Jonathan Malesic : « Il faut mettre un terme à la culture du burnout »

Jonathan Malesic lutte contre la normalisation du burnout

Jonathan Malesic semblait avoir tout pour lui. Sur les bancs de la fac aux États-Unis, il rêve d’être un jour à la place des enseignants qu’il admire tant. C’est chose faite le jour où il décroche un poste de professeur en théologie dans une université de Pennsylvanie, avec un bon salaire et une titularisation.
Mais il va mal, ne parvient plus à se lever le matin : le « poste de ses rêves » est devenu un cauchemar. Alors, Jonathan Malesic prend le temps de la réflexion, effectue des recherches et finit par comprendre ce qui lui arrive : il fait un burnout – ce qu’il décrit comme étant un phénomène culturel désormais courant dans la société américaine. En cause, la croyance que le travail n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie, mais aussi de lui donner du sens et de préserver sa propre dignité.
Nous avons rencontré l’auteur de The End of Burnout, pour mieux comprendre ce phénomène, ses effets et savoir ce que nous pourrions collectivement faire pour en sortir.

Vous avez parcouru un long chemin jusqu’à la rédaction de votre livre, The End of Burnout. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’étais à l’époque professeur de théologie, et c’était le poste de mes rêves. La rencontre avec mes profs de fac m’avait convaincue que c’était là ma voie. Et je l’ai suivie. L’un de mes sujets de prédilection, en recherche comme en enseignement, était les problématiques que soulèvent les questions morales et spirituelles qui se posent à nous au travail. Je dirigeais un cours baptisé « Pourquoi travailler ? ». Un jour, cette question théorique s’est mise à résonner de façon existentielle en moi. J’avais décroché le poste de mes rêves, mais je peinais à me tirer du lit le matin. Je me réveillais avec la peur au ventre, celle d’aller travailler, de me retrouver face aux élèves, à mes collègues. Je n’avais pas de mots à mettre sur ce qui m’arrivait et je me sentais fautif, comme responsable de cette défaillance. Cela a duré deux ou trois ans, durant lesquels j’ai pris un semestre sans solde qui n’a eu aucun effet malheureusement : dès que je suis retourné au travail, tout mon malaise est revenu. J’ai donc fini par démissionner. Mon épouse venait de décrocher un poste de professeure au Texas, à des milliers de kilomètres de là, j’ai saisi ça comme une opportunité. Dans les mois qui ont suivi ma démission, j’ai commencé à penser au burnout comme possible explication de la période que j’avais traversée. Je suis un chercheur dans l’âme et j’ai voulu creuser pour comprendre ce que renferme ce mot. Cela a jeté un nouvel éclairage sur ce que j’avais vécu.

Vous définissez le burnout comme quelque chose de vraiment spécifique. Comment avez-vous su qu’il s’agissait bien de cela et non d’une dépression ou d’une anxiété chronique, par exemple ?

Au cours de mes recherches, je suis tombé de nombreuses fois sur le nom de Christina Maslach. C’est elle qui est à l’initiative de l’outil de mesure traditionnel du burnout, le “test de Maslach”, ou MBI. Il s’agit de 22 questions, dont la vocation n’est pas de permettre un diagnostic, mais de favoriser la recherche dans le domaine. Il mesure notamment l’épuisement, le degré de cynisme et l’inefficacité. J’avais un score élevé en épuisement, un niveau moyen de cynisme. C’est assez surprenant, avec le recul. J’avais un piètre sentiment d’accomplissement personnel, mais ma thérapeute n’y voyait pas un signe de dépression clinique. Je prenais des antidépresseurs – une béquille, mais très partielle seulement. Il est vrai que la ressemblance entre burnout et dépression peut être troublante. Ce qui fait la différence pour moi c’est que lorsque j’ai déménagé à Dallas et quitté mon emploi, le problème a disparu. Alors qu’une dépression vous suivra partout !
Culturellement, nous accueillons un peu mieux les personnes qui se disent victimes de burnout plutôt que de dépression. Tous deux ont beaucoup en commun et je conseillerais aux personnes qui pensent souffrir d’un burnout de chercher aussi du côté de la dépression. On peut aisément affirmer : « Non, je ne suis pas en dépression, je fais un burnout. Donc ça va, en fait. » Il y a là un problème, à mes yeux.

Quel a été l’impact de votre burnout sur votre vie professionnelle ?

