Fake it until you make it ? « Pour réussir, je me suis inventé un personnage »

Je me suis inventé un personnage pour réussir !

Les escrocs, faussaires et imposteurs nous fascinent. On déguste leurs histoires abracadabrantes en s’interrogeant sur les racines de leur culot, de leur aplomb. Pourquoi font-ils ça ? Et surtout, comment osent-ils ? Inventing Anna, la série sur Anna Delvey, la jeune femme qui a arnaqué la jet-set new-yorkaise entre 2016 et 2017 en se faisant passer pour une riche héritière allemande, cumule en deux semaines plus de 400 millions d’heures de lecture sur Netflix, un record. Il n’est pas question ici de discuter de l’innocence ou de la culpabilité de ces menteurs, la justice se charge de cette tâche, mais d’interroger le système qui peut amener à créer ce type de situation : raconter des bobards pour se faire accepter d’une caste ou d’un milieu et réussir ses objectifs professionnels. « Fake it until you make it » ou en français « fais semblant jusqu’à ce que tu réussisses », peut-on lire régulièrement sur des publications sur LinkedIn. La vie n’est qu’un jeu répètent ces tricheurs. Et s’ils avaient raison ?

Pour comprendre les motivations de celles et ceux qui s’inventent une vie qui n’est pas la leur, nous avons rencontré le plus célèbre des faux footballeurs français, Grégoire Akcelrod. En se créant un site Internet digne des plus grands joueurs pro et en se faisant passer pour un joueur de la réserve du PSG, alors qu’il évoluait dans le club au niveau amateur, il a parcouru le monde pour faire des essais dans vingt-deux clubs professionnels parmi lesquels le New-York MetroStars (USA), River Plate (Argentine), ou encore le Sporting de Charleroi (Belgique)… Mais en 2009, quelques heures avant de signer un contrat de trois ans avec le CSKA Sofia en Bulgarie, club qui joue la Ligue des champions, la supercherie est révélée. Dix ans après les faits, il dit ne pas regretter ses mensonges qui l’ont aidé à se faire une place dans ce milieu très fermé comme agent de joueur, pour de vrai cette fois-ci. Il raconte son parcours dans un livre Pro à tout prix (Éd. L’archipel).

Tu as réussi à te faire passer pour un joueur pro du PSG alors que tu évoluais dans le club parisien au niveau amateur. Finalement, es-tu d’accord avec cette idée : « Plus c’est gros plus ça passe » ?

Quand toutes les portes sont fermées, il faut taper fort. Alors oui, je suis d’accord avec cette idée que plus c’est gros plus ça passe. En même temps, si j’avais dit que je jouais en pro en ligue 2 à Dijon, personne ne m’aurait donné l’opportunité de faire un essai dans un club international. Disons que le PSG, c’est encore plus grand et ça ouvre des portes insoupçonnables. Après, j’ai joué sur le nom : comme le club amateur et le pro portent le même nom, j’ai juste ajusté l’histoire en ma faveur. Mais il y avait un peu de vrai puisque j’avais bien une licence dans le club en question. C’est pour cette raison qu’il y a quand même des limites dans le mensonge : si vous dites que vous êtes le plus grand joueur du monde et que vous n’avez aucune preuve, aucun papier qui appuie votre argumentaire, ça ne marche pas. Il faut toujours pouvoir se raccrocher à quelque chose de tangible. Prenons l’exemple de l’arnaqueur de Tinder, alors certes il n’avait pas d’argent, mais il prenait vraiment des jets privés, il voyageait réellement d’une ville à l’autre en Europe en séjournant dans des hôtels cinq-étoiles.

Comment as-tu fait pour garder la tête froide et dire aux professionnels que tu rencontrais que oui tu étais pro ? Tu avais des sueurs froides, des palpitations, tu culpabilisais ?

Le public qui ne connaît pas le football professionnel a une fausse image de ce sport. On parle toujours de Messi, Mbappé ou de Neymar, mais ces stars ne représentent que 1% de l’ensemble des joueurs pro présents sur ce marché. La plupart sont inconnus du grand public et sont juste des « personnes normales ». Si demain je change le latéral droit de Lorient avec le latéral droit de Metz, vous ne serez pas ému et ça ne changera rien au classement des clubs en question. Personnellement, je ne voulais pas me faire passer pour un joueur exceptionnel, juste quelqu’un de moyen qui ne fait pas de vagues. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si des clubs professionnels perdent souvent contre des clubs amateurs au moment de la coupe de France.

