Maman solo débordée et reporter de guerre : le combat de Nathalie Bourrus

Nathalie Bourrus : de reporter de guerre à maman solo débordée

Reporter de guerre pour France Info, Nathalie Bourrus a vu sa vie basculer à 42 ans, quand elle tombe enceinte. Pour cette journaliste devenue mère célibataire, le jonglage entre une vie professionnelle trépidante et l’expérience, aussi intense, de la maternité, se solde par une dégringolade. Dans son livre « Maman Solo, les oubliées de la République », paru en septembre dernier aux éditions Pygmalion, elle raconte cette « vie en apnée » qui l’a menée jusqu’au burn-out. Celle qui court partout a profité d’un moment de répit - son fils Tom est en vacances avec son père -, pour accorder une interview à Welcome to the Jungle et tenter de décrire le quotidien de plus de deux millions de femmes en France. Elle nous reçoit (l’entretien a été réalisé avant les annonces de reconfinement, ndlr.) dans son appartement, en rez-de-chaussée d’une petite rue du XIIIème arrondissement de Paris, des dessins et photos de son enfant sont aimantés sur le frigo et un micro de radio trône sur la table du salon, « télétravail oblige ». Entretien rageur et rieur à la fois, entre dérision et dénonciations.

Vous écrivez dans votre livre qu’être maman solo, « c’est plus dur que quand j’étais sous les bombes »… Vous le pensez vraiment ?

Je me suis autorisée cette phrase choc parce que j’ai vraiment couvert des guerres, pas deux ou trois fois dans ma vie, mais pendant des années. J’ai suivi des événements forts, violents, mais j’en suis revenue indemne. Cette vie d’avant était plus simple parce que j’étais seule, c’est plus facile à organiser. Ce qui m’a frappée en devenant mère célibataire, c’est que j’ai retrouvé cette solitude profonde qu’on vit sur les terrains de guerre, mais puissance dix ! Tu ne t’autorises aucun plantage quand tu es sur un terrain miné, ce sont des choix de vie ou de mort. Les choix d’éducation ne le sont pas forcément, mais ton enfant peut aussi mourir en traversant la rue parce que tu n’auras pas pris le temps de lui apprendre… La pression est immense et ne s’arrête jamais car cette toute petite chose ne dépend que de nous. Même si son père le voit un week-end sur deux ou la moitié des vacances, c’est moi qui prends toutes les décisions. C’est épuisant.

Comment cette sensation éreintante de tout gérer toute seule monte-t-elle insidieusement ?

Au départ quand tu deviens maman solo, il y a l’énergie de la séparation avec le conjoint, une espèce d’adrénaline qui donne une grande vigueur. Mais cette force s’épuise parce que tu te rends compte qu’il faut tout mener de front. Au travail, tu ne veux pas perdre tout ce que tu as joué, misé, thésaurisé même, à travers ta vie professionnelle. Quand tu t’es impliquée dans ta boîte et que tu es devenue quelqu’un de reconnue, pourquoi devrais-tu tout laisser tomber parce que tu as la charge de ton enfant ? C’est d’autant plus rageant que beaucoup de pères divorcés continuent à gravir des échelons.

Votre livre expose sans détours ces inégalités hommes-femmes concernant la parentalité et le monde professionnel…

Il existe de puissantes discriminations, en termes de salaires, de prises de postes, de positionnement, de droit de parole… et même à l’annonce des séparations amoureuses, les choses sont injustes ! Quand un homme se fait plaquer par sa femme, tout le monde le soutient, y compris la direction, très souvent masculine. En revanche, toi, on te demande ce que tu as bien pu faire à ton mec. Et quand on apprend que tu as la garde de ton enfant, tu es d’emblée la sale mère, celle qui l’a arraché à son père. Mais personne n’imagine que c’est lui qui n’en voulait pas… 85% des pères ne demandent pas la garde alternée, il faut que ce chiffre entre dans les têtes !

Vous racontez aussi un épisode qui vous a fait mesurer la puissance du sexisme dans votre métier, en Irak, en 2003. Vous interviewez un leader islamiste, envoyez votre travail, et ça ne fait aucun bruit. Un confrère réalise la même interview, après vous, et fait le buzz…

Oui, mais mon expérience personnelle du sexisme remonte en fait à bien plus loin. Il n’y avait pas de féminisme chez moi. Ma mère a élevé ses quatre filles sans jamais travailler et mon père a eu une carrière brillante. La voir attendre mon père constamment, ça me crevait le cœur. Quand j’ai grandi, je voulais être comme un homme, ça a forgé mon caractère. J’ai décidé de faire un métier « destiné aux hommes », le reportage de guerre. Ma propension au féminisme s’est ensuite développée sur le terrain, où tu es entourée d’hommes. Tu as intérêt à t’imposer et te faire une place, mais calmement, toujours avec le sourire.. Il faut faire tes preuves et te démener… Puis, un jour, tu passes clandestinement une frontière qu’ils n’arrivent pas à franchir… et là, tu es UN PEU admise dans le clan professionnel.

