« Mon manager me pompe toutes mes idées » : comment réagir ?

06 déc. 2022 5min

« Mon manager me pompe toutes mes idées » : comment réagir ?

auteur.e

Marlène Moreira

Journaliste indépendante.

Au travail, il n'est pas rare que votre N+1 s'approprie la paternité de vos idées. Une situation injuste et désagréable, qu'il faut pourtant apprendre à gérer au mieux. Et comme souvent dans un environnement professionnel, monter sur vos grands chevaux est rarement la meilleure option. Alors, pourquoi votre manager vous vole-t-il vos idées ? Comment manifester votre frustration avec diplomatie ? Zoom sur quelques situations classiques au bureau pour mieux y faire face.

Le plagiat accidentel : et si votre manager était « kleptomnésique » ?

La situation

Vous êtes en réunion, et vous entendez votre manager déclamer fièrement sa dernière idée pour résoudre le bug informatique qui a touché votre client X… et cette idée ressemble trait pour trait à la suggestion que vous lui avez faite la veille dans l’ascenseur. Pour autant, il ne vous cite pas, et n’évoque pas vos échanges. Que ce soit la première fois ou non qu’il vous fait ce coup-là, vous remarquez qu’il a l’air intimement persuadé que cette idée vient de lui. Que mijote-t-il ?

Ce qu’en dit la science…

En 1989, les psychologues Alan Brown et Dana Murphy ont fait une expérience intéressante. Ils ont invité des groupes de quatre personnes à proposer, à tour de rôle, des noms de sports, de vêtements, d’animaux… Les participants ont ensuite été invités à se souvenir des idées dont ils étaient à l’origine. Breaking news : 75 % d’entre eux auraient involontairement plagié l’idée d’un autre. Doit-on leur jeter la pierre ? Non.

Ce phénomène s’appelle simplement la kleptomnésie. Cela consiste à proposer une idée que l’on croit nouvelle… mais qui a accidentellement été volée à un autre. Et rares sont les personnes à en réchapper dans leur carrière. Vous, votre manager et vos collègues en serez forcément les victimes et les bourreaux, un jour ou l’autre. Et ce vilain défaut est simplement lié à la façon dont fonctionne notre cerveau : il porte davantage attention au contenu qu’à sa source.

Comment réagir ?

Vous l’aurez compris, votre manager n’a peut-être même pas réalisé qu’il vous volait cette idée. Alors gardez votre calme et tempérez votre ego. La meilleure chose à faire est de solliciter un point en tête-à-tête. Alors, vous pourrez lui remémorer ouvertement - et avec tact - la paternité de cette idée.

Si vous avez la chance d’avoir un bon manager, il est très probable qu’il vous aide à trouver une manière de partager la lumière : vous faire travailler sur la résolution du bug en question, rappeler que vous étiez à l’origine de l’idée lors de la prochaine réunion, ou a minima s’excuser et vous remercier… Retenez qu’Alan Brown et Dana Murphy ont observé que la kleptomnésie se produit davantage quand les individus sont distraits, sont en train de “multitasker” ou sont exposés à un travail similaire. La prochaine fois, attendez d’avoir toute son attention avant de lui suggérer une nouvelle idée, vous aurez davantage de chances qu’il se souvienne qu’elle ne vient pas de lui.

Mais si votre manager est de mauvaise foi… il sera de toute façon difficile de l’obliger à reconnaître que cette idée était la vôtre, sans preuve concrète de vos échanges. Notamment si vous venez d’arriver dans l’entreprise. Voyez cela comme une leçon pour plus tard : vous saurez maintenant qu’il vaut mieux évoquer vos idées devant témoins, ou en l’appuyant d’échanges d’e-mails.

Le vol de protection : et si votre manager se sentait menacé ?

La situation

Lors d’une autre réunion, votre manager annonce qu’il a trouvé LA solution pour augmenter les ventes de manière exceptionnelle d’ici la fin de l’année. Vous n’êtes pas surpris de cette idée, puisque vous lui aviez exposé longuement votre approche lors d’un déjeuner le mois dernier. Et ça, il ne peut pas l’ignorer. Vos collègues semblent impressionnés… mais votre manager fuit clairement votre regard : il sait pertinemment qu’il est en train de s’attribuer un crédit qu’il ne mérite pas.

Ce qu’en dit la science…

De nombreux économistes du travail se sont intéressés à la question du comportement des individus sous pression, dans un environnement de travail concurrentiel, comme c’est le cas de nombreux managers dans les entreprises. Le Pr. Rosenfeld note que le vol d’une idée n’est pas nécessairement réalisé dans l’intention de nuire, mais avant d’assurer sa propre survie et de compenser sa propre incompétence. Et notamment dans les cultures d’entreprises qui valorisent la compétition, plutôt que la collaboration.

