Allaiter + retourner au bureau : l’équation impossible ?

Entreprises françaises : quelle place pour l’allaitement ?

Lorsqu’une future maman attend son enfant, beaucoup de questions se bousculent. Parmi elles : comment orchestrer vie professionnelle et vie de mère ? Pour celles qui souhaitent allaiter au-delà du congé maternité (seize semaines minimum, pour le 1er et le 2ème enfant), la question du retour au bureau et l’organisation qui en découle peut encore compliquer les choses. En France, qu’est-il prévu par la loi pour celles qui souhaitent combiner allaitement et travail ? Et que se passe-t-il réellement dans les faits ces dernières années ? Pour brosser un portrait honnête de l’allaitement en entreprise, nous avons sondé des expertes en allaitement et des mamans, prêtes à témoigner sur un sujet encore très tabou.

Entre 2003 et 2009, Marie (1), alors chargée de marketing et de communication dans un grand groupe, a eu trois garçons. À chaque naissance, elle s’estime chanceuse de bénéficier de congés supplémentaires, jusqu’à 7 mois et demi pour chacun d’eux. Mais comme elle a fait le choix d’allaiter, le retour au bureau s’avère à chaque fois corsé. Elle confie : « À l’époque, il n’y avait aucune formule de télétravail, ni de salle dédiée à l’allaitement. Résultat, je me retrouvais à tirer mon lait dans les toilettes de mon bureau… uniquement pour me soulager et continuer d’encourager le phénomène de lactation, puisque je ne pouvais le stocker nulle part dans de bonnes conditions (au frigidaire, NDLR) ! » Au bout de neuf mois, Marie arrête d’allaiter ses bébés : « Ma résilience a permis que cela dure quelques mois de plus pour le bien de mes enfants, mais entre les montées de lait en réunion et les locaux inadaptés, j’ai préféré arrêter… » Au fond, elle envie « les pays scandinaves précurseurs dans l’aménagement d’espaces, de plages horaires, qui font tout pour faciliter les démarches d’allaitement ou autres sujets de parentalité », trouvant leurs modèles « plus humains ».

Pourtant, le Code du travail français prévoit d’autres choses concernant l’allaitement post-congé maternité. Concrètement, la loi demande - et ce depuis 1973 - aux entreprises de prévoir « un local destiné à cet effet », qui doit être « séparé de tout local de travail, avoir un point d’eau à proximité, être propre, pourvu de sièges convenant à l’allaitement, et correctement chauffé. » De plus, les entreprises de plus de cent femmes « peuvent être mises en demeure d’installer des “chambres d’allaitement” », où « les enfants ne peuvent séjourner que pendant le temps nécessaire à l’allaitement ». Et concernant les pauses autorisées, tout type d’entreprise doit permettre à ses employées de disposer d’une heure (deux fois trente minutes) par jour pour allaiter. Enfin, niveau rémunération, tout dépend de la convention collective de chaque entreprise.

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Mais malgré ces textes La Leche League France - une association pour le soutien à l’allaitement maternel -, soutient que ces dispositions « étaient très peu voire pas du tout utilisées pendant des décennies. Elles sont le plus souvent complètement inconnues de l’employeur, qui va les découvrir par la mère qui veut faire valoir ce droit. » Géraldine Brunet-Manquat, Présidente de la Leche League complète en soulevant que même les premières concernées sont rarement au courant de la législation et de son application : « Énormément de (futures) mamans nous appellent pour prendre connaissance ou s’assurer de leurs droits, mais aussi pour nous demander comment faire concrètement, en sollicitant des conseils et les témoignages d’autres mamans. »

Mythe de la business woman et sujet tabou

Claire (1), 41 ans, juriste dans une start-up, a aussi conscience que les entreprises - dont celle qui l’emploie - ne sont pas toujours au fait, voire favorables à ce que promet la loi. C’est pour cela que le contexte actuel, favorable au télétravail, a été bénéfique pour elle et sa fille, née la veille du premier confinement. Elle a pu l’allaiter pendant dix mois - suivant ainsi la recommandation de l’OMS, qui prône une durée d’allaitement d’au moins six mois -, en reprenant progressivement le travail depuis chez elle. Et quand sa fille est entrée à la crèche au bout de six mois, elle a pu tirer son lait pendant la journée, à la maison : « Même si ma responsable m’a proposé de revenir au bureau tout en continuant d’allaiter, j’ai préféré rester chez moi : je n’avais aucune envie de tirer mon lait dans des bureaux vitrés qui ne ferment pas à clé, ni de nettoyer mon tire-lait dans la cuisine de la boîte ! »

Bien qu’elle apprécie la proposition de sa boss, Claire confie : « Je trouve ça fou qu’il y ait un baby-foot au bureau… mais pas de salle pour allaiter en toute tranquillité ! » De toute façon, même avec des conditions optimales, la quadra n’est pas sûre qu’elle aurait allaité dans les locaux : elle a conscience que le duo allaitement-travail est encore mal perçu. Une de ses collègues, qui a arrêté d’allaiter au bout de deux mois et demi, lui a d’ailleurs suggéré de se « remettre au travail », lorsqu’elle lui a fait part de son choix de continuer à allaiter. Un jugement et des propos qui, selon Géraldine Brunet-Manquat, inhiberaient de nombreuses femmes.

