« Le jour où tous les salaires de mon entreprise ont fuité... »

« Le jour où tous les salaires de ma boîte ont fuité »

« Combien est-il/elle payé·e ? » Qu’il s’agisse du salaire de l’un de vos collègues, de votre manager ou même de l’un de vos proches, vous vous êtes forcément (ne mentez pas) déjà posé la question. Pourtant, quand Hanna découvre la grille complète des rémunérations des collaborateurs·rices de son entreprise, elle est loin de se douter que cet événement va devenir l’un des épisodes les plus marquants de sa vie professionnelle.

C’est un jour a priori banal dans mon ancienne entreprise. Comme tous les matins, Ludovic, l’un des commerciaux, arrive en lançant un bonjour langoureux à toutes les tables. Sandra, la responsable communication, et Hachim, de l’équipe SEO, franchissent la porte du bureau à trois minutes d’intervalle pour préserver leur secret, qui n’en est un pour personne : ils sont ensemble. Izia, l’une des rédactrices, invente une énième excuse toujours plus cocasse (ou désespérante, c’est selon) pour justifier son retard d’une heure. Et de mon côté, je retrouve Paul et Lisa, tous deux responsables de contenus comme moi, avec qui nous refaisons le monde autour d’un café avant de commencer la journée. Bref, le quotidien suit son cours. Chacun vaque à ses occupations, sans que rien ne puisse laisser présager la bombe qui s’apprête à exploser en plein open-space…

Mais avant de vous en dire plus à ce sujet, un petit point de contexte s’impose. Mon ancienne entreprise s’est, comme qui dirait, arrêtée dans le temps. Tout y est primaire, le management comme la culture d’entreprise. On y entend souvent des phrases du type : « On n’est pas des philanthropes, on est là pour gagner un max », ou « qu’on se le dise, personne n’est irremplaçable ». Autant de punchlines incisives qui ont un don tout relatif à susciter un sentiment d’appartenance et d’engagement. Rien d’étonnant donc à ce que l’argent figure parmi les questions sciemment rendues taboues.

Vous voulez négocier votre rémunération à l’entrée ? Au fil des ans, les salaires proposés sont en constante baisse tandis que le chiffre d’affaires, lui, ne cesse de grimper. Vous avez «la chance » de décrocher un CDI ou une promotion ? Mieux vaut l’accepter sans un mot, à moins d’être mal vu. Vous osez rêver d’ « augmentation » ? Tous les prétextes sont bons pour ajourner la conversation, que vous la méritiez ou pas. Pourtant, avant que le mouvement Me too ou des initiatives comme Balance Ton Agency ou Balance ta start-up ne viennent dénoncer différentes facettes du management toxique et invitent à plus de respect, ce climat me semble assez ordinaire (du moins d’après mes expériences passées et celles de mon entourage).

Vous avez un message

La matinée se déroule donc sans accroc. Après le déjeuner, tout le monde regagne sa place. De mon côté, je digère tant bien que mal le chili de la cantine, tout en triant la dizaine de mails reçus pendant ma pause. Et c’est là qu’il apparaît. Un message du Big Boss. Autant dire qu’en dehors des politesses à l’occasion de la nouvelle année, je n’ai jamais eu l’occasion d’en recevoir. Mais une intuition me laisse rapidement présager qu’il ne m’est pas uniquement destiné. Il s’agit d’un document excel qui vient d’être partagé à toute la boîte. Son objet ? Impossible de m’en rappeler, mais son contenu en revanche, m’est parfaitement resté en mémoire. En cliquant d’un doigt hasardeux sur le lien, je découvre ce que beaucoup rêvent de connaître en secret : les salaires d’absolument TOUS mes collègues. Du directeur général au dernier stagiaire en date en passant par ma manager, toutes les rémunérations se dévoilent sous mes yeux ébahis, comme ceux d’à peu près cinquante curieux.ses également connecté.e.s. Dans l’open-space, le silence est lourd, presque assourdissant. Un « merde » franc vient rompre cette atmosphère de deuil, puis, des chuchotements se font entendre. « Tu as vu ou pas ? Regarde vite tes mails ! » Alors que le nombre de visiteur.euse.s sur le document gonfle, les langues se délient. Le silence laisse place au brouhaha ponctué de flashs sonores des copies écrans qui vont bon train. Chacun sait déjà que ce don du ciel, tombé deux semaines avant nos entretiens annuels, nous sera retiré aussi vite qu’il nous a été octroyé.