Comment réagir ?

Une fois de plus, confronter publiquement un manager qui a volé votre idée pour se protéger de sa propre incompétence n’est pas l’approche adéquate. Si les termes utilisés par les chercheurs évoquent le fait “d’assurer sa propre survie”, il est très probable qu’il ne réagisse pas de façon positive à une tentative de discrédit publique… Et il y a tout à parier qu’il sorte plutôt les griffes.

Alors, cherchez à l’aborder en tête à tête. N’essayez pas de lui faire reconnaître ouvertement son vol, soyez plus malin et offrez-lui une porte de sortie. Après tout, il n’est sans doute pas fier d’en arriver à ces extrémités pour justifier sa position. Alors, creusez l’idée avec lui, glissez-lui que vous seriez ravi(e) de travailler à deux sur le sujet, afin d’en partager les lauriers plus tard. Être un soutien pour un manager qui se sent en danger vous apportera bien plus que d’entrer en conflit pour revendiquer une simple idée.

Le vol volontaire et assumé : et si votre manager était un manager toxique ?

La situation

Votre manager vous a sollicité pour partager votre point de vue sur un sujet sur lequel vous êtes expert, sans jamais faire de compte rendu officiel de vos échanges. Quelques semaines plus tard, vous apprenez qu’il s’est attribué tous les mérites auprès de la direction générale pour les solutions que vous avez proposées. Et il n’a même pas l’air gêné de vous en parler.

Ce qu’en dit la science…

D’après la recherche, lorsqu’un individu n’est pas capable de faire face aux exigences de son travail, son comportement dépendra de son éthique personnelle. Cette éthique est influencée par son âge, son expérience professionnelle, son sexe et son héritage culturel. Pour des personnalités très “compétitives”, s’attribuer le mérite de l’idée d’un autre n’entraîne qu’une violation mineure de la norme, et présente un “coût éthique” négligeable. Pour ces managers animés par la compétition, la confiance mutuelle au sein de leur équipe est moins importante que la réussite de leur propre carrière. Ils sont capables de se concentrer uniquement sur la victoire et accepter un comportement contraire à l’éthique comme un moyen nécessaire pour leur propre fin.

Comment réagir ?

Les managers toxiques mettent vos nerfs à dure épreuve. Et pourtant, à moins d’être prêt(e) à changer de travail ou d’équipe, il va falloir composer avec… et chercher à en tirer le maximum. Quand un manager toxique vous vole une idée, il n’y a malheureusement plus rien à faire. Il sera prêt à tout pour vous discréditer plutôt que de perdre sa crédibilité. Une fois que vous avez identifié que votre manager fait partie de cette catégorie, vous pourrez déjouer ses prochaines manœuvres : documentez tout ce que vous proposez (idées, projets, créations…) et laissez des traces en lui partageant par e-mail et en mettant toujours en copie un tiers (son n+2, un expert du sujet, un collègue…). Si votre manager est malin, il cherchera toujours à vous dérober vos idées dans un couloir ou entre deux portes, n’hésitez pas à faire suivre ces échanges informels d’un e-mail pour rappeler ce qu’il s’est dit.

Comment faire quand votre manager est en position de force ?

Le rapport hiérarchique entre un manager et un membre de son équipe est, par nature, déséquilibré. Et c’est d’autant plus vrai pour un collaborateur junior, qui découvre encore les codes de l’entreprise et n’a pas eu le temps d’apprendre à s’affirmer.

Pour remettre votre manager dans le droit chemin quand il a tendance à voler vos idées, il faut d’abord créer une bonne relation manager-managé. Et vous, comme lui, partagez la responsabilité de la qualité de cette relation.

D’après Sherri Malouf, dirigeante et chercheuse, « il est apparu clairement que les facteurs clés qui influent sur une relation saine entre manager et subordonnés nécessitent de faire appel au bon sens ». Confiance, équité, maîtrise de soi, empathie, réciprocité, statut et respect seraient, d’après elle, les sept éléments dans lesquels vous pouvez piocher pour construire une relation profitable, qui vous permettra de résoudre les tendances kleptomanes de votre manager (et bien d’autres problèmes au passage).

Vous l’avez compris, il y a de nombreuses situations dans lesquelles vous pourrez voir votre idée volée par votre manager (voire, par un collègue). Toutes les situations ne nécessitent pas le même niveau de réaction, et dépendent surtout de l’évaluation que vous ferez de la situation : votre manager est-il tête en l’air, en danger, toxique… ? Quoi qu’il arrive, il va falloir apprendre à le gérer, pour récupérer un petit peu du crédit qu’il vous a volé.

Les thématiques abordées