Dérecruteur, un métier en devenir ?

Dérecruteur, un métier en devenir ?

Danielle Baskin a une trentaine d’années et passe la majeure partie de son temps dans un garage de San Francisco à faire des blagues sur Internet. Cela lui réussit plutôt bien, puisqu’on a pu retrouver ces dernières années son travail artistique grinçant dans les colonnes du New York Times, de Forbes ou encore du Guardian. Avec « the decruiter » (le dérecruteur), lancé en 2017, elle propose une plateforme permettant à toute personne ayant de sérieux doutes quant à son épanouissement professionnel d’en parler. Nous l’avons rencontrée.

Plusieurs médias américains se sont intéressés à votre travail, mais peu de gens vous connaissent en France. Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à investir le web comme espace de création ?

J’ai grandi avec Internet et je développe des projets en ligne depuis que je suis gamine. J’ai commencé à bidouiller quand j’avais peut-être huit ou dix ans, puis quand j’étais ado, j’ai cherché à maîtriser plusieurs outils. J’ai toujours conçu le multimédia comme la meilleure façon de m’exprimer. Aujourd’hui, j’utilise différentes plateformes de création et mes propositions artistiques sont toujours très ludiques. Certaines sont franchement pour rire, d’autres sont des travaux plus sérieux… et certaines démarrent comme des blagues et finissent par devenir des projets sérieux, comme the decruiter.

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Comment est née cette idée ?

Tout a commencé en 2017, quand je candidatais à des postes. J’ai un CV assez peu conventionnel. À chaque entretien, on me demandait de parler de mes expériences professionnelles alors que j’avais plutôt accumulé jusque-là des activités considérées comme des « non-expériences ». Je n’ai jamais travaillé en entreprise, j’ai toujours mené ma barque en montant une succession de projets. Tout ce processus était un peu laborieux et j’ai fini par me dire que j’étais devenue l’une des personnes les plus compétentes pour parler à des personnes qui ne se sentent pas à leur place, et voir avec elles si elles sont suffisamment « qualifiées » pour quitter leur boulot. Au départ, c’était une blague entre amis et j’ai créé cet espace sans en parler à personne. Il m’est arrivé de partager l’url du site sur Twitter lors de discussion avec des gens qui ne semblaient pas épanouis professionnellement, puis d’autres sont tombés sur le lien par hasard ou en visitant mon site. De fil en aiguille, j’ai commencé à recevoir des appels. C’est une conversation complètement gratuite, qui commence par des questions basiques mais qui peuvent vite se transformer en thérapie assez spécifique.

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Les personnes qui vous contactent ont-elles le même profil, et êtes-vous confrontée des questions ou des problématiques récurrentes ?

Les profils sont relativement différents et confrontés à des problématiques variées. Par exemple, j’ai récemment parlé à une femme d’une cinquantaine d’années qui travaille dans la tech et qui se sentait bloquée voire mise de côté du fait de son âge. Mais j’ai aussi discuté avec un prof de philo en crise, qui peinait à exprimer son insatisfaction compte tenu des efforts et des sacrifices énormes qu’il a fourni pour intégrer le monde académique. Les conversations sont hétérogènes et très personnelles, mais je crois pouvoir distinguer quelques thèmes récurrents après ces quatre ans d’expérience : les rapports hiérarchiques, des managements malsains et des liens parfois toxiques entre collègues, un sentiment de désalignement entre ce qu’on estime digne d’intérêt et ce qu’on fait, ou encore l’impression de contribuer à un modèle économique et social qui ne va pas dans le bon sens. Surtout, il y a cette question existentielle, qui nous concerne tous en tant qu’humains : existe-t-il une version alternative de moi-même ? Qui pourrais-je devenir si j’étais ailleurs ?

N’est-ce pas lié à la place centrale qu’occupe le travail aujourd’hui ?

J’ai parfois le sentiment que de nombreuses personnes se trompent en surinvestissant la sphère professionnelle. Elles considèrent qu’il y a un problème si elles ne sont pas passionnées par leur emploi et oublient que travailler est avant tout une façon de gagner sa vie. Parfois, il faut chercher ailleurs les sources de nos insatisfactions : peut-être que la ville dans laquelle on vit ne nous convient plus, qu’on a besoin de laisser plus de place à une occupation, un hobby et qu’il s’agit alors de renégocier la place qu’occupe le travail dans nos vies. C’est assez fréquent d’avoir des appels qui démarrent sur un sujet strictement professionnel et empruntent ensuite des chemins plus généraux.

Comment savoir si une personne est vraiment prête à quitter son job ?

Je pose en général la même question à tout le monde : « Si tu pouvais ne pas aller travailler demain matin, que ferais-tu de ta journée ? ». Les réponses sont un bon indicateur de leur degré de motivation. Certains ont une idée très précise de la manière dont ils occuperaient leur temps, d’autres évoquent tout de suite le besoin de vacances et de repos, d’autres n’en ont pas la moindre idée. Je leur donne des conseils sur cette base. Souvent, ils sont soulagés de parler à une personne totalement extérieure à leur sphère professionnelle ou personnelle pour mettre en perspective le besoin qu’ils expriment. Je dirais qu’au final, je décrute environ 20% de ceux qui appellent.

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La pandémie de Covid-19 a-t-elle eu un impact sur votre activité de décrutement ?

Au moment où la pandémie a éclaté, pas mal de gens étaient sur le point de quitter leur entreprise et ont été contraints de mettre en pause leurs projets. L’année écoulée a été extrêmement stressante pour tout le monde. Les plans de licenciements se sont multipliés et beaucoup de salariés ont eu peur de perdre leur emploi. Au sein des entreprises, les relations de travail se sont tendues, des rapports hiérarchiques déjà compliqués ont pu devenir franchement toxiques : la pandémie a aussi cristallisé un mal-être ou des dysfonctionnement qui couvaient jusqu’ici. Cette période suspendue se termine à présent, et à mesure que la vie semble revenir à la normale le nombre d’appels augmente. Ces discussions sont complètement gratuites et je ne peux pas y consacrer trop de temps : j’en fais une par semaine et des amies me donnent un coup de main. Je me dis que ce serait vraiment cool d’en parler plus et d’avoir une grande équipe de décruteurs… Avis aux intéressés : il faut juste avoir en tête que c’est beaucoup de travail émotionnel.

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Article édité par Ariane Picoche
Photo Thomas Decamps

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