Le business des conventions de stage, vecteur de précarité chez les jeunes ?

  • November 28, 2019

Ces dernières années, un nouveau phénomène a peu à peu pris de l’ampleur dans le monde du stage en entreprise : de jeunes diplômés, pourtant tout à fait prêts à s’insérer dans la vie active, multiplient les stages comme des étudiants qu’ils ne sont plus, dans le but d’étoffer leur CV et d’accumuler de l’expérience professionnelle. Problème, ils doivent pour cela se procurer des conventions de stage par des biais douteux. De plus, cette pratique peut avoir des effets négatifs sur le marché de l’emploi et condamner les jeunes diplômés à la précarité.

Mais qui sont ces jeunes stagiaires diplômés, pourquoi acceptent-ils de brader leurs compétences et comment font-ils pour se procurer une convention de stage ? Enfin, quelles alternatives s’offrent à ceux qui peinent à trouver un emploi mais ne souhaitent pas accepter d’offres de stage après obtention de leur diplôme ?

De jeunes diplômés, précaires, qui « n’ont pas le choix »

Les étudiants sont majoritaires à considérer les stages comme un atout essentiel en début de carrière. Selon une enquête Ipsos / Sopra steria menée en 2018, les stages sont jugés utiles par 89 % des personnes interrogés et 88% recommanderaient à un jeune de leur entourage d’effectuer un stage en entreprise. Rien d’étonnant, donc, à ce que tant d’étudiants cherchent à multiplier les stages en entreprise.

Mais sur le marché du stage, de nouveaux venus ont fait leur apparition depuis quelques années : les jeunes diplômés. Ils sont en effet de plus en plus nombreux à accepter des offres de stage après obtention de leur diplôme, la plupart du temps à contrecoeur, car ils peinent à trouver un premier emploi et ne veulent pas rester sans activité.

Pour cause, les moins de 25 ans, même diplômés, sont les plus touchés par le chômage : 20,6% au dernier trimestre 2018, selon les chiffres officiels. Dans ce contexte, ils sont nombreux à devoir accepter des stages dans l’espoir que cela débouche un jour sur un emploi stable.

« De toute façon, c’était ça ou le chômage et tout vaut mieux que le chômage » déclare Rafaël, 25 ans, titulaire d’une licence en communication, qui a accepté un stage après obtention de son diplôme. Il est donc devenu stagiaire dans une entreprise qu’il souhaitait rejoindre mais qui ne pouvait pas l’embaucher. Il explique : « Je manquais cruellement d’expérience et les entreprises qui m’intéressaient ne m’auraient jamais embauché à la sortie de l’école. Après plusieurs mois de chômage, j’ai donc choisi d’effectuer un stage dans l’une d’entre elles dans l’idée d’être embauché ensuite. »

« C’était ça ou le chômage et tout vaut mieux que le chômage. » - Rafaël, 25 ans

Mélanie, elle, s’est reconvertie dans les métiers du digital à l’âge de 28 ans, mais plusieurs mois après avoir terminé ses études, elle n’avait toujours pas trouvé d’emploi. « Après presqu’un an de chômage, on m’a proposé une opportunité intéressante dans une entreprise prestigieuse mais ils ne pouvaient me prendre qu’en stage. C’était la deuxième fois qu’on me faisait cette proposition. La première fois j’avais refusé, je n’avais pas repris des études pour retomber dans la précarité juste après ! Mais la deuxième fois, je me suis rendue à l’évidence, si je n’en passais pas par là, je n’avais aucune chance de trouver un emploi. »

À (re)écouter : Celle qui cherchait du travail

Trouver une convention ? Rien de plus simple !

En théorie, pourtant, les diplômés ne peuvent plus bénéficier d’une convention de stage puisqu’une loi visant à encadrer et protéger les stagiaires exige, depuis le 10 juillet 2014, qu’un stage soit adossé à un cursus pédagogique. En cas de non-respect de cette règle (et d’autres), l’organisme d’accueil encourt une amende administrative pouvant aller jusqu’à 2 000 € par stagiaire concerné et jusqu’à 4 000 € en cas de nouvelle infraction dans l’année suivant la première amende. Des sanctions peu dissuasives qui ne semblent pas faire peur aux entreprises peu scrupuleuses.