Paul et Lisa me rejoignent à mon bureau, dépités. Chacun réagit à sa manière. Le premier peste contre tout et tout le monde. La deuxième décide de prendre les choses avec philosophie. Moi, comment dire, je suis sonnée. Cette découverte me fait l’effet d’un uppercut bien placé. L’ensemble des chiffres accumulés sur ce document expose clairement ce que l’on sait déjà au fond de nous sans vouloir se l’avouer : cette entreprise est pourrie jusqu’à l’os. Rien dans cette grille de salaires ne laisse entrevoir une once de cohérence et d’équité, et ce (fait rassurant malgré tout) quel que soit votre statut ou votre genre. Il y a des surprises, plus mauvaises que bonnes. Et parmi elles, certaines, marquantes, vont alimenter plus d’une conversation dans les mois qui suivent.

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Deux poids, deux mesures

La boîte compte notamment trois directeurs de clientèle, censés être à un niveau de compétences équivalent. Pourtant, celui qui a le plus d’ancienneté est payé trois fois moins que ses deux collègues. Trois fois moins. Je ne le porte pas spécialement dans mon cœur, mais j’avoue qu’à cette minute, j’ai de la peine pour lui. Si, comme beaucoup de Français.e.s, le bonhomme voit dans son salaire sa valeur intrinsèque, il y a des chances qu’il se sente au ras des pâquerettes. Et qui plus est à la vue de tou.te.s.

Autre fait marquant : Myriam, l’une des autres responsables de contenus, particulièrement loyale et dévouée à l’entreprise, se rend compte qu’elle est la moins bien payée du pôle. Elle qui ne compte ni ses heures, ni sa charge de travail ne comprend plus rien. Est-elle moins compétente que les autres ? Moins appréciée ? Moins charismatique ? Seule conclusion : quel que soit l’adjectif employé, à ses yeux elle est “moins”. C’est fou comme un geste anodin, bientôt rectifié (trente minutes plus tard l’accès au document est gelé), peut facilement mitrailler la confiance en soi et l’amour-propre de dizaines de collaborateur.rice.s. Une fois la colère et l’excitation autour de cet événement retombées, une question me vient à l’esprit : Valait-il mieux rester dans l’ignorance ou découvrir le pot aux roses ? Cette transparence non désirée a-t-elle fait plus de mal ou de bien aux équipes ?

L’attitude du top management vis-à-vis de la situation m’a offert un début de réponse. Plutôt que de reconnaître une erreur humaine et considérer chaque salarié.e comme un être doué d’intelligence, une erreur technique est mise en avant (Google s’amuse à partager les fichiers les plus sensibles de l’entreprise, ben voyons). Pire, la menace non dissimulée de représailles à l’égard de toute personne qui a téléchargé ou partagé le fameux fichier est à peine voilée dans le mail de non excuse du fauteur de troubles.

On en est donc là, en pleine plongée de management toxique. Primo, le Big Boss a fait une erreur, mais après tout on en fait tou.te.s (que celui qui n’a jamais envoyé un mail sans la pièce jointe lui jette la première pierre). Reste qu’ici, il s’agit d’avoir dévoilé à toute l’entreprise l’une des composantes les plus privées qui soit : nos salaires. Non pas que le principe de transparence me gêne en soi, bien au contraire. Il représente, dans certains modèles d’entreprises libérées, un formidable outil d’autonomisation et de responsabilisation des collaborateurs.rices, en plus d’un exercice de cohérence RH complexe. Reste qu’ici, nous nous retrouvons en quelque sorte mis.es à nu contre notre gré, et notre bourreau nous reproche notre manque de pudeur, le comble. Mais loin d’être repenti, le bougre affiche qui plus est un courage managérial et un degré d’empathie proches du néant. Le mot d’ordre est d’ailleurs donné aux managers de se montrer inflexibles lors des entretiens annuels qui s’ensuivent, où certain.e.s ont le droit au fameux : « Estime-toi heureux.se, on ne te proposera jamais mieux ailleurs. » Grande classe… Personnellement, je trouve “mieux ailleurs” cinq mois plus tard.

C’était donc un jour a priori banal dans mon ancienne entreprise. Avec du recul, c’est surtout devenu le jour où j’ai pris pleinement conscience qu’un salaire ne voulait rien dire des qualités professionnelles et humaines d’un individu. Rien. Et surtout que travailler dans une entreprise qui me respecte vaut tout autant que le nombre de chiffres alignés sur ma fiche de paie. Enrichissant, non ?

Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des différents protagonistes.

Article édité par Elea Foucher-Créteau ; Photo de Thomas Decamps

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