CEO, religieuse, psychanalyste : La vie à contre-courant d’Isabelle Le Bourgeois

Isabelle Le Bourgeois : CEO, religieuse, psychanalyste, féministe

Toute sa vie Isabelle Le Bourgeois s’est battue. Contre le machisme lorsqu’elle est cheffe d’entreprise dans les années 1970, contre ce que l’on attendait d’elle, à savoir devenir une mère de famille rangée et enfin contre les blessures de l’âme de ses patients dans son cabinet de psychanalyste et des prisonniers qu’elle visite pendant quatorze ans au centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis. À la fois religieuse et psychanalyste, ce que certains peuvent voir comme une contradiction en soi, elle aime secouer les personnes qui croisent son chemin et démolir à grand coups les idées reçues à commencer par les siennes. À quoi bon vouloir mettre chaque personne dans une case ? Les tréfonds de l’humanité sont bien trop complexes.

Indépendante et avide de liberté, elle refuse le silence et la piété

Frange de cheveux blancs sur un regard franc, débit rapide, Isabelle Le Bourgeois et son bon mètre quatre-vingt ne ressemble pas vraiment à l’idée que l’on peut se faire d’une femme qui a consacré sa vie à Dieu. Après avoir enchaîné trois blagues en moins de trente secondes, elle raconte combien le silence et la piété l’effrayaient quand l’évidence de la vie religieuse s’imposa à elle, il y a quarante ans. « Je suis entière, vivante, je pouvais pas changer du tout au tout. Heureusement, quand j’ai poussé la porte des sœurs auxiliatrices en 1981, j’ai vite été rassurée. Une femme énervée criait « Merde, qu’est-ce qui m’a foutu une machine à laver pareille, elle est encore en panne ! », rigole-t-elle. Tout de suite, je me suis dit qu’ici, on était dans le concret ! » Pour elle, il y a d’un côté les religieux cloîtrés dans le silence qui prient pour le monde et les autres. Les vingt-cinq sœurs de sa congrégation, installées dans le VIème arrondissement de Paris, ont choisi l’action : toutes ont une fonction et un métier. Médecin, infirmière, assistante sociale, psychanalyste… Elles travaillent et mettent en commun l’argent gagné de leurs activités pour payer les courses et assurer les frais de la maisonnée. « Après, il ne faut pas non plus nous voir comme des colocs, nuance sœur Isabelle. Avant tout, on partage un idéal et puis on s’aide spirituellement. »

Si le cadre et les horaires de la communauté ne sont plus une contrainte pour la religieuse, cela n’a pas toujours été évident : « Depuis ma plus tendre enfance, j’aime la liberté, l’indépendance. Je déteste que l’on m’impose des règles et encore moins des règles que je ne comprends pas. » Fille d’un attaché militaire, Isabelle Le Bourgeois passe une partie de son enfance en Suède et en Russie. À Moscou, sous l’ère soviétique, elle aime déjouer la surveillance policière pour aller retrouver ses petits copains russes derrière le mur de son quartier où sont parqués les diplomates occidentaux. Ses parents ont beau la sermonner, le plaisir d’enfreindre des lois inintelligibles et l’amour qu’elle porte à son petit copain l’emportent à chaque fois. Encore aujourd’hui, elle aime raconter ces après-midi qu’ils passaient à se regarder dans le blanc des yeux et à se promettre le mariage. Adolescente, elle rêve encore d’une vie de famille « classique », avec un compagnon et plusieurs enfants.

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Femme d’affaires indépendante

« Ma deuxième affaire marchait très bien. Si j’étais restée, je serais sans doute millionnaire. Plus que l’argent, ce qui m’intéressait, c’était d’avoir imaginé quelque chose et d’avoir réussi à le concrétiser. »