Quand vous êtes devenue reporter de guerre, vous aviez déjà envie d’avoir des enfants ?

J’ai toujours voulu être mère, mais je n’en parlais pas. J’ai vécu des histoires avec des hommes, avec qui j’ai toujours refusé de fonder une famille parce qu’il y avait le boulot, ça m’a même coûté deux relations. Un jour, j’ai décidé de tout stopper. Je me suis rendue compte que ma vie personnelle dérivait : si je n’arrêtais pas, je ne deviendrais jamais maman. J’ai finalement eu mon fils a 42 ans sans difficulté, mais le tic-tac de l’horloge biologique est un problème général chez les femmes. Dans ce métier comme dans tous ceux où on se dévoue beaucoup, si tu as une maternité au-milieu, tu n’es pas sûre de retrouver ta place, ça se bouscule derrière.

Ce n’était pas trop dur de concilier grossesse et terrain ?

À ce moment-là, je n’étais plus reporter. Quand j’étais enceinte, j’ai co-créé le service « enquêtes » à France Info, le premier du genre à Radio France, dont j’étais l’adjointe. Qui dit enquête dit scoop et sortie d’infos tous les jours. J’étais heureuse pour la grossesse mais j’ai commencé à flipper à cause du rythme de boulot énorme, je voulais continuer à travailler comme avant.

Et c’est possible quand on est maman solo ?

Quand tu as un enfant, il faut aménager deux ou trois choses, voire quatre ou cinq. Ton énergie et ton cœur sont déchirés : tu veux tout bien faire pour ton enfant et être la meilleure au travail. Donc j’ai continué à bosser beaucoup. Mais ça a favorisé l’épuisement du couple.

Ton énergie et ton cœur sont déchirés : tu veux tout bien faire pour ton enfant et être la meilleure au travail.

Dans Maman solo, vous confiez que votre fils vous disait « tu ne penses qu’à ton France Info ». Comment le receviez-vous ?

Il me le dit encore ! Mais, quand je me suis séparée, je suis devenue chroniqueuse pour essayer d’aménager mon rythme de vie. J’ai ce poste depuis 6 ans et je l’adore, donc ça n’a pas été un énorme sacrifice. De toute façon, maintenant, je ne peux plus courir après tout. J’ai moins d’énergie à 54 ans, je préfère raconter l’existence et des histoires plus que les faits.

À cause de cette « vie sans oxygène », avez-vous ressenti une lassitude à exercer votre métier ?

Bien sûr. Avant, ma vie était dédiée aux autres. Dans un reportage de guerre, tu colles aux gens, tu ne sors pas la tête de l’eau. Quand la maternité est arrivée dans ma vie, j’ai vécu une autre immersion très puissante, un amour incommensurable que je n’ai pas eu envie de négliger. C’est vivre une double sacralisation. Mais il faut faire un choix, sinon, tu crèves. Avec les pleurs de bébé la nuit, tu as moins envie d’écouter des gens pendant des heures la journée, tu as moins de passion et de patience. Tu te transformes en une femme au bord de la crise de nerfs.

C’est là que vous avez fait un burn-out ?

Je me suis effondrée. Ça a duré près d’un an, en 2019. Tout s’est accumulé : la fatigue, les postes qui me sont passés sous le nez… On te dit des conneries du genre : « ce n’est pas dû à toi » mais on sait que tu es mère célibataire donc, pour eux, tu es le mauvais cheval. Là, tu commences à accumuler la pression et à entrer dans une spirale d’échec. L’image que l’on te renvoie de toi n’est pas valorisante. Donc forcément, à un moment, tu es celle qui rate, et, parfois, qui abandonne. Mon médecin a fini par m’arrêter.

Il y avait des signes avant-coureurs ?

Quasiment tous les burn-out commencent par la maladie. Statistiquement, les mères solos sont beaucoup plus malades que les autres, et je ne parle pas d’un rhume. J’ai développé de l’hypertension et une hernie discale non-opérable. Je dormais allongée par terre, ça donne une belle image du parent… On entre dans les arrêts maladies à répétition mais on fait comme si on était allé au boulot pour ne pas déstabiliser son enfant… J’ai fait le burn-out en trois fois jusqu’à un effondrement général. Tu ne te lèves plus : tu dors, tu pleures, tu pleures, tu dors. Et ça ne dure pas des semaines, mais des mois.

À cela s’ajoute une tendance au déclassement financier dont sont victimes les mamans solos…

Beaucoup sont dans la misère sociale. Il y en a d’autres, comme moi, qui n’en sont pas là, mais qui tombent progressivement dans ce déclassement financier, social et professionnel, dans une profonde injustice sociétale.

Et les augmentations de salaire au travail vous passent sous le nez…

Si tu ne te réveilles pas tous les matins en étant Hulk, tu n’es pas augmentée parce que tu n’es plus la super performante d’avant, sur le devant de la scène. Si j’avais été augmentée normalement, comme des camarades hommes, je n’aurais pas eu à passer de propriétaire à locataire et à déraciner mon fils du 9ème arrondissement.