Auparavant, nombre de jeunes dans cette situation s’inscrivaient à la fac pour pouvoir obtenir une convention, mais depuis plusieurs années, les universités luttent contre ce phénomène et depuis Parcoursup, c’est de toute façon devenu impossible. Ils vont donc se procurer des conventions de stage sur Internet, via des organismes privés et moyennant finance. Cela n’a rien de compliqué. En quelques secondes sur un moteur de recherche, vous pouvez entrer en contact avec des organismes de formation qui vous proposent d’obtenir des conventions de stage simplement et rapidement. Parmi ces organismes, on trouve Be Student Again ou encore Paris Executive Business School.

Comment ça marche ?

Il vous suffit de vous inscrire en ligne pour suivre l’une de leurs formations et vous recevez rapidement le précieux document, prêt à être rempli par l’entreprise qui vous accueille. Quant aux frais à débourser, ils se situent entre 400€ à 600€ selon les organismes, auxquels s’ajoutent les 200€ de sécurité sociale étudiante. Ces sommes peuvent sembler élevées pour avoir le droit d’effectuer un stage, mais cela reste tout de même moins cher que de devoir s’acquitter des frais d’inscription dans une école privée et la peur du chômage achève de convaincre les intéressés. Alors beaucoup se laissent tenter…

Concernant l’obligation de formation, ces organismes proposent réellement des cursus à suivre à distance. Be Student Again se définit d’ailleurs comme une « plateforme d’inscription en ligne à des universités étrangères reconnues internationalement. » Ce n’est pas la convention que l’on achète sur leur site mais une inscription dans une université étrangère, ce qui donne droit à « tous les avantages liés au statut étudiant, l’édition d’une convention de stage offrant la possibilité d’effectuer un stage en entreprise, la réception de votre certificat de scolarité et carte étudiante internationale vous permettant de justifier de votre statut étudiant. »

L’obligation de formation est donc bel et bien respectée, même si dans les faits, aucune vérification n’est effectuée. De très nombreux étudiants s’inscrivent donc dans l’unique but de recevoir leur convention de stage sans intention de suivre la formation.

La pratique n’est pas à proprement parler illégale puisqu’une loi du 6 octobre 2016 établit que « Les enseignements dispensés sous forme numérique par les établissements ont un statut équivalent aux enseignements dispensés en présence des étudiants. » L’organisme affiche d’ailleurs la mention “100% légal” sur son site.

De fait, il semble que rien ne soit fait pour limiter ces pratiques. Au contraire, les changements de réglementation vont plutôt dans le sens d’une simplification des démarches : une loi du 6 octobre 2016 établit par exemple que « les enseignements dispensés sous forme numérique par les établissements ont un statut équivalent aux enseignements dispensés en présence des étudiants. »

Est-ce une réelle volonté de faciliter l’accès aux conventions de stage ou un dommage collatéral d’une loi visant simplement à reconnaître les nouveaux modes d’enseignement numériques ? On ne peut que supposer. On sait que dans d’autres pays, comme l’Angleterre ou les Etats-Unis, aucune convention n’est nécessaire pour réaliser un stage en entreprise, peut-être s’agit-il d’aligner l’accès aux stages en France sur ces pays.

D’autre part, il est impossible de prouver que ces organismes qui fournissent des conventions de stage sont en réalité des coquilles vides. De fait, elles ont bel et bien une offre de formation que les stagiaires peuvent suivre. Le problème viendrait donc plutôt de l’absence de contrôle puisque visiblement, personne, ni dans l’organisme de formation, ni du côté des instances étatiques, ne vérifie que les cours sont suivis et/ou validés par un examen final.

Et quand bien même des contrôles auraient lieu, quels risques pourraient-ils représenter pour les étudiants ? Le fait de voir sa convention de stage invalidé à posteriori ? La menace de ne pas se voir délivrer un diplôme qu’ils n’ont de toute façon jamais chercher à obtenir ? Le problème semble donc très complexe à résoudre.

