Biopics et docus inspirants : « ils me font me sentir comme une merde »

Pourquoi les biopics nous ruinent-ils le moral ?

Orelsan, Angèle, Nabilla, Céline Dion… On dirait que cette fin d’année est placée sous le signe des publicités, oups, pardon, des œuvres biographiques des icônes de pop culture. Si je n’ai rien contre ces célébrités - très sympathiques au demeurant -, pour résister à la déprime hivernale, j’ai décidé de fuir tous ces contenus qui vantent les mérites de professionnels hyper “successful”. Déjà, parce que je n’en ai jamais raffolé (même en tant que journaliste, je prends soin d’éviter au maximum l’écriture de portraits et autres interviews “inspirantes”). Mais aussi, parce qu’ils me font sentir comme une merde. Est-ce normal ? Et suis-je vraiment la seule dans ce cas ? Dans quelles dispositions faut-il être pour réellement apprécier et percevoir les bienfaits de ces contenus ? Pour en avoir le cœur net, j’ai interrogé Laetitia Vitaud, autrice et conférencière sur le futur du travail et experte du Lab de Welcome to the jungle et Johanna Rozenblum, psychologue.

Warning : si votre confiance en vous est aussi solide que le foie de Gérard Depardieu, cet article n’est pas fait pour vous. Vous risquez de vous dire que je suis pathétique et que je ferais mieux de faire une petite introspection plutôt que de chouiner et baver sur la réussite des autres. Et vous auriez peut-être raison ?

Sommes-nous obligés de tirer des leçons de tout ?

À peine le documentaire sur Orelsan (dont je vois le faciès plus fréquemment que celui de ma boss en ce moment) était-il sorti qu’elles étaient là. Sur mon feed LinkedIn. Ces publications : “10 leçons que j’ai retenues du docu sur Orelsan”, déballant les plus grands classiques : « Après un échec, il faut rebondir », « Croire en soi même quand personne ne croit en nous », « rester fidèle à soi-même », « le travail paye toujours ». Plus le temps passe, plus je me dis que ces mantras sont au monde pro ce que les accroches mielleuses sont à la séduction amoureuse : berk. Mais nous y reviendrons.

Voilà donc ce qui m’a amenée à constater, non sans un léger agacement, qu’on ne peut plus regarder, lire ou écouter un simple contenu sans penser à nos propres objectifs professionnels. Comme si, pour le commun des mortels, chaque nouveau film du genre, chaque article retraçant le parcours incroyable d’une personnalité, chaque podcast de récit de vie devait nous faire franchir un pas de plus vers le succès. Comme s’ils étaient devenus des outils de progression, de formation, de motivation, bref, de développement personnel. Et, vu leur succès, il semblerait qu’ils soient même devenus aussi vitaux que manger, dormir, boire ou s’écrier « C’est Marseille bébé » dès qu’on met un pied dans la cité phocéenne. Et même lorsque le protagoniste n’est pas “donneur de leçon”, nous nous infligeons cette comparaison malsaine, qui mène à un culte du succès. Nous devenons des petits soldats de la productivité, nous nous goinfrons de toute leçon bonne à prendre pour être « la meilleure version de nous-même » : efficace, résiliente, créative, reconnue. « Il est assez évident que la productivité est devenue une fin en soi, une nouvelle vocation humaine qui nourrit énormément de productions : des bouquins qui nous apprennent à mieux dormir… pour être plus productif, à lire… de manière plus productive, et ça n’en finit jamais. Et ces films, documentaires et articles ne font pas exception et finissent souvent par renforcer cette injonction ! » confirme l’experte Laetitia Vitaud. Je ne sais pas si ça me rassure…

Mais peut-être que cette obsession à s’enrichir pour atteindre les sommets est tout à fait naturelle, ou en tout cas, dans l’ère du temps… ? À l’heure où beaucoup cherchent à trouver du sens dans leur travail et leur vie, ces récits les guident certainement dans cette quête et après tout, pourquoi pas ? Mais, quand même : sommes-nous devenus incapables de simplement regarder un film en se goinfrant de chips en se grattant le bide, comme il se doit ? Et puis, ces messages qu’ils infusent dans nos têtes sont-ils toujours bons ?