Si tu ne te réveilles pas tous les matins en étant Hulk, tu n’es pas augmentée parce que tu n’es plus la super performante d’avant, sur le devant de la scène.

Dans le milieu du travail, que faudrait-il faire pour qu’on entende enfin ces femmes ? Un “balance ton taf” ?

J’en parlais à un patron il n’y a pas longtemps : pour moi il faut avant tout que cette situation de maman solo soit déclarée par la personne concernée. Ça devrait être clair et net, pour que toutes ces femmes arrêtent de passer leur vie à raser les murs.

Parce qu’on vous a invité à vous taire en entreprise ?

Une collègue, elle-même maman solo, m’a conseillé de ne pas parler de ma situation. J’ai décidé de faire l’inverse. Je défriche un terrain qui reste encore à déblayer. Dans les entreprises, il faudrait que ce soit pris en main par les DRH, les directions, les syndicats… Ils commencent à s’occuper des inégalités hommes-femmes, mais pour nous c’est double ou triple peine !

Le combat féministe ne s’est pas emparé de la question ?

Pas du tout. Les féministes ne me suivent pas. Mais je ne leur en veux pas. En ce moment, on se concentre sur la question des viols, et c’est tant mieux. On dénonce ces immondices et ce retard sociétal abyssal dans la justice, la police… Mais notre combat n’a manifestement pas démarré.

Vous décrivez deux types de collègues face à la maman solo : les sans-gênes qui balancent des réflexions atroces et les silencieux qui ont honte de parler de cette situation. Lesquels sont les pires ?

Les deuxièmes parce qu’ils sont beaucoup plus nombreux, soit disant parce qu’on ne peut plus rien dire. C’est n’importe quoi. Les silences gênés, les non invitations ou au contraire les invitations trop insistantes parce qu’on veut te voir, un peu comme une bête de foire… Tous ces dérèglements dans le comportement des gens qui entourent la maman solo ne sont que trop courants.

Aujourd’hui, ces expériences vous ont-elles aidé à trouver un équilibre entre votre vie de mère et de journaliste ?

Mon fils arrive à la préadolescence, ça laisse présager de moments rock’n’roll voire punk, mais je suis assez confiante. À la faveur de cet écroulement, j’ai retrouvé beaucoup d’énergie, et j’ai priorisé les choses. J’ai de nouveau la niaque au boulot. Je suis heureuse d’y retrouver une certaine dose d’amour. Mais je ne peux plus transiger sur certaines choses. Même si j’ai beaucoup de respect pour mon métier, si ça entraîne mon fils dans un gouffre, c’est non. Il faut que les employeurs réalisent qu’en poussant dans leurs retranchements des mères qui élèvent seules leurs enfants, ils ne font que les couler, ils ne vont pas leur donner la patate et la motivation pour redémarrer. Elles vont laisser tomber le boulot plutôt que leurs progénitures. Des milliers de femmes sortent du marché du travail ou s’écroulent au milieu alors qu’elles pourraient agir pour l’économie.

Il faut que les employeurs réalisent qu’en poussant dans leurs retranchements des mères qui élèvent seules leurs enfants, ils ne font que les couler.

Les entreprises excluent donc toute une partie des travailleuses ?

Exactement, par tous ces comportements que j’essaie d’expliquer. C’est le but de ce livre, de mon combat : dépeindre ce cheminement, cet effet boule de neige, et les employeurs sont à fond dans la boule de neige ! Les mamans solos, très nombreuses, se retrouvent clouées au mur, parce que leur marge de manœuvre est minime. Les enfants sont là le soir et la journée ne fait toujours que douze heures. Trop ne parlent pas, disent qu’il ne faut pas se plaindre, mais il n’est pas question de se plaindre ! Je ne suis pas une geignarde, je dénonce des fonctionnements inégalitaires.

Vous voyez un avenir professionnel plus clair pour les femmes et les mamans solos de demain ?

J’espère que cette génération connaîtra une meilleure époque ! Dans les couples il se passe des choses, les femmes ne sont plus là pour apporter le plateau aux hommes et osent dire « ce soir, je sors avec des copines ». Mais ce n’est pas ma génération. On nous rabâchait les oreilles avec des discours tout faits sur de prétendues avancées. Maintenant les trentenaires doivent durcir le ton. Sur les salaires, il va falloir se battre sans une larme, c’est un droit, c’est écrit. Et dire qu’on ne va plus attendre dix ans. On laisse trop de temps aux boîtes pour agir… Il faut imposer par exemple aux grosses entreprises une parité d’ici 8 mois, et accorder 3 mois de plus pour que les petites y parviennent. Point. Exiger, dès maintenant, l’égalité parfaite entre hommes et femmes au travail.

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Photo by Felicien Delorme

Héloïse Pons

    Journaliste indépendante.

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