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Est-ce que je me sentais mal en mentant devant des entraîneurs et face à de vrais professionnels ? L’histoire que je m’étais construite, c’était un jeu dont j’étais le seul à connaître les règles. Par contre, il est vrai que quand tu te lances, tu es dans une sorte d’engrenage dont tu ne peux pas sortir. Si tu flanches et que tu dis la vérité, on te dégage tout de suite. Tu n’as pas le choix, tu dois continuer à mentir. Après, je n’ai jamais dit que j’étais dans l’équipe première du PSG, mais un joueur de réserve. Bon, c’est un niveau qui ne correspond pas à mes capacités techniques, mais il faut savoir qu’à cette époque, il n’y avait pas encore les statistiques de jeu de tous les joueurs sur Internet. C’était plus facile. Parfois, je me rendais à des essais et d’autres fois, les coachs qui voulaient me tester appelaient le directeur sportif du PSG qui leur disait que je n’existais pas et j’étais blacklisté. Mais franchement, qu’est-ce que j’avais à perdre ? Rien. Pour celles et ceux qui l’ignorent, il faut savoir qu’il y a beaucoup de joueurs qui sont signés sans faire d’essai avec des faux DVD de potes ou en mentant sur leur âge et ça ne choque personne.

Tu dis que tu n’as arnaqué personne, qu’au pire tu as fait perdre un peu de temps aux clubs qui t’ont reçu pour faire un essai. Mais, est-ce qu’aujourd’hui tu regrettes d’avoir menti sur ton parcours ?

J’ai fait perdre trois jours aux clubs qui m’ont reçu, il n’y a pas mort d’homme. D’autant que 99% des personnes qui font des essais ne sont pas signées. Et quelle incroyable expérience que de pouvoir s’entraîner avec des joueurs qui jouent la Ligue des champions. Disons que quand on sait comment marche le système actuel, je n’ai aucun regret. En France, on a toujours considéré que si tu n’avais pas été en centre de formation, tu étais un mauvais joueur. Mes parents refusaient que je joue quand j’étais adolescent, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? J’ai essayé de suivre la voie traditionnelle en gravissant les échelons, mais j’ai perdu du temps avec très peu de résultats. Et tout n’a pas été facile, puisque j’ai fait le choix de travailler au McDo pour me faire un peu de sous pour payer les hôtels et les trajets en avion et faire ces essais. Je n’ai pas volé un centime et cette histoire m’a finalement permis de devenir agent de jeunes joueurs et j’ai pu changer la vie de certains. Je pense qu’il y a pire.

Donc pour toi, il y a des mensonges plus condamnables que d’autres ?

Mentir pour voler de l’argent, c’est inadmissible et je ne l’aurais jamais fait. Moi, j’ai menti pour réaliser un rêve d’enfant et j’y suis parvenu. Je ne vois pas ce qu’il y a de condamnable à tout faire pour réussir ses objectifs. Encore une fois, je ne voulais pas signer un contrat pro sans passer de test. Le but, c’était qu’un entraîneur me laisse sa chance et juge ma technique et mes capacités physiques. C’est ce que j’ai fait avec le CSKA Sofia, le plus grand club de Bulgarie : j’ai passé tous les tests et au bout de trois jours, l’entraîneur a dit que j’avais du potentiel. Il a voulu passer un contrat avec moi. Malheureusement, à la veille de la signature, la supercherie a été révélée. Le lendemain, je faisais la une de tous les journaux du pays. Pour eux, le club avait été victime d’une arnaque, alors que l’entraîneur avait bien vu que je tenais la route. J’ai des amis qui disent sur leurs CV qu’ils parlent parfaitement des langues étrangères ou savent se servir de logiciels alors que ce n’est pas le cas. C’est encore plus mensonger que ce que j’ai fait puisque je savais vraiment jouer et que j’avais de réelles capacités techniques.

Quand l’histoire a été révélée au grand public, tu t’es fait insulter, ridiculiser… Le prix à payer pour un mensonge de ce genre n’est-il pas trop lourd ?

En France, le premier média qui a parlé de mon histoire, c’était l’Express. Je regrette que la rédaction n’ait pas pris le temps de me contacter pour entendre ma version de l’histoire d’autant que le titre était putassier : « L’imposteur du football ». Les conséquences de cet article ont été désastreuses. Ma copine m’a quitté, ma famille a coupé les ponts et beaucoup de mes amis de l’époque m’ont tourné le dos. Toutes les personnes que je connaissais ont pris peur, même celles qui savaient que dans ma vie personnelle, j’étais quelqu’un honnête. Aussi, je ne pouvais plus travailler, parce que tous mes employeurs potentiels lisaient des articles où l’on expliquait que j’étais une ordure, un escroc, un imposteur. Mais ça m’a permis de faire le tri autour de moi et de comprendre le fonctionnement des médias.

