Faire briller la nuit : au cœur du feu avec Edouard Grégoire, artificier

Le métier d'artificier : celui qui faisait briller la nuit

Depuis 20 ans, dans l’ombre, il s’attelle à illuminer nos nuits à coup d’explosions colorées. Mais cet été, Edouard Grégoire, artificier et directeur artistique, ne fera pas parler la poudre pour le 14 juillet.

Au-dessus du lac de Disney Village, le ciel est dégagé, prêt à s’embraser. Il y a une demie heure, la deuxième réunion de sécurité a donné son feu vert à la tenue du spectacle pyrotechnique imaginé par Edouard Grégoire, co-fondateur d’Arteventia, pour lancer avec éclat la saison consacrée à la Reine des neiges dans le parc. Ses employés habillés de coton (matière moins inflammable que le synthétique), chaussures de sécurité au pied, vaporisateur d’eau et extincteurs à portée de main gantée, sont en position.

Plus tôt dans la journée, ils ont installé trente postes de tir sur terre et sur l’eau, branché les boîtiers et vérifié le réseau. Edouard Grégoire a veillé à l’angle et à la bonne distance entre les monocoups, des explosifs qui n’ont qu’une seule charge propulsive. Il se tient désormais à côté de la régie son et lumière et de son chef de tir, Adrien, prêt pour la mise à feu. 20h30, la voix d’Olaf, le célébre bonhomme de neige, se fait entendre, puis les premières notes de la BO du dessin animé retentissent, des pots à feu clignotants surmontés de comètes bleu turquoise jaillissent alors en salve. Libérés, après deux spectacles perturbés par le brouillard puis le vent, les tirs sont partis correctement, une légère brise souffle même, éloignant la fumée du public, sans déformer les effets des chandelles, fusées, fontaines et autres bombes de toutes les couleurs. Délivré du trac qui accompagne le lancement de chacune de ses créations, l’artificier concepteur de ce show peut désormais apprécier le fruit de son travail.

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Pas de fusée sans feu

Cinq mois plus tard attablé à une terrasse de la place des Vosges à Paris, Edouard raconte avec entrain, et vidéos à l’appui, cette ultime illumination avant le confinement. En temps normal, à quelques jours de la fête nationale, il n’aurait pas eu le temps de raconter ses derniers exploits pyrotechniques en sirotant un thé. Pour les artificiers, la saison estivale est la plus sportive et stressante de l’année.« D’habitude c’est le gros rush, jusqu’au 11 juillet. On a toujours des clients qui se décident au dernier moment » s’amuse-t-il en levant ses yeux bleus au ciel. Mais cette année, les clients d’Arteventia n’ont pas mis beaucoup de temps à se décider : « Juste après le deuxième discours d’Emmanuel Macron, quand il a annoncé que les rassemblements étaient interdits jusqu’à la mi-juillet, on a reçu les premiers mails de mairies qui annulaient les feux du 14 juillet. » Puis pour Edouard et le reste de ses confrères artificiers, les mauvaises nouvelles se sont enchaînées paralysant une profession qui réalise 60 à 80 % de son chiffre d’affaires sur cet événement et 90 % sur la période qui court de mai à septembre.

Des trente spectacles pyrotechniques que les équipes d’Arteventia réalisent chaque 13 et 14 juillet, aucun n’a été maintenu. Pas même ceux qui constituent la “routine personnelle” du co-fondateur de l’agence depuis des années : le 13 à Domont, sa ville natale dans le Val-d’Oise, et le 14 à Maison-Alfort où l’édile exige à chaque édition qu’Edouard en personne soit aux commandes de la table de tir.
Pour l’entreprise, toutes ces annulations combinées à celles des mariages représentent une perte d’environ 800 000 euros. Et pour l’instant, rien n’assure qu’après le 31 août, ils puissent reprendre les prestations avec plus de 5 000 spectateurs, ce qui constitue une grande partie de l’activité d’Arteventia.