Des entreprises gagnantes

De leur côté, les entreprises sont totalement gagnantes. Le recours au stage leur permet de s’entourer de collaborateurs compétents à moindres frais. Michel, dirigeant d’une PME dans l’évènementiel, témoigne : « Bien sûr, on ne va pas se mentir, entre un stagiaire tout juste diplômé payé 600€ et un salarié débutant qui coûtera au moins 3 000€ à l’entreprise, le choix est vite fait ! Mais je crois surtout qu’un mauvais recrutement coûte très cher, en prenant un candidat en stage, on teste donc ses compétences sans risque durant quelques mois avant de l’embaucher s’il est compétent. »

« Bien sûr, on ne va pas se mentir, entre un stagiaire tout juste diplômé payé 600€ et un salarié débutant qui coûtera au moins 3 000€ à l’entreprise, le choix est vite fait ! » - Michel, dirigeant d’une PME

Pourtant, malgré les espoirs d’embauche des jeunes diplômés, ils ne sont que 12% à trouver leur premier emploi stable à l’issue d’un stage, selon une enquête de l’APEC. Sauf à estimer que 88% des stagiaires sont incompétents, il semblerait donc que le recours aux stagiaires ne soit pas uniquement un moyen de tester les compétences du candidat avant embauche, mais bien une manière de réaliser des économies substantielles grâce à une main d’oeuvre qualifiée sous-payée.

Les lourdes conséquences de cette pratique sur le marché de l’emploi

Une exclusion des plus défavorisés

Cette pratique peut avoir de nombreuses conséquences néfastes sur le marché de l’emploi. Tout d’abord, cette situation touche particulièrement les personnes les plus défavorisées. Non seulement elles ont souvent suivi des formations universitaires qui conduisent à plus de chômage que les grandes écoles privées (selon l’Insee, ils sont 40% de diplômés de l’université à trouver un emploi dans l’année suivant l’obtention de leur diplôme contre 70% dans les écoles d’ingénieur et de commerce) ; mais surtout, elles sont désavantagées sur le marché de l’emploi car elles ne peuvent pas se permettre d’effectuer des stages, faute de moyens financiers. De fait, comment vivre avec 600€ par mois sans autre appui financier et sans possibilité de travailler en parallèle puisqu’un stage s’effectue à temps plein ?

La disparition des offres d’emploi junior

Plus les stagiaires diplômés sont nombreux à proposer leur services, plus il devient difficile de décrocher un premier emploi car à compétences égales, les entreprises préfèrent souvent recruter un stagiaire qu’un salarié en CDI. Les stages des jeunes diplômés aboutissent donc à détruire l’emploi des jeunes. Mélanie admet : « Je me rends bien compte qu’en ayant recours à de faux stages, je participe à la précarisation de l’emploi des jeunes alors même que c’est ce qui m’a poussé à reprendre des études ! Mais comment faire quand toutes les entreprises contactées ne vous proposent que des stages ? C’est un cercle vicieux mais je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir le choix. »

« Je me rends bien compte qu’en ayant recours à de faux stages, je participe à la précarisation de l’emploi des jeunes alors même que c’est ce qui m’a poussé à reprendre des études ! » - Mélanie, 28 ans

La difficulté, pour les “vrais” étudiants, de trouver un stage

Enfin, ces stagiaires diplômés constituent une concurrence déloyale pour les étudiants qui débutent leur cursus et cherchent à effectuer un “vrai” stage. Car bien sûr, pour les entreprises, quitte à recruter un stagiaire, autant recruter un stagiaire expérimenté ! Il devient donc de plus en plus difficile, pour les étudiants qui commencent leurs études, de trouver un stage pour valider leur formation.

Mais alors, quelles alternatives ?

Comment faire quand on est jeune diplômé pour s’insérer dans le monde du travail sans tomber dans le piège des stages payants à répétition ?

