux de la nature) ou l’Arte povera (se définissant par la simplicité de ses matériaux et de ses techniques), le sociologue estime que les artistes véhiculent des idées puissantes et n’hésitent plus à s’emparer du champ des sciences sociales : « Ces mouvements des années 1970 incarnent des idées relatives à la préservation de l’environnement et la fin de la société industrielle. Mais c’est dit autrement qu’avec des slogans de militants écolos. C’est d’ailleurs toute la difficulté du travail de l’artiste : le langage qu’il utilise n’est pas forcément lisible au premier regard. Ce qui fait qu’on peut très facilement rejeter les productions d’un artiste en disant que “ça ne sert à rien”, que “c’est creux ou vide”. Mais les arts plastiques sont de la pensée incarnée. »

Pour Paul Guillon, l’art et la poésie peuvent aussi s’avérer utiles de manière très concrète, en renouvelant le verbe et en enrichissant la langue. « L’artiste a ainsi un rôle essentiel pour l’humanité, si elle ne veut pas rester simplement dans une logique de manger, boire, dormir, se reproduire. C’est quelque chose qui permet de nous échapper de nos sociétés très consuméristes. » De l’art qui infuse lentement dans une société qui consomme avec avidité, c’est aussi ce qui fait la spécificité et la durabilité du travail d’artiste.

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Photo by WTTJ

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