Après des études de lettres et de droit en France, elle se lance dans les assurances au milieu des années 1970. Elle se fiche un peu du secteur et prend le premier job qu’un ami lui propose. Avec le recul, elle admet qu’une part importante de son travail d’alors joue de la naïveté et de la confiance de ses clients. Mais elle se prend au jeu. Douée pour les affaires, elle se démarque par son bagou et sa persévérance. Pourtant, bientôt, elle ne se satisfait plus de gravir les échelons hiérarchiques et de signer des contrats importants. Elle vise plus haut et décide de monter plusieurs entreprises avec d’anciens camarades de promo : « Ma deuxième affaire marchait très bien. Pour preuve, mon associé y a fait toute sa carrière. Si j’étais restée, je serais sans doute millionnaire. En euros, précise-t-elle. Plus que l’argent, ce qui m’intéressait, c’était d’avoir imaginé quelque chose et d’avoir réussi à le concrétiser. Entre nous, c’est assez facile d’avoir une bonne idée, encore faut-il se remonter les manches et y aller pour de vrai. »

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Ayant ainsi acquis son indépendance financière, la trentenaire achète un appartement à Paris et une maison cossue à la campagne où elle aime recevoir ses amis. Une vie bourgeoise satisfaisante en tout point, sauf peut-être le machisme ambiant dans le monde des affaires. À ce sujet, elle se souvient des conseils de son premier patron : « Il m’a fait venir dans son bureau et m’a dit “Le monde est gouverné par deux choses : le sexe et l’argent. Quand vous comprendrez cela, vous allez devoir apprendre à être libre vis-à-vis de l’un et de l’autre. En ce qui concerne l’argent, sachez que tout le monde a un prix.” Et c’est vrai, tout le monde a un prix. Le tout, c’est qu’il soit suffisamment élevé pour que personne ne puisse vous acheter ! » Il n’est pas rare que les hommes qu’elle côtoie lui demandent d’accepter des week-ends en leur compagnie pour assurer la signature d’un contrat ou lui proposent des bijoux en contrepartie de faveurs sexuelles. « Ils considéraient vraiment la femme comme une marchandise, c’était affreux ! », s’indigne-t-elle. Féministe jusqu’au bout des ongles, elle travaille deux fois plus pour se faire accepter et n’a pas peur de perdre des contrats. Heureusement, les efforts paient.

La révélation de Dieu et de la psychanalyse

Dimanche de Pâques 1981, ses amis et son compagnon dorment encore dans sa maison de campagne. Matinale, Isabelle part acheter des croissants. Les viennoiseries sous les bras, elle décide de visiter l’intérieur de l’église qui trône sur la place du village. Elle a toujours trouvé l’édifice charmant, mais n’a jamais pensé à franchir le seuil. À l’intérieur, les fidèles assistent à la messe. Depuis dix-sept ans, la cheffe d’entreprise n’a pas suivi d’office : « Après un mouvement de recul, je me suis assise. Puis, le prêtre a prononcé cette phrase : « Dieu vous aime et vous ne le savez pas. » Ces quelques mots ont changé ma vie à jamais. C’est une expérience indicible, un vrai coup de foudre. » Dans les semaines qui suivent, impossible d’oublier cet « appel de Dieu ». Dix-huit mois plus tard, elle a tout quitté, son compagnon, son entreprise, ses biens immobiliers. Quatre décennies plus tard, elle ne parle pas d’un choix, mais d’une évidence. « Si je n’avais pas sauté le pas, j’aurais fini par reproduire le schéma mariage et enfant qu’on attend de la femme, proteste-t-elle. Eh bien, non, je suis la preuve qu’on peut être une vraie femme autrement ! Cela ne m’empêche pas d’avoir beaucoup d’admiration pour les mères de famille. »

Le prêtre a prononcé cette phrase : « Dieu vous aime et vous ne le savez pas. » Ces quelques mots ont changé ma vie à jamais.

