« J'ai tout donné, ils en voulaient plus » : le piège de la serviabilité au travail

04 juil. 2024

5min

« J'ai tout donné, ils en voulaient plus » : le piège de la serviabilité au travail
auteur.e
Antonin Gratien

Journaliste pigiste art et société

contributeur.e

Horaires extensibles, charge de travail triplée… Que ce soit pour prouver ses performances, s’intégrer ou faire montre d’amabilité, certains salariés mettent les bouchées doubles. Un exercice auquel s’est plié Charles avant de réaliser qu’il était pris dans l’engrenage du « toujours plus ». Un piège stakhanoviste qui a rongé la santé de ce gestionnaire de sinistre de 34 ans. Un événement qui a précipité sa reconversion et… renouvelé sa philosophie du rapport au travail vers un credo moins anxiogène, plus respectueux de soi-même. Récit assagi d’un rescapé de la sur-performance.

« Ma supérieure me sollicite pour gérer le travail que les autres trainent depuis des mois, et les sueurs froides rappliquent »

« Fais gaffe Charles, plus tu leur donnes, plus ils t’en demanderont ». C’est avec ce type de remarques que mes collègues m’ont prévenu de l’épée de Damoclès qui pesait au-dessus de ma tête. Mais je n’ai pas su écouter ces avertissements. Il faut dire que je suis taillé ainsi : j’aime le travail bien fait. C’est une force qui s’est rapidement transformée en faiblesse, au sein de l’entreprise d’assurance que j’ai rejoint en 2021, et pour laquelle je travaille encore comme gestionnaire des sinistres. En bon soldat, toujours. Grâce - ou à cause ? - d’un penchant psycho-rigide qui m’a poussé, dès l’orée de ma carrière, à boucler mes missions en temps et en heure.

Concrètement : dans mon service, chaque employé dispose d’un agenda informatique qui renseigne les tâches à effectuer, selon un planning précis. Naturellement, avec mon profil de « premier arrivé, dernier parti », il n’était pas question de quitter l’open space avec l’une de ces missions en attente. Traitement de RIB, rapport d’expertise… Toutes ces missions étaient effectuées le jour J - quitte à plier le boulot de deux personnes dans la même foulée, et en seulement 10h de desk. En conséquence de quoi, je suis rapidement sorti du lot de l’équipe, décoré de l’étiquette de « Monsieur rendement ». Un rôle que j’endossais sans regret - ni méfiance… -, jusqu’à ce que ma manager, avec qui je m’entendais à merveille, et qui avait accès à l’ensemble de nos agendas, m’envoie un mail. « J’ai remarqué que tu avais déjà bouclé toutes tes missions pour aujourd’hui. Est-ce-qu’il serait possible de nous dépanner en t’occupant des urgences de Melchior ? Merci ». Quel culot.

Précisément parce que j’étais l’irréprochable du groupe, il fallait que je me retrousse les manches pour « gérer » les retards des autres ? Drôle de message managérial à transmettre aux équipes. Grosso modo : foutez-en le moins possible, il y aura toujours l’acharné de la team pour assurer le filet de sauvetage. L’injustice, quoi. Mais pas le temps d’y réfléchir plus à fond ; les missions avaient déjà été si différées que je me suis senti obligé de les traiter… dans la journée même ! Pris dans le rush de l’urgence, et la tête dans le guidon, je suis passé en mode « machine ». Aucune pause, pas de distraction. Et alors que je quittais - enfin ! - le bureau persuadé d’être tranquille, et avec le sentiment du travail bien fait, le lendemain, lorsque j’ai ouvert ma messagerie, un nouveau mail de ma manager m’attendait. En embuscade. « Merci pour hier, ci-joint tes tâches du jour ». La charge de travail avait doublé et moi, j’étais ferré.

Le syndrome du : « Tu donnes ça, et ils te prennent ça »

Soudain, j’endossais le rôle de l’homme à tout faire de mon service. Celui à qui l’on refilait à flots ininterrompus les patates chaudes du reste de l’équipe. Sans surprise, la situation a tourné au cauchemar. Au moment de découvrir la montagne de travail qui m’attendait au matin, une chaleur irradiante me montait au crâne - comme si j’étais au bord de l’implosion. Je somatisais en développant des douleurs lombaires, en devenant irritable auprès de ma compagne, et des amis. Le sentiment cuisant d’être l’idiot utile de l’entreprise me rongeait, jour après jour. Mais que faire ? Monter frontalement au créneau auprès de ma manageuse me paraissait impossible. Tout d’abord parce que nous nous entendions bien, malgré tout. D’autre part, parce que ce type de confrontation « musclée » n’a jamais été dans mon caractère. Restait l’option diplomatique : de temps à autre, je lui signifiais avec euphémisme que ça « faisait beaucoup », simplement. Ce à quoi elle répondait : « Mais tu n’es pas forcé de régler ça dans la journée, tu sais ! » La blague.