Un réel questionnement qui touche déjà Alexia, 29 ans… avant même d’avoir accouché. Enceinte de cinq mois, la responsable communication sait qu’elle aimerait allaiter son premier bébé, mais ne sait pas encore pour combien de temps. Dans son entreprise, elle pense être la première à se questionner sur le sujet. Et tout comme Claire, elle a l’impression que « l’allaitement et la start-up nation ne sont pas hyper compatibles », qu’elle est entourée de beaucoup de business women qui reprennent le travail très vite et à 100% dès la fin de leur congé maternité. En conséquence, elle a « peur de passer pour la fille qui n’a pas envie de retourner au bureau », si elle demande de rester chez elle pour tirer son lait, n’ayant pas non plus de local adapté à disposition dans son entreprise.

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Ce qui gêne Alexia, c’est aussi le tabou qui règne sur l’allaitement dans le monde du travail. Parler confort et montée de lait avec ses collègues et ses supérieur.e.s lui semble « insurmontable ». La trentenaire a l’impression qu’elle serait aussitôt jugée, et anticipe le dégoût de la part de certain.e.s, face à ce « truc de nana ». Alors, elle pense qu’elle va probablement arrêter d’allaiter son enfant au bout de trois mois, - autrement dit, à la reprise du travail -, comme la plupart des femmes actives, d’après Julie Longy, consultante en lactation IBCLC depuis dix ans. Selon l’étude Elfe (2011) citée par l’experte : « parmi les 70 % de mères ayant initié un allaitement, la médiane de la durée totale de l’allaitement prédominant était de 7 semaines. »

Maman heureuse, boîte heureuse

Bien qu’il y ait encore une grande marge d’évolution en termes de jugement et d’organisation du travail, Julie Longy observe tout de même une progression ces cinq dernières années : « Il n’y a pas si longtemps, la reprise du travail était synonyme de sevrage. C’est la première fois que je vois des mamans allaiter aussi longtemps. » Pour autant, cela ne concerne pas toutes les femmes… loin s’en faut : « J’ai l’impression qu’il y a d’un côté les carriéristes, ou celles qui considèrent qu’allaiter est un asservissement à leur enfant d’un côté ; et celles qui sont fières de combiner allaitement et travail, presque de façon militante, de l’autre. » Pour la consultante, chacune devrait en tout cas pouvoir faire comme elle le désire, sans avoir à choisir entre sa carrière et sa maternité. Surtout, les entreprises pourraient davantage fédérer les femmes qui le souhaitent autour de l’allaitement au travail « pour leur donner puissance et légitimité ».

C’est le pari de l’entrepreneuse Alison Cavaillé, 33 ans, qui a monté Tajine Banane à la naissance de son troisième enfant. Pour elle, pas question de trancher entre ses convictions de maman et son projet professionnel : « Je n’ai pas choisi d’arrêter l’allaitement, j’ai orchestré mon quotidien autour de ça. J’ai allaité ou tiré mon lait en rendez-vous professionnel, à la banque, en visitant des bureaux… et même en faisant la tournée des usines au Portugal ! » Si elle s’est souvent sentie jugée au premier abord, on a souvent fini par la trouver courageuse d’oser… si bien que personne n’a jamais annulé un rendez-vous parce qu’elle avait son bébé auprès d’elle ! Alison rejoint Julie Longy : « Il suffit de créer des ponts entre les deux boulevards que sont le monde du travail et la maternité. » L’entrepreneuse a conscience de l’importance d’être un role model en tant que cheffe d’entreprise. Forcément, elle encourage aussi ses collaboratrices qui le souhaitent à allaiter au travail, à la fois en en discutant librement avec elles, mais surtout en faisant en sorte que cela soit possible au sein de sa boîte : « S’arrêter quelques minutes pour allaiter ou tirer son lait, ce n’est pas que du kiff, c’est surtout une logistique et c’est à nous en tant qu’employeur.e.s de la rendre la plus douce possible ! »

Du haut de ses 25 ans, Tiffany, graphiste chez Tajine Banane, est justement maman d’un bébé de neuf mois. Elle a la possibilité de tirer et stocker son lait au bureau matin et après-midi, et d’aller allaiter son fils à la crèche entre midi et deux. Et si Alison prévoit de transformer la salle d’archives en salle d’allaitement pour un meilleur confort, rien que le fait que l’allaitement soit un « non-sujet » dans l’entreprise lui facilite énormément la tâche. Grâce à ça, Tiffany est épanouie : elle est tranquille vis-à-vis de son enfant, et de son boulot. Une condition sine qua non pour le bien-être des employées, selon Alison Cavaillé : « Comment peuvent-elles être bien dans leurs baskets et dans leur travail, si elles sont préoccupées, en se demandant par exemple si elles ont assez tiré leur lait, tout en appréhendant la réaction de leur boss ? »

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Une enquête française, relayée par la Leche League et menée en 2006 auprès de quarante mères qui ont continué d’allaiter tout en reprenant le travail va dans ce sens. Elle relève que, si « 75 % de ces mères déclarent penser fréquemment à leur bébé lorsqu’elles travaillent, 70 % y pensent en termes d’amour, et seules 13 % y pensent en termes de culpabilité. » En d’autres mots, les mamans qui font le choix d’allaiter en travaillant et qui ont la possibilité de le faire sans encombre sont plus susceptibles d’être épanouies au boulot comme dans leur vie perso !

Une équation qui a donc tout bon pour les sociétés, conclu Julie Longy : « Une femme qui reprend le travail tout en allaitant dans de bonnes conditions sera beaucoup plus compétente : plus une femme sera sereine, mieux elle travaillera. En plus de cela, elle sera moins susceptible de s’absenter, puisque les enfants allaités ont moins de chances de tomber malades ! » De quoi remplacer les a priori sur l’allaitement en entreprise par une approche win-win… dans l’intérêt de tous.tes.

(1) Les prénoms ont été modifiés

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Article édité par Clémence Lesacq

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