À peine a-t-elle entamé des études en théologie, qu’elle découvre la psychanalyse : « Je savais que la vie religieuse était le bon choix, mais ça m’a quand même mis un coup. » Elle peine à prier, dîner à heure fixe, obéir à un Dieu qu’elle ne connaît pas. Le côté colonie de vacances de la vie en communauté la rebute. Loin du carcan religieux, elle confie son malaise à un thérapeuthe. La foi et la psychanalyse ne disposent pas des mêmes outils pour soulager les doutes et les failles de chacun. La religieuse comprend tout de suite cette langue et aime le voyage dans les profondeurs de l’âme. Quand on lui demande si la religion et la méthode de soin créée par Sigmund Freud en 1922 ne sont pas incompatibles, elle balaie nos doutes d’un revers de main : si elle avait une appendicite, prier ne suffirait pas à apaiser sa souffrance. C’est la même chose. De toute façon, les sœurs auxiliatrices travaillent avec et pour la science, à l’instar des jésuites, le pendant masculin de leur congrégation, reconnus pour leurs connaissances en astronomie. Après sa thérapie, Isabelle entame une formation jusqu’à obtenir son diplôme. Depuis, elle reçoit laïcs et religieux dans son cabinet installé dans une salle de la maison communautaire. Elle raconte cette position singulière de religieuse psychanalyste dans son dernier ouvrage, Le Dieu des abîmes (Éd Albin Michel) paru en 2020, où elle se demande pourquoi Dieu ne vient pas toujours en aide à ses patients perdus.

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Auxiliaire de prison à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis

Je suis restée en prison quatorze ans, j’avais les clés des cellules. J’entrais là où on m’attendait, j’écoutais les histoires des prisonniers et j’essayais de les soulager comme je le pouvais.

Mordue d’En thérapie, adaptation par Éric Toledano et Olivier Nakache de la série israélienne Be Tipul, qui aborde le travail thérapeutique après le traumatisme collectif des attentats de Paris en novembre 2015, soeur Isabelle reconnaît l’ascendant du psychanalyste face à des patients parfois en situation de grande vulnérabilité : « Certains sont dans un état de dépendance complet et peuvent nous prendre pour leur sauveur. C’est un jeu de pouvoir, de domination et pour peu qu’on y prenne goût, on est foutu. » Depuis le début de la pandémie, son cabinet ne désemplit pas. En cause ? Le climat anxiogène actuel. « Quel est le sens de ma vie ? », « J’ai bâti tout ça, mais à quoi ça sert ? », demandent ses patients. Isabelle pense parfois que le recul de la foi et le manque d’idéologie politique ont fissuré nos boussoles. « Les gens ne savent plus où ils vont, ni qui ils sont, dit-elle. Et les politiques aseptisés sont à l’image de notre société en manque d’idéal. C’est comme-ci tout le monde était blasé ! » Encore émue d’avoir entendu le vent sur Mars la veille de notre rencontre, la thérapeute voudrait que le monde retrouve la capacité de s’émerveiller.

« De toute façon, le temps n’arrête pas de mourir, chaque seconde écoulée est une seconde qui a disparu à jamais », sourit-elle. Pour cette raison, il faut continuer à avancer, grandir chaque jour, ne pas choisir la facilité mais au contraire, se frotter à l’altérité. C’est justement ce qu’elle a entrepris il y a plus de vingt ans, quand elle est devenue aumônière à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, plus grand centre pénitentiaire d’Europe, en Essonne. Elle voulait s’occuper des victimes, on lui a demandé de prendre soin des coupables. « Très vite, je me suis rendue compte qu’ils n’avaient pas des gueules de méchants. C’était encore une idée. L’homme n’est pas noir ou blanc, c’est tellement plus complexe, dit-elle. Je suis restée en prison quatorze ans, j’avais les clés des cellules. J’entrais là où on m’attendait, j’écoutais les histoires des prisonniers et j’essayais de les soulager comme je le pouvais. » Puis, à la demande de Rachida Dati, alors garde des Sceaux, elle rejoint le contrôle général des lieux de privations de liberté qui veille au respect des droits fondamentaux des personnes enfermées. Et se lance dans un tour de France des lieux de garde à vue, des prisons… Elle découvre l’horreur des chambres capitonnées des hôpitaux psychiatriques et les ravages des traitements psychotropes. Au contact des prisonniers, des malades, elle découvre aussi que la vraie liberté, ce n’est pas de pouvoir sortir dehors, mais d’avoir l’esprit libre. Tout en comprenant les difficultés de ses patients à accepter la situation sanitaire actuelle et les confinements à répétition, cinq ans après sa dernière visite en prison, elle rêve encore de ce lieu chaque semaine. Plus que jamais, elle en est convaincue : l’enfermement, c’est d’abord dans la tête.

Le Dieu des abîmes, à l’écoute des âmes brisées, d’Isabelle Le Bourgeois, Ed Albin Michel, 2020, 17 €

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