Les addicts au sport sont-ils (tous) des frustré·e·s du taf ?

Addiction au sport : le dépassement de soi face au travail

Connaissez-vous la bigorexie ? C’est le nom que l’on donne à la dépendance au sport qui toucherait 10% des sportifs en France. Les addicts au sport pourraient même être de plus en plus nombreux. Chez les jeunes comme chez les moins jeunes, l’obsession pour les pratiques intenses (crossfit, triathlon, running, yoga à outrance…) semble parfois remplacer l’intérêt pour l’alcool, par exemple, dont la consommation a chuté en quelques décennies (on consomme en moyenne 80 litres d’alcool par an contre 200 en 1960 !) Mais, contrairement aux idées reçues, il ne s’agit en rien d’une « bonne » addiction : elle est dangereuse pour la santé physique et mentale des personnes concernées. Il en va du sport comme du vin : la modération est généralement préférable.

« Ils/elles trouvent dans le sport tout ce dont ils/elles sont privé·e·s au taf : plaisir, estime de soi, ambition et performance… » - Laëtitia Vitaud, autrice et conférencière

Évidemment, comme pour toutes les addictions, les causes de la bigorexie sont multiples et les formes qu’elle prend aussi. Il s’y mêle des histoires individuelles, des traumas familiaux, des cultures singulières, des personnalités différentes, etc. Mais pour une partie des bigorexiques, le lien avec le travail est fort : frustré·e·s au travail, privé·e·s de sens ou de reconnaissance dans leur emploi, ils/elles se « vengent » sur leur pratique sportive. Ils/elles trouvent dans le sport tout ce dont ils/elles sont privé·e·s au taf : plaisir, estime de soi, ambition et performance…

Je sais de quoi je parle car j’ai été pendant des années frustrée du taf et addict au sport. Jeune diplômée, j’ai fait face à des perspectives professionnelles si peu inspirantes et des bullshit jobs si ennuyeux que je me suis consolée avec une pratique des arts martiaux excessive mais jouissive. Tout ce que le travail ne me donnait pas (le sens du collectif, la reconnaissance, la performance), je le trouvais dans le jujitsu. Ma pratique sportive chronophage m’a alors longtemps poussée à ne voir le travail que comme quelque chose d’alimentaire et empêché de m’investir dans ma carrière. L’addiction au sport, c’est la raison pour laquelle je suis aujourd’hui une late bloomer dans ma carrière.

Avec le recul, je vois au moins trois liens forts entre l’addiction au sport et le travail…

Quand on cherche à compenser le mal-être et la frustration au travail avec du sport

Dans mon cas, la frustration engendrée par le bullshit job qui a été le mien à la sortie des études a sérieusement entamé mon estime de moi. Je me sentais nulle et j’étais persuadée que le monde du travail n’avait aucune gratification à m’apporter. Mais je ressentais tout de même le besoin de me prouver à moi-même que j’étais capable d’excellence, de discipline, de dépassement et de performance. C’est au dojo que j’ai trouvé tout cela. J’y ai donc passé près de 20 heures par semaine pendant plusieurs années. Il faut ajouter que les endorphines à haute dose que mon corps produisait avec l’entraînement intensif me faisaient « planer » : elles procurent un sentiment de surpuissance pas très éloigné de ce que peut apporter la cocaïne (à ce qu’il paraît car je n’ai pas d’expérience de cette drogue-là).

Le manque d’estime de soi et le vide affectif sont deux facteurs d’addiction qui dépassent le champ du travail. Mais force est de reconnaître que beaucoup d’entre nous comptent sur le taf pour combler une bonne partie de ces besoins-là. Donc quand le job ne fait pas le job, certain·e·s cherchent à les satisfaire avec le sport. Identifiée au milieu des années 1970 par le psychiatre William Glasser, l’addiction au sport transforme donc une pratique positive, fondée sur la liberté, la santé et le goût de l’effort, en quelque chose de négatif — manque, dépendance, dommages physiques, punition… C’est pourquoi l’Organisation mondiale de la santé reconnaît la bigorexie comme dangereuse depuis 2011.

Le lien entre le manque de sens professionnel et l’addiction au sport est fait par la romancière Lionel Shriver dans un très beau roman paru en 2021. Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est l’histoire d’un jeune retraité qui devient soudainement follement accro à la course à pied, au grand dam de son épouse qui était auparavant la sportive du couple. Viré prématurément et injustement de son poste d’ingénieur municipal, Remington, le personnage bigorexique dépeint brillamment par Lionel Shriver, est plein d’amertume professionnelle. En mal de sens et de reconnaissance, désœuvré par une retraite qu’il n’a pas voulue, il cherche tout ce qu’il a perdu dans la préparation d’un marathon puis d’un ultra-triathlon… jusqu’à en perdre la santé. Pour l’écrivaine, il n’y a pas de doute là-dessus : le sport extrême (dont les triathlons Ironman sont un exemple) est destructeur.

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Quand on organise sa semaine sportive comme si c’était une pratique professionnelle.

Quand j’étais bigorexique, je m’entraînais près de 20 heures par semaine, ce qui est moins que le temps que consacrent les préparationnaires aux ultra-triathlons que décrit Lionel Shriver dans son roman. Une pratique comme celle-là requiert d’organiser son travail autour du sport plutôt que l’inverse. Pour certain·e·s, cela passe par un emploi « alimentaire » qui passera toujours en second. Pour d’autres, il faut se contenter d’un emploi à mi-temps ou être au foyer et compter sur un·e conjoint·e pour payer le loyer. En général, cela veut dire que l’on met son ambition au service de sa pratique sportive plutôt que professionnelle.