Ma n+1 connaissait mon caractère sur le bout des doigts. Elle était bien avisée que je me sentais, précisément, « forcé » de boucler le jour même. Psycho-ridigité oblige. Voilà pourquoi cette manageuse, derrière les aimables sourires de façade, se sentait autorisée à me pressurer, encore et encore. Tout ça en échange de… rien. Peanuts. Les premières semaines, j’ai enduré cette cadence infernale en me répétant, un peu comme un mantra, que mes 8h - 18h à bouchées triples me permettraient de prétendre à une promotion - avant de laisser tomber. Étais-je fou au point de vouloir encore plus de responsabilité, alors que je m’étais déjà transformé en boule de nerfs ? Sans façon. Question « valorisation », restait la fameuse prime de fin d’année, que les collaborateurs décrochent en fonction de leur résultat. Je m’étais secrètement juré de claquer la porte si ma rétribution n’était pas à la hauteur. Promesse absurde ; j’assurais le boulot de plusieurs employés à la fois, évidemment que cette « récompense » ne serait jamais qu’une carotte, aussi dérisoire qu’infantilisante.

Dont acte ce commentaire, soufflé au moment de m’accorder ledit bonus : « Félicitation, dépasse-toi encore un peu plus l’an prochain, et on saura saluer l’effort ». Piège à con, vous avez dit ? L’absurdité de la situation m’a fait l’effet de la goutte d’eau de trop. J’ai réalisé que j’étais tombé dans une spirale sans fin. Et cette pensée me hantait. J’appréhendais d’ouvrir ma boite mail en arrivant au bureau, je planifiais la gestion des dossiers à venir en dînant, dès le réveil, pendant les vacances… J’étais si proche du craquage qu’en rentrant, un soir, j’ai écrit - de manière très sobre, sans rancune ni haine - ma lettre de démission. Mais sans oser l’envoyer.

Travail « à la cool » ? Un horizon prometteur

Ce qui m’a retenu, c’était l’absence de « plan B » pro. Dans ce moment de flou, une idée que je caressais de longue date, mais sans trop y croire, est remontée à la surface : une reconversion en coaching de crossfit. Il s’agissait d’un projet jusque-là abstrait qui, soudain, s’est imposé avec la force et l’impératif de l’évidence. Tout simplement parce que j’étais face à deux options. Ou bien exploser en plein vol dans mon job actuel, et encourir un burn out puis passer par une démission qui me plongerait dans la case « chômage », sans ressource. Ou alors… préparer ma porte de sortie, dès maintenant - et m’offrir la bulle d’oxygène dont j’avais besoin. Alors, en accord avec mon entreprise, je me suis lancé dans une formation qui m’a permis de sortir sortir la tête hors de l’eau, enfin.

Depuis une poignée de mois, mon emploi du temps est scindé. Deux jours par semaine au bureau, trois en formation. Cette prise de distance m’a permis de relativiser ce concept « d’urgence », qui était devenu ma bête noire, et qui s’inscrivait dans le sillon d’une culture managériale « à la française ». Celle du « toujours plus ». Une sorte de course à la sur-performance qui s’exprime à travers l’absurdité qu’est le présentéisme, ainsi que cette tendance qu’ont les n+1 à pousser les bons éléments jusque dans leurs ultimes retranchements. Quitte à les précipiter vers la porte de sortie. Que ce soit à la suite d’un craquage psychologique en règle, ou d’un simple ras-le-bol suivi d’une démission, comme c’est mon cas. De là à dire qu’il s’agit d’un mauvais calcul managérial ? J’en suis persuadé.

Si les directions apprenaient à gérer les employés comme des êtres humains plutôt que comme des capitaux à exploiter au maximum, en fonction de leur seuil de tolérance face au stress, ou aux pressions, les résultats globaux en seraient optimisés à coup sûr. Pour répondre à cette absence de « care » managérial, non seulement j’ai prévu mon départ de l’entreprise, mais désormais, je ne me fais plus avoir. Terminé, l’ère où l’on me considérait comme corvéable à merci ! Avec un pied déjà en dehors de la boite, ma n+1 ne me sollicite plus pour récupérer au vol les dossiers cent fois ajournés de collègues dont j’avais toujours jalousé le côté « on ne se tuera pas à la tâche »… avant d’adopter cette philosophie, moi aussi, à la manière d’une défense immunitaire contre les logiques de rendement débridées. La preuve : désormais, en fin de journée, j’arrive à éteindre mon ordinateur pro avec des tâches non effectuées le jour-J. Un petit geste qui m’aurait sans doute coûté une crise d’angoisse, il y a quelques mois. À croire que j’ai finalement commencé à prendre les choses telles qu’elles méritent d’être prises dans le monde du travail : sans pression monstre.


Article écrit par Antonin Gratien ; édité par Manuel Avenel ; Photo Thomas Decamps pour WTTJ

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