Mon burnout dominait tellement ma vie que lorsque je vivais quelque chose de mauvais au travail, c’est comme si tout dans ma vie allait soudainement mal également. Il se manifestait purement et simplement dans le fait de ne plus vouloir sortir de chez moi pour aller travailler. Mon poste ne me contraignait pas à être sur place, excepté pour les réunions et pour les cours que je donnais. Je pouvais donc passer certains jours planqué chez moi. J’étais souvent en retard pour les cours, je devais lutter pour me rendre là-bas. Au fil du temps, il m’a été de plus en plus difficile de préparer mes interventions. Je suis passé maître dans l’art de la procrastination. Je n’arrivais plus à m’organiser ni à planifier quoi que ce soit. J’enseignais depuis des années, mais je me suis trouvé incapable de visualiser le simple fait d’apprendre des choses à des élèves.
Ma carrière et mon travail de recherche étaient au point mort. Je perdais patience bien plus facilement qu’avant. Je me souviens d’une fois, à une conférence, où je suis allé voir l’intervenant, un universitaire, comme moi. J’avais quelques questions à lui poser, mais il m’a ignoré. J’ai senti la rage monter… J’ai pris sur moi, mais plus tard j’ai appelé mon épouse et j’en ai fait tout un plat, alors qu’il s’agissait d’un non-évènement. J’étais au fond du trou et cela n’avait plus rien de rationnel. Je ne me voyais plus comme l’enseignant, le chercheur ou le collègue que j’avais été. Or j’avais tellement mis le travail au cœur de ma vie, au cœur du sens de mon existence, que tout s’effondrait en même temps.

« Peut-être que le poste de nos rêves est celui qui nous permet de nous épanouir en dehors du travail. Peut-être que c’est simplement le métier qui ne nous accapare pas au détriment de nos proches, de nos loisirs, de notre vie spirituelle et de tout ce qui a du sens pour nous » - Jonathan Malesic

Comment avez-vous dépassé cette épreuve ? Et diriez-vous que vous êtes guéri ?

Je ne me dirais pas guéri de façon définitive. Pourquoi ? Parce que je ne suis tout simplement plus aux prises avec l’environnement à l’origine du problème. Le burnout n’est pas une sortie de piste dont vous êtes responsable : il naît de la confrontation entre vos idéaux professionnels et la réalité de votre travail. Ma réalité professionnelle a radicalement changé. Je suis rédacteur freelance, auteur et professeur à temps partiel dans une fac. Je suis loin d’avoir les mêmes revenus qu’avant, mais ces jobs ne représentent plus “tout” pour moi. Mes idéaux ont changé et la réalité a changé, elle aussi. Et le fait de ne plus devoir répondre aux nombreuses attentes de l’institution est un vrai plus pour ma carrière d’indépendant. Je jouis d’une grande autonomie et n’ai pas l’impression de mettre toute ma personne en jeu à chaque fois.

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De quelle façon cette expérience a-t-elle joué sur votre perception du travail et de votre carrière ?

Notre lecture de la vie passe beaucoup par le travail : je pense qu’il faut arrêter de lui donner une place aussi centrale. Car le problème c’est que cela dope nos idéaux côté carrière : on considère alors que notre vie professionnelle doit nous permettre de nous réaliser à 100 %. Quand ce n’est pas le cas, cela devient un drame. Il est essentiel de ne plus nous focaliser uniquement sur le travail : il doit être l’une des briques de notre vie, celle que nous essayons de construire au mieux pour nous-mêmes, pas tout l’édifice.

Quelle serait votre définition d’un travail idéal ? Cette notion vous semble-t-elle dangereuse tout court ?

La définition que j’en faisais a changé, mais cela ressemblait à un diagramme de Venn. Trois cercles concentriques qui représenteraient : votre passion d’un côté, un travail avec lequel vous pouvez gagner de l’argent de l’autre, et enfin ce dont le monde a besoin. L’intersection de ces trois cercles vous donnerait votre vocation. Mais ma définition a changé depuis car même si je pense qu’il peut y avoir du bon sens dans ce genre de raisonnement, ce n’est pas sans danger. Une telle approche vous expose grandement, sur le marché du travail, face aux caprices de vos employeurs, clients ou partenaires, mais aussi face au stress que nous subissons dans le monde professionnel. Je crois que ma nouvelle vision d’un travail « de rêve » serait un peu plus modeste. Tout le monde part du principe qu’il vaut mieux aimer son travail. Certes, nous y passons beaucoup de temps, donc il est préférable de choisir des missions que nous aimons, dans lesquelles nous sommes bons et qui paient correctement. Mais peut-être que le poste de nos rêves est celui qui nous permet de nous épanouir en dehors du travail. Peut-être que c’est simplement le métier qui ne nous accapare pas au détriment de nos proches, de nos loisirs, de notre vie spirituelle et de tout ce qui a du sens pour nous.

Nous allons souvent au travail à reculons, mais le chômage nous fait également culpabiliser, comme s’il était répréhensible de disposer du temps libre dont nous rêvions jusque-là… Est-ce un paradoxe que vous avez déjà ressenti ?

