Fabrice Midal : « Contre la dictature de la productivité osons la spiritualité »

Fabrice Midal : la spiritualité a-t-elle sa place au travail ?

Fabrice Midal est atypique. Son appartement de Puteaux perché au 43e étage d’une tour est à son image : étrangement jaune. Lunettes, coque de téléphone, peintures, rideaux, tapis, vêtements, la couleur du soleil est célébrée et omniprésente. Coïncidence ou non, dans son dernier ouvrage Les 5 portes. Trouve le chemin de ta spiritualité (Éd Flammarion, Versilio, 240 pages, 19,90 euros), qui attribue une couleur en fonction du profil spirituel de chacun, le docteur en philosophie est encore une fois jaune ; la couleur des personnes qui aiment donner et que tout soit entier. Mais qu’elle est donc cette spiritualité évoquée ici ? Et a-t-elle sa place au travail ? Balayez l’association que l’on fait des termes spiritualité et religion, dans cet ouvrage, il est avant tout question d’accepter son humanité. La promesse : si vous savez ce qui vous fait vraiment vibrer, vous serez plus heureux dans votre vie et au travail.

Comment un concept aussi abstrait que la spiritualité peut nous aider dans notre quotidien et plus particulièrement au travail ?

Quand on observe les souffrances au travail, les problèmes auxquels nous sommes tous confrontés sont la pression et la perte de sens. Au départ, chacun choisit un métier parce qu’il lui plaît, parce qu’il a l’impression qu’il va pouvoir s’y réaliser. Malheureusement, il arrive très souvent ce moment où l’on se sent écrasé par le quotidien et les tâches à accomplir. On se sent bien loin de ce qui nous faisait vibrer quand on s’est engagé et on finit par ne plus s’y sentir bien. Alors oui, la spiritualité peut sembler assez abstraite, mais pour moi, il s’agit d’être en phase avec soi et avec son humanité.

Votre définition de la spiritualité semble assez détachée de la religion, mais de quoi s’agit-il exactement ?

Disons que j’appelle spiritualité tout ce qui ne concerne pas la gestion. Le mot est galvaudé et fait peur, mais la spiritualité n’a rien à voir avec la religion. Parfois, la religion peut encourager la spiritualité, mais très souvent, elle va l’empêcher. La religion, c’est un dogme qui donne tout un ensemble de règles à suivre : fait ceci, ne fait pas cela… C’est très éloigné de l’envie de comprendre ce qui nous fait vibrer, d’entrer en rapport avec ce que l’on aime et ce qui va nous accomplir. Communément, on a du mal à penser que l’on puisse vivre une expérience spirituelle en dehors de la religion et pourtant, se laisser emporter en écoutant de la musique, s’arrêter devant la beauté d’un paysage ou prendre un grand plaisir à cuisiner pour les autres, c’est aussi de la spiritualité. Finalement, être spirituel, c’est aussi simple qu’être humain. Et le travail ne peut pas faire abstraction de cette dimension.

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Justement, quand on observe l’explosion des risques psychosociaux, pensez-vous qu’on a oublié la dimension spirituelle dans le monde du travail ?

Le cœur de mon activité, c’est de montrer que la souffrance au travail n’est pas comprise. À force de chercher la rentabilité, l’efficience…, on oublie qu’on travaille chaque jour avec des êtres humains. Comme on a perdu de vue le sens, la vision, l’humanité, l’expérience, l’intuition et l’émotion au profit d’une gestion comptable, on finit par gérer des individus de la même façon qu’on gère des stocks. Sauf que ça ne peut pas fonctionner. Par exemple, aujourd’hui, lorsqu’une personne est en burn out, on lui dit qu’elle souffre parce qu’elle n’arrive pas bien à gérer son stress. C’est faux : les personnes qui sont touchées par ce phénomène le sont parce qu’elles veulent trop bien faire. C’est aussi pour cette raison que je suis assez critique sur les discours des coachs ou des spécialistes du développement personnel qui vous donnent des techniques pratiques pour mieux gérer la pression, mieux communiquer ou être plus performant. Ces sermons ne permettent pas de résoudre le problème, c’est même pire, ils culpabilisent celles et ceux qui n’y arrivent pas.