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Ils nous font croire qu’on est capable de tout

La deuxième chose qui m’irrite, c’est que j’ai le sentiment que ces contenus nous rabâchent sans cesse les mêmes conseils de motivation gnangnan et irréalistes. Prenons d’abord le sujet de l’échecse servir de ses échecs pour avancer »). Pour beaucoup d’entre nous, rebondir n’est pas une mince affaire, surtout au début. J’en ai fait l’expérience : après m’être faite refoulée de plusieurs jobs pour lesquels j’avais postulé, j’ai déjà passé des semaines devant ma télévision à regarder Le jour où tout a basculé, amorphe, et sur le point d’abandonner toute perspective professionnelle. Bien sûr, j’ai fini par aller de l’avant, mais souvent en relativisant et en baissant mes exigences. Et jamais - ô miracle - je suis devenue grande reporter de guerre (on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve, mais j’ai des doutes). Alors forcément, j’ai du mal à m’identifier aux faux problèmes que vivent certaines stars comme Angèle, qui se fait huer par la foule lorsqu’elle a fait la première partie de Damso (ce qui est déjà une réussite en soi) et enchaîne, cash, avec un premier album qui a raflé le titre de « révélation de l’année » aux Victoires de la musique. Pour notre bien-être à tous, je me sens donc obligée de rétablir la vérité : pour une personne normalement constituée, il faudra peut-être un, deux, trois, quatre échecs avant de retomber sur ses pattes et reprendre le droit chemin. Dans certains cas même, nous n’en tirons rien et restons condamnés à trimballer notre amertume pendant très, très longtemps, à reproduire systématiquement les mêmes erreurs. Et s’il est toujours intéressant de tirer des leçons de nos péripéties, pourquoi vouloir toujours faire des caisses de tout ? Quand j’ai enfin retiré ce petit bout de viande coincé dans ma dent pendant des heures, vous m’entendez le crier sur LinkedIn pour prouver ma #persévérance ? Non.

Passons à l’idée selon laquelle « le travail paye forcément ». S’il y a bien quelque chose que j’ai retiré de ma propre expérience, de celle de mes collègues, de ma famille et de mes amis, et de trois ans à écrire des articles sur le travail chez Welcome to the Jungle, c’est que c’est pas totalement vrai. Ces œuvres soutiennent mordicus que la réussite est forcément le fruit d’un travail acharné, mais, franchement, c’est une douce illusion. Combien de nos connaissances ont accumulé les heures supp’, pulvérisé leurs objectifs, rendu de bons et loyaux services à leur entreprise depuis des années, passé des heures à plancher sur leur projet entrepreneurial ou artistique, le tout, pour un salaire insuffisant, pour une promotion qui ne leur sera pas accordée, pour des remerciements inexistants ou encore pour un succès trop timide ? Bien sûr, le travail n’est pas vain, mais ces belles histoires ne l’idéalisent-t-elle pas ? N’entretiennent-elles pas le mythe de la méritocratie, selon lequel notre réussite dépend uniquement “de notre bonne volonté” et que “quand on veut, on peut”?

Pour Laetitia Vitaud, c’est également cette vision du héros des temps modernes qui bloque : « Un des inconvénients de ces histoires, c’est qu’elles donnent une vision du succès très narcissique. Même si on voit quelques personnages secondaires, on nous raconte avant tout une réussite individuelle. Et elle manque cruellement de réalisme : au-delà du talent, du travail et de la persévérance, on ne voit pas forcément tous les facteurs extérieurs de succès : le réseau, les moyens financiers déployés, la chance, le hasard, les infrastructures et les équipes… » Bien sûr, cela ne veut pas dire que les personnages mis à l’honneur ne sont ni talentueux ni méritants, simplement qu’on « ne nous dit pas tout », pour reprendre les sages mots d’Anne Roumanoff. Et c’est cette invisibilisation du « background », et de l’environnement qui, je pense, contribue à me faire me sentir… moins que rien à chaque nouveau visionnage.

Success sto…who ?

Un autre écueil de ces contenus : les personnes mises à l’honneur. Par exemple, qui peut décemment s’identifier à Steve Jobs ? Une simple curiosité pourrait me donner envie de m’y intéresser, mais parfois, ça ne suffit pas. Inutile de vous dire que je préfère me soumettre un test PCR à la visseuse plutôt que de me plonger dans la vie du fondateur d’Apple qui, au passage, n’a clairement pas l’air d’être un agneau… D’ailleurs, cette « face sombre » des célébrités est souvent occultée dans ces biopics, c’est notamment le reproche qui avait été fait sur le film Bohemian Rhapsody à propos de Freddie Mercury. Et c’est bien dommage, car c’est peut-être la partie la plus intéressante. Mais, soit, parce qu’il y a pire : « Le problème de ces récits “inspirants”, c’est que beaucoup racontent la même histoire, soutient Laetitia Vitaud. Et pendant longtemps, ça a surtout été celle d’hommes blancs. Avec une vision assez héroïque du succès : un homme qui, grâce à son charisme, ses muscles ou son intelligence a réussi à surmonter de terribles obstacles. C’est très testostéronné ! Mais heureusement, sur ce point-là, les choses évoluent et on donne de plus en plus de visibilité à des femmes ou des personnes issues de la diversité et c’est une bonne chose ! Une partie plus large de la population peut s’identifier… »