Les missions locales

Les missions locales sont là pour favoriser l’insertion des jeunes de 16 à 25 ans via différentes actions. Il en existe 450 en France qui peuvent vous aider à décrocher un stage de maximum 2 mois, convention à l’appui, sans rien à débourser. Ces missionés travaillent avec un réseau d’employeurs (associations, collectivités, acteurs de l’économie sociale et solidaire) qui recrutent en priorité des jeunes inscrits en mission locale. Elles peuvent aussi vous aider à identifier une formation qui vous correspond ou encore à créer votre activité.

Reprendre de vraies études

Quitte à effectuer des stages, autant qu’ils soient adossés à un véritable diplôme qui vous permettra d’étoffer votre CV et d’augmenter votre niveau d’expertise. Si vous ne savez pas dans quel secteur effectuer votre formation, vous pouvez réaliser un bilan de compétences qui vous permettra de cerner vos atouts et de capitaliser dessus. Si vous êtes demandeur d’emploi, renseignez-vous auprès de votre conseiller Pôle emploi pour déterminer celles auxquelles vous pouvez prétendre.

Devenir auto-entrepreneur

Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à préférer travailler avec des auto-entrepreneurs qu’avec des salariés. En 2015, le cabinet d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, affirmait d’ailleurs : « Le mouvement de salarisation de la société s’est arrêté depuis le début des années 2000. » En travaillant avec des indépendants, les entreprises s’entourent de collaborateurs compétents sans augmenter leurs charges fixes. Il permet également à de nombreuses personnes d’exercer une activité indépendante à moindres frais.

Certes, cela ne résout pas le problème de la précarité mais en tant qu’auto-entrepreneur, non seulement votre niveau de rémunération sera plus élevé qu’en stage et vous pourrez en plus cumuler plusieurs opportunités en parallèle, ce qui est impossible en stage. Vous pouvez de plus conserver ce statut même si vous trouvez un emploi salarié et ainsi vous constituer des compléments de revenus.

Partir à l’étranger

Dans de nombreux pays, il n’y a aucune obligation d’avoir une convention ou de suivre un cursus pédagogique pour effectuer un stage dans une entreprise. Vous pouvez donc postuler par vous-même dans des entreprises à l’étranger ou vous rapprocher d’organismes comme My internship abroad, qui vous accompagne dans votre recherche de stages rémunérés aux États-Unis, Canada, Royaume-Uni, en Asie ou Amérique Latine.

VIA et VIE

Vous pouvez également vous tourner vers les VIE et VIA, des contrats de volontariat international en entreprise ou en administration accessibles aux jeunes de moins de 28 ans.

Il apparaît donc essentiel, pour les jeunes diplômés, de sortir de ce piège des stages à répétition qui ne servent absolument pas leurs intérêts mais permettent en revanche aux organismes de formations de s’enrichir et aux entreprises de réaliser des économies substantielles à leur détriment. Des solutions alternatives existent, qu’il faut absolument valoriser et privilégier afin de mettre fin à ces pratiques douteuses qui ne conduisent, au final, qu’à précariser toujours plus l’emploi des jeunes.


Rappel de la loi du 10 juillet 2014 visant à encadrer et protéger les stagiaires

  • Un stage doit toujours être adossé à un cursus étudiant dont le volume pédagogique d’enseignement est de 200 heures minimum par année d’enseignement.
  • Un stagiaire est là pour acquérir des compétences professionnelles.
  • Il n’est pas là pour remplacer un salarié absent, occuper un emploi saisonnier ou faire face à un accroissement temporaire de l’activité.
  • Un stage doit toujours reposer sur une convention fournie par l’organisme de formation dans lequel le stagiaire est inscrit et signée par l’organisme, le stagiaire, l’entreprise et les tuteurs de stage.
  • Un stage ne doit pas durer plus de 6 mois. S’il est fractionné, sa durée est de 924 heures au maximum sur l’année.
  • Au-delà de 2 mois, un stagiaire doit être rémunéré. En 2019, le taux horaire est égal au minimum à 3,75 €/h. Cette rémunération n’est pas assujettie à l’impôt sur le revenu.
  • Le nombre de stagiaires autorisés est limité. Pour éviter que certaines entreprises n’en abusent, le nombre de stagiaires ne peut excéder 15% de la masse salariale de l’entreprise.

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Photo by WTTJ

Cécile Nadaï

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