Les plages d’entraînement et les séquences sportives sont organisées comme un travail. Souvent, les bigorexiques passent aussi beaucoup de temps à se documenter sur leur pratique. Dans le roman de Shriver, le personnage de Remington, un intellectuel auparavant féru de culture, se met à lire assidûment (et exclusivement) des livres sur l’entraînement au triathlon et des biographies de sportifs de l’extrême, ce qui frustre considérablement sa femme qui aimerait parler d’autre chose à table. Comme l’explique l’autrice dans une interview, « un tel projet [un ultra-triathlon], une fois qu’on s’y est engagé, commande une grande partie de la vie. Il faut se lever à 4H du matin pour s’entraîner, avoir des règles… C’est très prenant, mais cela donne un but, un programme. Et je crois que c’est un soulagement pour beaucoup de gens. »

À bien des égards, la pratique sportive devient un travail. D’ailleurs, avez-vous remarqué comme l’on dit qu’on travaille ses abdos ou son cardio ? Même quand la pratique est modérée, c’est comme s’il fallait appliquer une logique productiviste à ses loisirs pour qu’ils aient le droit d’exister ! On « optimise » les entraînements. On se donne des « objectifs ». Et on gagne en estime de soi quand on a été « productif ». Avec le quantified self (l’automesure connectée permise par les smartphones et montres connectées), on peut mettre le big data au service de son addiction et donner une touche high tech à sa bigorexie en mesurant de façon « professionnelle » son rythme cardiaque, l’évolution de la vitesse ou encore la quantité de calories brûlées.

Souvent, la « performance » se mesure sur le corps lui-même. L’objet du travail, la matière que l’on transforme et sculpte, c’est son propre corps. On se prend à vouloir maîtriser la matière vivante. Cela aboutit à une vision peu tendre du corps vivant qu’il s’agit de « dompter » et de punir. D’ailleurs, le modelage du corps (et la perte de graisse) est souvent un élément-clé de la dépendance. Pourtant l’idée qu’il est possible de maîtriser cette matière vivante (pleine d’hormones, de bactéries, de cellules qui n’en font qu’à leur tête…) est fallacieuse : toutes les personnes qui ont été blessées ou malades en comprennent bien la limite. Vouloir à tout prix maîtriser son corps, c’est une forme d’hubris. On ne « produit » pas son corps, on vit avec.

Quand l’addiction au sport donne un sens du collectif qu’on ne trouve pas au travail

Les drogués au sport trouvent aussi dans leur pratique assidue des « collègues » avec qui partager des objectifs et des bons moments. On peut chercher dans le sport un sens du collectif dont on est privé au travail. Remington trouve dans son entraînement d’ultra-triathlon des « collègues » qui le soutiennent et l’encouragent au quotidien, tout ce que le travail ne lui offrait plus (avant sa retraite, ses pairs l’ont trahi). Le sens du collectif n’est pas réservé aux sports d’équipe car dans les disciplines individuelles, les entraînements peuvent être organisés de manière collective.

Quant à moi, je trouvais au dojo la « famille » et le sentiment d’appartenance à un collectif qui me manquaient au travail. D’ailleurs, mon réseau sportif est devenu professionnel tant les liens forts noués dans le sport inspirent un sentiment de confiance qui dépasse le sport. (C’est fou comme on fait confiance à quelqu’un avec qui on a fait des combats au sol !)

De plus en plus d’individus souffrent d’un isolement croissant au travail. Depuis plusieurs décennies, le sens du collectif que l’on pouvait trouver dans une activité syndicale disparaît peu à peu du quotidien des travailleurs. La fragmentation des statuts et des conditions de travail— entre prestataires, contractuels, freelances, intérimaires et salariés traditionnels, il n’y a pas forcément de destin commun— a davantage individualisé le rapport au travail. Enfin, les usages numériques et la banalisation du télétravail isolent physiquement les travailleurs du collectif auquel ils/elles pourraient appartenir. On se sent plus seul. Il n’est donc guère étonnant que la « galère » que l’on partage avec ses fellow bigorexiques d’entraînement comble un besoin profond que le travail peine souvent à satisfaire.

C’est sans doute pour cela que les pratiques les plus exigeantes (et extrêmes), comme le Crossfit (une pratique sportive pluridisciplinaire qui est également une marque commerciale portée par la société CrossFit Inc.), prospèrent grâce à des rituels collectifs puissants. Certaines de ces pratiques sont même accusées de s’apparenter à des sectes tant elles jouent sur la dépendance affective des pratiquants tout en leur promettant le « salut » par l’entraînement.

L’addiction au sport comporte de nombreux risques — anxiété et irritabilité en cas de manque, blessures, insomnies, affaiblissement et éloignement des proches avec le surentraînement. On devrait s’y intéresser pour tout ce qu’elle dit des évolutions culturelles, sociales et psychologiques qui affectent aussi les travailleurs. Si l’addiction au sport reflète une frustration liée au taf, elle pourrait servir de boussole pour repenser le travail en laissant plus de place aux valeurs de coopération et de mesure de soi. Parce qu’entre bigorexie et workaholism, c’est le même combat face au dépassement de soi à l’excès, il semble nécessaire de ne plus voir la course à la productivité comme notre seule ligne d’arrivée !

Article édité par Clémence Lesacq
Photos par Thomas Decamps pour WTTJ

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