« J’ai lancé une pétition adressée au ministre de la Culture qui a été très suivie par la profession » explique le patron de 39 ans qui veut rester confiant, avant de concéder : « mais pas par le public. » Sur change.org « Soutien aux artificiers qui illuminent votre 14 juilllet » a récolté 1650 signatures. Une vraie déception pour celui qui, petit, regardait déjà avec admiration à la télé « les artificiers à l’Arc de Triomphe avec tous leurs câbles » et croit toujours en « l’exceptionnel pouvoir fédérateur du feu d’artifice. »

« Ce n’est pas qu’une tradition, mais bien le symbole d’une culture à la française », précise-t-il avec conviction. D’ailleurs ce n’est pas par hasard et sans fierté que le Francilien a élu domicile à deux pas de la place des Vosges dans le IVe arrondissement parisien : « c’est là qu’on a tiré le premier feu d’artifice de France lors du mariage de Louis XIII et Anne d’Autriche. »

« Ce n’est pas qu’une tradition, mais bien le symbole d’une culture à la française »

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Le goût de la poudre

Son premier feu d’artifice à lui, il s’en souvient comme d’un exploit dont on se vante auprès de tous ses copains. « C’était orgasmique, j’ai pris un pied fou », résume-t-il sans dissimuler son plaisir. Le baptême du feu a lieu à Epinay-sur-Seine. Avec l’équipe de Fêtes et feux – l’entreprise au sein de laquelle il a débuté – il participe à l’installation des équipements, puis d’un coup ses collègues aguerris lui annoncent : « Ce soir, c’est toi qui tire. » Face à une imposante table ornée d’une cinquantaine de boutons et autant de morceaux de scotch avec des temps inscrits dessus, le jeune homme de vingt ans panique un peu, mais son patron l’encourage : « Tu gardes juste les yeux sur ton chrono et t’appuies au bon moment. » « Au 1er tir, j’ai fait un bond, car j’étais très près » raconte-t-il en montrant du doigt la voiture garée de l’autre côté de la rue pour donner une idée de la proximité. « Puis je suis resté là, au cœur du feu, en faisant ce que j’avais à faire. Ça a duré 20 incroyables minutes. Je sentais les vibrations dans tout mon corps. J’étais complètement shooté à la fin. Quand on ne l’a jamais vécu, c’est jouissif ! »

« Je sentais les vibrations dans tout mon corps […], quand on ne l’a jamais vécu, c’est jouissif ! »

Depuis Edouard a tiré aux environs de 600 feux. « Je n’ai retrouvé cette sensation que deux ou trois fois après, la dose d’adrénaline est moins forte maintenant », constate-t-il non sans nostalgie. En revanche ce qui n’a pas changé, c’est l’humilité dont le professionnel fait preuve face à cette discipline qu’il pratique depuis 20 ans. « Tout peut arriver. C’est un métier où on dépend de beaucoup de choses : du vent, de l’humidité, du terrain, des produits… »

En 2008, il en reçoit d’ailleurs la désagréable piqûre de rappel. Alors qu’il faisait scintiller le ciel de Verneuil-sur-Seine, un produit prend feu et sectionne le câble qui commande tous les boîtiers. Le show s’arrête 9 minutes avant la fin. « Ç’a été une vraie claque, j’en ai pleuré. » Depuis, il fait preuve d’une extrême vigilance. « Après ça, j’étais hyper stressé, j’avais une checklist de tout ce qu’il fallait vérifier : est-ce que tel support est bien fixé, tel effet bien branché… »
En jeu, la confiance de ses clients dont les budgets oscillent entre 1750 euros pour les mariages et 100 000 euros pour les plus grosses prestations, mais aussi et surtout les attentes de milliers de spectateurs. Cette méticulosité va aussi de paire avec la dangerosité du métier. « Personnellement, je n’ai jamais eu d’accident, mais j’en ai vu et c’est assez difficile… »