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Après, je ne dirais pas que le prix à payer est trop élevé, parce que qu’est-ce qui compte vraiment dans la vie ? Faire des expériences et pas uniquement des expériences heureuses. Je préfère ça à rester chez moi dans mon canapé et regarder Netflix, en attendant qu’il se passe peut-être quelque chose dans mon existence. Moi, je provoque les événements et j’en assume les conséquences. Et je ne pense pas que ce soit un hasard si mon parcours en inspire tant d’autres. Aujourd’hui encore, je reçois une cinquantaine de messages chaque jour de jeunes qui me demandent comment j’ai réussi. Oui, la vie est déjà assez complexe comme ça pour ne pas jouer ou tenter des choses. Prenons les politiciens, ils ne font que mentir. C’est du théâtre. Alors, pourquoi ne pas prendre un peu de hauteur et en rire ?

Je ne sais pas si tu connais l’histoire d’Anna Delvey, la jeune Russe qui s’est faite passer pour une riche héritière allemande et qui avait le projet de créer une fondation en empruntant plusieurs millions de dollars à des banques américaines. Comme toi, elle est presque parvenue à son but juste avant de se faire démasquer. Tu es d’accord avec l’idée “fake it until you make it” qu’elle soutient ?

Évidemment, nous avons tous intérêt à mentir un peu, tant qu’on reste dans les limites de l’acceptable et sans voler d’argent. Pourquoi ? Reprenons l’exemple du football. Si ton père n’est pas entraîneur, si tu n’as pas le bon réseau, si tu n’as pas le bon agent qui prend la bonne commission, tu n’y arriveras pas. On n’arrête pas de nous faire croire que les systèmes sont ouverts, mais c’est faux. Tout est verrouillé. Aujourd’hui, je m’intéresse à la politique mais si je veux vraiment m’engager, c’est impossible parce que je n’ai pas fait l’équivalent de l’ENA ou de Sciences Po. Pourtant, les personnes qui ont fait ces grandes écoles ne sont pas meilleures que les autres. Elles ont simplement suivi une voie tracée pour elles, elles ont été formatées. Pour ça, on doit leur faire confiance ? Trop facile. Pour mettre la pagaille dans le système, il faut être plus intelligent que lui, en prenant des chemins de traverse et en rentrant par la fenêtre quand la porte est fermée.

Quand tu crées ton premier site à l’âge de 16 ans, tu as déjà compris l’importance de l’image. Dirais-tu qu’aujourd’hui l’image compte finalement plus que les compétences réelles ou le milieu social dont on est issu ?

À l’adolescence, mes parents m’ont envoyé dans un pensionnat pour enfants de riches à la campagne. Comme j’habitais loin, je restais souvent seul le week-end à tourner en rond. Pour me singulariser et exister malgré tout, j’ai passé pas mal de temps à bidouiller sur Internet et j’ai réussi à me faire une page de site digne des plus grands footballeurs pro. Et si ce site m’a permis de me faire repérer par des clubs, au moment de le faire, j’avais juste l’intention de faire rire mes amis de chambrée. C’était du second degré ! En revanche, c’est vrai que je me suis rendu compte assez jeune de l’importance de l’image, du marketing de soi quand on veut réaliser des choses ou attirer des recruteurs potentiels.

Malheureusement, aujourd’hui, l’image est trop prégnante. Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui regardent toutes les trois minutes si elles n’ont pas une nouvelle notification, ou qui scrutent sans cesse le nombre de personnes qui ont regardé leur story. Il y a une limite entre le marketing de soi et le narcissisme. Nombreux sont ceux qui ont un vrai besoin d’exister en ligne et se prennent sans cesse en photo. C’est dommage, parce que ça abîme le lien social. Les gens pensent se côtoyer, mais nous cohabitons de plus en plus sans se rencontrer.

Finalement, dirais-tu que pour inventer un bon personnage, il faut être plus intelligent et plus créatif que les autres ?

Le monde ne fait pas de cadeau et il faut savoir être un minimum créatif pour réussir tes objectifs. La plupart des personnes que je rencontre sont envieuses ou veulent gagner de l’argent et être connues sans se mouiller. Mais si tu ne prends pas un minimum de risque, il ne va rien se passer. Comme Anna Delvey a compris les codes d’un milieu qui n’était pas le sien, j’ai compris que mentir était la seule option à ma portée pour réussir dans le monde du football. Alors tu mets un jeton, comme on le fait au casino, tu remets une pièce et avec un peu de chance, ça passe.

Article édité par Gabrielle Predko
Photo by Grégoire Akcelrod

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