Votre discours est assez critique sur le culte de la performance et la recherche de rentabilité. Vous y êtes opposé ?

Mon problème ce n’est pas la recherche de profit, mais la dictature de la productivité qui détruit les individus. Prenons un exemple : je veux voir un bon médecin pour un problème précis. Si je commence à mettre des machines pour vérifier tout ce qu’il fait, il sera moins bon dans son diagnostic. À force de chronométrer, de mesurer, on finit par empêcher ce professionnel de faire son travail. Nous le savons, ausculter un patient implique des connaissances, de l’intuition, de l’émotion, du relationnel, de la présence. Je pense donc que la médecine traverse une crise parce qu’on a essayé de rationaliser ce qui ne pouvait l’être. Et malheureusement, cette tendance n’est pas cantonnée au seul secteur du soin. En tant qu’éditeur et auteur, je pourrais écouter les analystes financiers qui me disent que tel ouvrage a fonctionné et que j’ai intérêt à refaire le même. Sauf que je ne sais pas ce qui va vraiment marcher demain. Pour repérer le livre, le propos et l’auteur qui a un discours nouveau ou celui qui va peut-être changer les esprits, j’ai plutôt intérêt à laisser mes antennes ouvertes. Seulement, la dictature de la rentabilité réduit le nombre de facteurs de compréhension à ce que l’on peut compter, voire et prédire. C’est très limitant.

L’entreprise peut-elle exister sans cette recherche de rentabilité ?

Disons que ce n’est pas l’entreprise le problème, mais un certain management. Encore une fois, je suis pour la rentabilité, d’ailleurs, j’ai plusieurs responsabilités dans des entreprises et même si je suis contre le délire dans lequel on est et qui empêche la vraie performance, je n’ai qu’une envie : que l’on soit le plus efficace possible. Je vais prendre un exemple assez simple : ces derniers temps, nous avons traversé plusieurs crises. Lorsqu’il y a un trouble imprévu, nous savons que la pire chose à faire c’est de continuer d’agir de la même façon. Dans cette situation, vous êtes obligé de vous réinventer, d’inventer de nouveaux possibles et d’accepter d’être désorienté. Vouloir tout contrôler est un leurre et cela vous empêche de rebondir. Et contre cette tendance à réduire les individus à des robots, j’encourage la spiritualité.

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Chacun à notre petite échelle ne participons-nous pas à cette tendance ? Même dans notre vie personnelle, tout est calculé, programmé… On laisse moins de temps à la divagation, à l’ennui et à l’émotion. Est-ce que cela participe à amplifier la crise de sens au travail ?

C’est tout à fait vrai ! L’objectivation de nous-mêmes nous conduit au désastre. Cette tendance est d’ailleurs contraire aux découvertes des neurosciences qui nous disent que toute émotion nous donne une information et que pour notre bien-être, nous devons accepter de dédier du temps à ne rien faire. Je pense que le meilleur exemple pour montrer l’importance de nos émotions dans notre fonctionnement sont les expériences menées avec des personnes qui s’étaient endommagées une partie du cerveau dans un accident et qui ne ressentaient plus d’émotions. Elles avaient beau fonctionner normalement, elles étaient incapables de prendre une décision logique et rationnelle. Dans son ouvrage L’erreur de Descartes, le professeur de neurosciences, de psychologie et neurologue Antonio Damasio montre bien que le cerveau qui pense, qui calcule, qui décide est le même que celui qui rit, qui pleure, qui aime, qui éprouve du plaisir et du déplaisir. Encore une fois, nous vivons avec une idée de l’être humain qui est fausse, irrationnelle et problématique.

Dans votre dernier ouvrage, Les 5 portes. Trouve le chemin de ta spiritualité. Vous attribuez des couleurs en fonction des profils spirituels de chacun. Quels sont-ils ?

Le but était d’accompagner le lecteur par la main pour qu’il découvre son désir le plus profond et ce qui le fait vibrer au quotidien. Et comme nous sommes tous différents, j’ai élaboré un test, également disponible en ligne, qui nous attribue une couleur de porte en fonction de notre profil.