Quand je vais me balader ou faire un tour à vélo et que je vois des gens qui se rendent au travail, je me demande évidemment si je participe moi aussi à l’effort collectif, si je remplis mon rôle et mon devoir en tant que citoyen responsable. En plus de cela, il y a des questions plus personnelles ou psychologiques du type : « Y a-t-il quelqu’un qui compte sur moi ? » Cette interrogation a été précisément à l’origine de mon retour à l’enseignement. Je n’assure qu’un ou deux cours thématiques par semestre. Au-delà, il me manquerait le temps que je souhaite dégager pour écrire. Mais j’avais besoin que quelqu’un m’attende quelque part, à qui je puisse au moins apporter quelque chose, même pas grand-chose. Et cette nécessité est comblée à présent – à sa juste dose. J’ai le sentiment qu’on a besoin de moi et que je dispose aussi de plus de temps pour moi, pour écrire.

Vous dites dans votre livre que nous avons une définition assez vague du burnout. Quels en sont les risques pour la société ?

Les cas de burnout vont se multiplier et nous ne pourrons plus identifier les personnes en souffrance réelle, ni leur apporter l’aide dont elles ont besoin. Si, comme moi, vous avez lu de nombreux articles au sujet du burnout, vous avez vu les titres alarmants – comme le fait qu’aux États-Unis, 77 % de la population active est dite en burnout. Ces chiffres viennent tout droit du manque de clarté dans la définition de ce terme. Travailler dur est encore trop valorisé : faire un burnout revient un peu à décrocher une médaille d’honneur. On pourrait même parler d’une prime au burnout. Je voudrais que nous retenions la définition du burnout donnée par le monde de la recherche, car elle est plus précise. Elle permet d’identifier et d’aider les personnes qui souffrent le plus.

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Vous dites dans votre livre avoir trouvé plus d’épanouissement dans un poste de surveillant de parking que dans votre « travail de rêve » en tant qu’universitaire. L’expérience vous a-t-elle aidé à clarifier ce que signifie le fait d’avoir un rapport plus sain au travail ?

Oui, très clairement. J’ai travaillé dans un parking pendant un an. C’était il y a 17 ans et j’y ai souvent repensé depuis. Les conditions de travail en faisaient un poste agréable à occuper – c’était bien mieux que l’image qu’on s’en fait. J’étais très correctement payé, pour un job qui n’était pas trop éreintant. J’avais un bon chef et je suis toujours ami avec mes collègues de l’époque. Et surtout, mon travail n’entravait pas le reste de ma vie. Je ne rentrais pas épuisé par mes heures de service. Et ce n’est pas le genre de poste pour lequel on ramène du travail à la maison. Il y a beaucoup à tirer d’une telle expérience professionnelle, qui montre que nous pouvons avoir autre chose que le boulot au centre de nos vies.

Ce n’est pas vraiment ce que l’on nous enseigne pendant les études. Vous expliquez que le burnout vient aussi d’une croyance : celle que le travail est la voie de notre épanouissement social, moral et spirituel. Or c’est faux et, à la clé, il y a une véritable déception. Que pouvons-nous faire face à cela ? Sommes-nous tous coincés dans une culture du travail vouée à nous mener tout droit vers l’échec ?

L’avantage du changement culturel est, contrairement au changement économique, qu’il donne plus de pouvoir aux gens ordinaires, à vous et moi. Aux États-Unis, j’ai par exemple très peu de pouvoir en tant qu’électeur pour faire grimper le salaire minimum. J’en ai un peu plus sur le plan culturel, parce que je peux parler autour de moi, partager des idées, inciter des personnes à penser autrement. L’épidémie de burnout est notamment due au fait que nos valeurs culturelles nous poussent à placer gros dans le travail.
Pour mettre un terme à la culture du burnout, il faut réviser ces valeurs, ce qui est davantage à la portée des gens ordinaires. J’estime pour autant que des changements économiques sont nécessaires, mais il est plus urgent de faire bouger les mentalités. Si vous travaillez en entreprise, notamment à un niveau managérial, vous avez le pouvoir d’en modifier le fonctionnement, d’évaluer le travail réel à effectuer et bâtir un meilleur environnement professionnel.

Pensez-vous que les choses bougent culturellement, au regard de la grande vague de démissions (“great resignation”) constatée dans votre pays, avec une population active désireuse de gagner mieux sa vie et de travailler dans de meilleures conditions ?

J’ai bon espoir que ce soit le cas. Le rapport de force est du côté des salariéˑe·s à l’heure actuelle. J’espère qu’ils et elles vont s’en saisir pour obtenir de meilleures conditions de travail. J’espère aussi un réveil parmi les gens en poste, comme parmi les dirigeantˑes. Que ces derniers vont se montrer davantage sensibles à la valeur humaine, celle que recèlent les personnes qui travaillent pour eux, que cette même valeur pourra entraîner le changement culturel dont nos sociétés ont besoin.

Photos : Sarah Wall for Welcome to the Jungle ; traduit de l’anglais par Sophie Lecoq

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