« Personnellement, je n’ai jamais eu d’accident, mais j’en ai vu et c’est assez difficile… »

Bien sûr, en deux décennies, le métier et ses risques ont évolué. « On ne tire plus beaucoup manuellement, moi, j’ai dû le faire 5 ou 6 fois », explique-t-il en allumant une cigarette. Désormais les systèmes qu’utilisent Arteventia et leurs concurrents sont informatisés : « Je fais toute ma programmation en amont, on envoie le script dans l’ordinateur avec les timecodes de la musique et donc quand l’ordinateur reçoit une commande, il sait qu’il doit lancer tel effet à tel moment. » « C’est assez confortable, on a plus grand-chose à faire. Mais on a toujours la sécurité en tête. Ça reste de la poudre noire qu’on manipule » assure-t-il avant de recracher sa fumée blanche.

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L’art et la matière

Pour maîtriser le maniement de ces explosifs, pas d’école, mais un certificat à obtenir – le F4T2. En France entre 2 et 3 000 personnes sont ainsi habilitées à tirer de gros feux d’artifice – le certificat devant être renouvelé régulièrement, les chiffres évoluent constamment. « C’est un métier qu’on apprend sur le terrain, d’abord en observant les autres », raconte Edouard.

« C’est un métier qu’on apprend sur le terrain, d’abord en observant les autres »*

Sa rencontre avec son “maître” a des saveurs de madeleine de Proust. Collégien, après quelques cours de techno, il s’était fabriqué une console lumière, avait installé des enceintes et des projecteurs dans le jardin de ses parents afin d’y donner des petits sons et lumières, agrémentés par la suite d’embrasements, de petites fusées et d’une fontaine craquelante dorée achetés avec la complicité de sa grand-mère dans un magasin de farce et attrape. Puis le temps et les aléas de la vie scolaire l’écartent progressivement de ce hobby lumineux pour lui faire embrasser la carrière de serveur. Mais lors d’un mariage, alors qu’il amène et ramène les plats, un artificier originaire de sa ville natale illumine sa soirée et son avenir. « Toutes les sensations sont revenues d’un coup, je suis allé lui parler et il m’a proposé de venir avec lui un 14 juillet pour voir si j’étais vraiment fait pour ça. On a commencé à 8h et terminé à 4h du matin, j’étais dans un état lamentable, je transpirais, j’étais noir, mais j’en redemandais encore. »

Après quelques années dans le petit milieu du feu d’artifice, Edouard tient des propos plus nuancés : « Sentir la poudre, c’est bien, mais c’est pas ce qui m’attire. » À la tête de sa propre compagnie depuis 2013, il aborde ce métier technique et exigeant, comme un artiste. Là où les profanes voient de “belles rouges” ou de “belles bleues”, lui parle de texture, de couleur, d’effet, de puissance, d’émotion… « Je m’inspire souvent de la musique et de la vie quotidienne. D’ailleurs, mes employés arrivent à dire dans quel état j’étais quand j’ai imaginé telle ou telle création », explique celui qui regrette qu’aux yeux de l’administration la pyrotechnie ne rentre pas dans les cases du spectacle vivant. « On est considéré uniquement comme des techniciens », déplore-t-il.

Alors fera-t-il ça toute sa vie ? Edouard avoue sans artifice qu’il se pose régulièrement la question. Pour le moment, le feu de la création ne semble pourtant pas éteint. Durant le confinement, alors qu’on ne lui « avait rien demandé », il a imaginé et mis au point deux spectacles virtuels. Il a également candidaté à la réalisation du feu d’artifice de Paris. « Ça c’est un peu le but ultime, mais je suis pas sûr qu’on y arrivera un jour. » Puis il reprend : « et en même temps, ça me fait un peu peur, ce serait tellement beau qu’après je me dirais : “ça y est, et maintenant quoi ?” » Un peu comme un spectateur après le bouquet final.

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Photo by WTTJ

Hélène Pillon

Journaliste freelance.

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