  • La porte rouge : le bonheur d’entrer en relation, de sentir le lien. Vous n’avez pas peur des émotions.
  • La porte bleue : le bonheur de la clarté. Vous avez envie de comprendre, que tout soit donné et vous avez une qualité de réussir à percevoir le moindre détail dans son ensemble dans chaque situation donnée.
  • La porte blanche : le bonheur d’être tranquille. Votre désir profond, c’est d’être en paix, de ne pas être dérangé.
  • La porte verte : le bonheur d’être dans l’action, d’agir. Vous aimez être constamment dans l’action, que les choses s’accomplissent toutes seules.
  • La porte jaune : le bonheur de la plénitude, de donner. Vous sentez immédiatement ce qui serait nécessaire dans une situation pour qu’elle soit mieux, qu’elle soit pleine.

Dans cet essai, vous évoquez aussi les limites de chacun. Dans le monde du travail, on ne sait pas toujours où les poser et ces dernières diffèrent d’ailleurs d’un individu à l’autre. Est-il important de mieux les connaître pour améliorer son bien-être au travail ?

C’est même fondamental ! Si on ne se connaît pas, qu’on ne sait pas ce que l’on veut, qu’on ne sait pas à quoi dire oui ou non, on court à la catastrophe. Pouvoir savoir ce qu’on aime, pouvoir savoir ce qui nous fait vibrer, c’est ce qui va nous aider à trouver notre place dans le monde du travail.

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Pour autant, peut-on toujours s’affirmer au travail ?

La question ce n’est pas de toujours s’affirmer, mais de savoir à quoi dire oui et à quoi dire non. Si je ne peux pas m’affirmer, je sais quel est le compromis que je peux accepter. Le problème, c’est surtout qu’on ne s’autorise pas à savoir ce que l’on veut et ce que l’on ne veut pas. Personnellement, je n’aimerais travailler qu’avec des personnes sympathiques et chaleureuses, mais ce n’est pas le cas. Je dois travailler avec des glaçons et ça me pèse. Pour autant, savoir que c’est douloureux pour moi me permet de mieux l’accepter. C’est beaucoup plus facile une fois qu’on a défini ce qui était difficile pour nous.

À ce propos, que pensez-vous des discours sur le bonheur au travail ?

Ça me rend fou ! Je suis tout à fait opposé à l’idée que l’entreprise pourrait être dans la gestion de nos émotions. On peut gérer un compte en banque, on ne peut pas gérer ses émotions. Ça n’a pas de sens. Et cela vaut pour tous les programmes de développement personnel qui veulent qu’on soit plus zen, plus intuitif, plus spontané… On peut écouter une émotion, la rencontrer, on ne peut pas la gérer. Comme le rappelait Aristote, la question du bonheur revient à se poser la question suivante : « Qu’est-ce qui me rend heureux ? » Cela implique de déterminer ce qu’est une vie bonne pour moi, mais aussi de savoir ce qui est juste, ce qui est important et ce que je veux faire. Se poser la question du bonheur est fondamentale, mais ça n’a rien à voir avec les Chiefs happiness manager.

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Il y a quand même une tendance au rejet des émotions négatives au travail. Qu’en pensez-vous ?

La notion d’émotion négative est tellement indigente. Qu’est-ce que signifie émotion négative ? On cherche à nous faire croire que la colère est une émotion négative alors qu’elle fait simplement partie de la palette des émotions humaines. Alors oui, il y a des émotions douloureuses et d’autres qui sont agréables, mais elles ne sont ni négatives ni positives. Les émotions ont toujours une information à donner, soit on décide de l’écouter ou d’en faire abstraction. Et si on ne l’écoute pas, elle devient fausse.

Finalement, la spiritualité ne permet-elle pas de nous reconnecter à nos émotions vraies ?

De la manière dont je la définis, c’est tout à fait exact. D’ailleurs, personne n’oserait dire à son enfant de cinq ans qu’il faut qu’il gère mieux sa colère ou ses émotions, parce que c’est négatif. Il y a encore un peu d’humanité en nous qui nous l’interdit, mais alors, pourquoi se le permet-on dans le milieu professionnel ? C’est scandaleux !

Article édité par Manuel Avenel
Photo par Thomas Decamps

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