Des RH au BDSM : histoire d’une reconversion réussie

Des RH au BDSM : histoire d’une reconversion réussie

On ne fait plus le même métier toute sa vie. Les concepteurs-rédacteurs deviennent fleuristes, les community managers deviennent boulangers, et les chargées de ressources humaines deviennent dominatrices professionnelles. En tout cas, c’est ce qui est arrivé à aXelle de Sade. On imagine de grands changements : entre organiser des réunions du CSE et organiser des sessions BDSM avec humiliations et coups de fouet, il y a nécessairement un monde. Et pourtant, l’univers de l’entreprise n’est jamais loin derrière la pratique de maîtresse de Sade : ses client·es sont des cadres et des directeur·rices, on lui réclame parfois de porter des costumes de businesswoman, et toute cette aventure implique un sens certain de l’administration mais aussi une bonne dose de courage tant les obstacles au travail du sexe sont nombreux. Rencontre avec cette cheffe d’entreprise d’un genre un peu particulier.

Bonjour aXelle de Sade. Qui êtes-vous ?

Très simplement, je suis dominatrice professionnelle. C’est mon activité à plein temps. Ça consiste à mettre en musique des fantasmes, à faire travailler la fantasmagorie en passant par des pratiques qui font appel à la contrainte, l’humiliation, le fétichisme, la discipline… Et qui repose aussi sur une posture qui n’est plus une posture d’égal à égal, mais où l’un va mener la danse et l’autre va lui emboîter le pas.

C’est un métier intense, non ?

Oui, intense et passionnant. Je milite aussi au sein du STRASS, le Syndicat du travail sexuel, je donne des leçons de BDSM dans mon École des arts sadiens, j’organise des événements… Quand je ne reçois pas, je mets en place toutes ces activités depuis mon ordinateur. Toutes les journées sont différentes. Après cet entretien, je rejoins un client pour boire le thé, demain je donne une dictée érotique dans un club… Néanmoins, j’ai des heures de bureau. Mes clients ne m’appellent pas à 23 heures !

Comment êtes-vous devenue dominatrice ?

J’ai commencé dans les ressources humaines mais mon côté militant a été un peu… heurté par la pratique des ressources humaines en entreprise. Je suis donc passée par la création de bijoux, puis le marketing et le lobbying. Et vers 35 ans, j’ai eu un cancer qui m’a fait remettre ma vie en perspective. J’ai développé ma carrière de dominatrice professionnelle quand j’ai commencé à aller mieux, car mon salaire en mi-temps thérapeutique ne me permettait pas de vivre correctement. Je pratiquais en privé, il suffisait de faire la transition.

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Votre expérience dans les ressources humaines inspire-t-elle votre pratique ?

J’ai plutôt appris dans des festivals tels que Erosphère. Par contre, mes études de droit et mes expériences professionnelles m’ont appris à écrire et parler correctement ainsi qu’à marketer un produit : mon profil. Le métier de dominatrice dépend énormément de la communication. Je fais en sorte d’être présente sur les réseaux sociaux, je mets beaucoup de temps et d’efforts dans mon site Internet et mon blog…

Je voulais dire : est-ce que l’entreprise est un cadre demandé par vos clients ?

Il m’est arrivé d’évoquer le monde du travail dans mes jeux BDSM, mais ce n’est pas une thématique que j’utilise souvent. On peut faire appel au stéréotype du salarié qui est convoqué par sa DRH. On peut me demander une tenue stricte de businesswoman. On peut rejouer un entretien annuel d’évaluation ou un comité d’entreprise… Mais ce n’est pas le plus courant car les gens viennent chercher du lâcher-prise, du décalage. Par contre, quand un soumis me demande de l’edging [une pratique qui consiste à repousser un orgasme le plus longtemps possible, ndlr], il m’arrive de dire : « Pense à l’URSSAF ! »

Donc les thèmes professionnels sont loin d’être les plus demandés…

On part de situations qui posent un rapport de domination : élève et maîtresse, majordome et maîtresse, patient et doctoresse… Avec la pandémie, j’ai beaucoup fait appel à ce stéréotype. Je ne sais plus combien de fois j’ai mené des expériences sur des soumis pour essayer de trouver de nouvelles manières de soigner ou détecter le Covid !