Mais même quand on s’intéresse à de nouveaux profils (du style : un jeune issu de ZEP qui, alors qu’on lui prédestinait un avenir en taule, est devenu patron d’une jeune licorne estimée à des millions), on nous renvoie à nouveau à l’idée qu’avec un peu de travail et de détermination, on peut tous y arriver, mais que quand on part de “loin”, on doit travailler « deux fois plus dur ! », non ? C’est malheureusement très vrai et j’éprouve beaucoup d’admiration pour ces battants qui méritent évidemment d’être mis en lumière et qui peuvent nous rebooster, débrider nos ambitions… Mais encore une fois, leur parcours ne peut servir d’exemple pour dire « on peut tous y arriver » : « On est pile dans le biais du survivant, confirme notre experte. C’est un biais cognitif qui nous pousse à tirer des conclusions hâtives alors que nous manquons de données. En fait, on ne peut se dire, avec un si petit échantillon qui ne regroupe que de personnes qui s’en sont très bien sorties, qu’il est possible de réussir quand on part de rien, sans regarder le reste : ceux qui échouent, ceux à qui on dit qu’ils n’ont pas intérêt à viser trop haut, ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’aller au bout de leurs rêves… Bref, on est biaisés ! » Encore une fois, notre interprétation nous joue des tours…

Le vrai problème : la comparaison ?

À ce stade de l’article, vous vous dites certainement que je suis une rageuse (pour ma défense, je vous avais prévenus), mais je suis convaincue que nous le sommes tous à notre niveau. Car qui pourrait se vanter de n’avoir aucune tendance à se comparer ? Chacun a ses propres “trigger” négatifs (déclencheurs, ndlr). Pour vous, c’est peut-être une discussion avec votre ami·e d’enfance dont la réussite a été fulgurante qui vous plongera au fond du gouffre, parce que vous vous identifiez bien plus à son parcours et vous vous demandez pourquoi vous, vous n’en êtes pas au même point. Pour d’autres, ce sont les réseaux sociaux qui rempliront cette fonction : « Ce que tu ressens devant ces docus, beaucoup le vivent à travers LinkedIn, Instagram et compagnie, remarque Laetitia Vitaud. Sur ces plateformes, chacun cherche à prouver sa valeur dans le but de vendre un produit, se faire recruter, gagner en notoriété, etc. Il faut évidemment se rappeler que ce n’est que la partie reluisante de la vie d’une personne, qu’on ne voit pas toujours les galères, les moments tristes, difficiles, etc. » Mais ce travail à faire sur soi-même n’est pas évident. Se comparer est un réflexe humain, un moyen de mieux nous situer sur l’échelle du succès. Dans le meilleur des cas, cela nous inspire, nous rassure, mais dans le pire, cela nous casse le moral.

Une question de point de vue ?

Pourrais-je un jour me réconcilier avec ces récits ? C’est la question que je me suis finalement posée. Alors j’ai appelé Johanna Rozenblum, psychologue, pour mieux comprendre dans quelle disposition être pour bien accueillir ces œuvres : « Le problème ne vient pas forcément du contenu en soi, mais du regard qu’on porte dessus. D’ailleurs, chacun le reçoit différemment : s’ils en renvoient certains à leurs propres échecs et les dépriment, d’autres vont être boostés et se diront, après avoir visionné Bohemian Rhapsody par exemple, qu’ils ont envie de reprendre le chant ! En fait, je pense qu’il faut surtout prendre du recul, se rappeler que tout est forcément un peu romancé, et considérer ces parcours comme des possibilités. Pas forcément des chemins qu’on aimerait emprunter nous-même, mais comme des voies qui nous ouvrent l’esprit. Cela dit, je comprends que si on traverse une mauvaise passe, ils ne nous fassent pas marrer. Dans ce cas, je m’en tiendrais à distance… »

Quant à Laetitia Vitaud, elle recommande plutôt aux intolérants des contenus inspirationnels de se tourner vers des fictions : « Seule la fiction permet d’éviter les écueils : on la prend moins naturellement au premier degré mais le processus d’identification aux personnages est très fort donc on peut nous faire passer plus de messages de manière beaucoup plus subtile ! Et puis la narration est aussi plus surprenante. En fait, il suffit de rajouter une pâte plus artistique… Ou alors, il faudrait faire des biopics sur des personnes qui ne sont pas forcément des célébrités internationales, sur des gens un peu plus “lambdas” ! »

Pour ma part, je préférerais toujours me nourrir des échanges avec des personnes qui appartiennent à mon monde. Mes amis qui se réjouissent de petites réussites et dont je n’ai pas perdu une seule miette de leur évolution, de documentaires qui suivent les vies de protagonistes auxquels je peux réellement m’identifier, d’anonymes qui lâchent tout ce qu’ils ont sur le cœur, et… de conneries à la télévision, sans prise de tête.

Article édité par Eléa Foucher-Créteau
Photo de Thomas Decamps

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