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On imagine souvent les soumis en individus dominants publiquement : des patrons, des cadres qui donnent des ordres… C’est vrai ?

Alors, attention : je n’ai pas que des clients. J’ai des clientes et des couples. Mais effectivement, ce sont en majorité des hommes. Mon tarif de prestation est élevé – 500 ou 600 euros pour deux heures – et je ne prends pas en-dessous. Donc forcément, ceux qui viennent me voir sont plutôt des personnes qui ont les moyens, de classe assez bourgeoise. Des cadres, des administrateurs, des chefs d’entreprise… Je crois que la sélection se fait davantage financièrement que par niveau de responsabilité.

« Quand on est dans un moment de stress, on va se mettre en quête de bien-être : un massage, par exemple, ou une séance de domination. »

Pas de rapport non plus entre niveau de responsabilité et intensité des fantasmes ?

Non… Comme je vous le disais, les gens viennent chercher du lâcher-prise. Quand on est dans un moment de stress, on va se mettre en quête de bien-être : un massage, par exemple, ou une séance de domination. Ça peut compenser. Mais est-ce qu’on va aller dans l’intensité ? Pas forcément. On va chercher le lâcher-prise et ce dont la personne a besoin.

Comme ces clients qui viennent chercher du lâcher-prise, craignez-vous l’URSSAF ?

Pas du tout ! Je déclare tout. Pendant la pandémie, on pouvait décaler ses cotisations, je les ai appelés trois fois, je leur ai écrit… Sans réponse. Ils ne me courent pas après, donc je touche du bois ! Mais je n’ai pas peur, je suis complètement en règle. Comme j’ai un projet immobilier et qu’il faut que ma capacité d’endettement soit au maximum, je déclare absolument tout depuis au moins cinq ans. La pandémie a entraîné une baisse de mon chiffre d’affaires de 40%, aussi. Mais je suis tranquille sur mes déclarations. Ce qui est problématique, c’est de déposer trop de cash ou de devoir s’expliquer auprès de sa banque.

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Comment ça ?

Je suis déclarée et je me présente comme « art-thérapeute ». La stigmatisation et les lois sur le proxénétisme transforment les travailleurs du sexe en créatures hors-sol. On peut exercer mais c’est tout. J’ai peur que mon propriétaire apprenne que j’organise des séances chez lui et rompe mon contrat, peur que ma banque découvre mes activités et me mette à la porte. J’avais un terminal de carte bleue, je l’ai utilisé pendant un mois avant qu’ils ne brisent notre engagement, soi-disant parce qu’ils ne prenaient pas le personnel de santé non-conventionné… Quand on me verse des acomptes sur PayPal, je demande 99 euros et pas 100 pour éviter que mon compte soit repéré et verrouillé.

J’allais dire que dominatrice est un métier comme les autres, mais j’oubliais qu’il s’agit de travail du sexe…

C’est plus compliqué. Quand mes voisins découvrent que je suis « art-thérapeute », ils se mettent à me raconter leurs problèmes et je dois trouver une raison de ne pas les recevoir, tout en les convainquant de consulter quelqu’un d’autre. Les travailleurs du sexe sont obligés de se construire une double vie résistante au quotidien. Aux banques, aux assurances, aux gens qui croisent votre route… Ce n’est pas toujours évident. Il y a longtemps, j’ai été agressée assez gravement par une personne que je connaissais, et je n’ai pas pu porter plainte de peur que cette personne ne parle de mes activités. Si on pouvait se passer de cette double vie, ce serait bien.

Photos par Thomas Decamps
Article édité par Ariane Picoche

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