Travailler plus… pour travailler plus : merci, mais non merci

11 janv. 2023 7min

Travailler plus… pour travailler plus : merci, mais non merci
auteur.e
Laetitia VitaudExpert du Lab

Autrice et conférencière sur le futur du travail

17 fois. C’est le nombre de fois qu’Emmanuel Macron a cité le mot travail dans ses vœux aux Français, les invitant à « travailler davantage » pour régler tous les problèmes de notre société. Notre experte Laetitia Vitaud revient pour nous sur sa lassitude vis-à-vis de ce discours martelant encore les bienfaits de la « valeur-travail », comme si nous étions un peuple d’enfants paresseux à qui il ne manque que la discipline du martinet. Travailler plus : est-ce vraiment la solution à tout ? Et si le problème n’était pas plutôt que nous travaillons TROP ?

Le nombre de burn-out n’a jamais été aussi élevé, tout comme la détresse psychologique au travail. Notre santé physique et mentale se dégrade et nous peinons à accéder aux soins pour y remédier. Les heures supplémentaires et une charge de travail insoutenable poussent à bout trop de travailleurs, parmi lesquels les soignants. Les salariés aidants, insuffisamment soutenus, abandonnent souvent le travail quand le rythme n’est plus tenable. En 2022, le taux de chômage était au plus bas depuis 2008. Mais nous ne travaillerions pas assez ?

C’est en tout cas ce que j’ai - beaucoup - entendu dans le discours du président de la République, Emmanuel Macron, lors de ses vœux aux Français. En entendant la répétition ad nauseam du sempiternel discours sur la valeur travail, ma première réaction a été de me dire qu’on rembobinait la pellicule pour atterrir 15 ans en arrière. En 2007, quand le candidat Sarkozy lâchait son « Travaillez plus pour gagner plus ». Mais ce discours-là, tout critiquable qu’il était déjà, vendait au moins du rêve. Preuve en est, Nicolas Sarkozy a été élu en partie grâce à ce slogan. Une formule qui avait un certain pouvoir de séduction que n’a pas celle d’aujourd’hui, qui donne envie de dire « merci, mais non merci ».

En refusant l’injonction d’Emmanuel Macron, tâchons de lui opposer une autre conception du travail. Voici donc 5 raisons pour lesquelles travailler plus n’est pas la solution, mais plutôt travailler moins et mieux.

« Travailler plus » ne fait plus rêver

Dans le discours d’Emmanuel Macron, la répétition du mot « travail » et l’anaphore « C’est par notre travail et notre engagement » (l’anaphore, c’est cette figure de style qui consiste à commencer plusieurs paragraphes de suite avec la même formule) font passer l’idée qu’il faut « travailler plus ». On le rappelait, cela renvoie au « Travaillez plus pour gagner plus » qui a fait la fortune du candidat Nicolas Sarkozy en 2007. C’est tentant de reprendre une recette qui a marché auparavant. Seulement, la promesse sarkozienne offrait, elle, des contreparties aux travailleurs. « Gagner plus » c’est au moins un bout de rêve américain, du pouvoir d’achat, un meilleur niveau de vie… Dans le contexte actuel, les salaires augmentent moins que l’inflation. Dit autrement, on s’appauvrit. Alors, qu’avons-nous à y gagner ?

Posons une autre question : qu’est-ce qui ferait rêver aujourd’hui en matière de travail ? À en croire les études, les analyses et les gens, un tiers des Français de 18 à 30 ans estiment que l’on travaille trop. Ainsi, « travailler moins » et/ou « mieux » dessinerait davantage un futur désirable. Alors, abandonnons les vieux slogans et soulignons les expérimentations nombreuses de la semaine de 4 jours, le désir que suscite le slow working ou encore la popularité ininterrompue du télétravail (qui pourrait bien survivre à la crise de 2023).

On confond encore productivité et volume d’heures de travail

Commençons par un syllogisme de base : si on travaille plus longtemps en étant moins efficace, on perd son temps. La fatigue, la charge mentale et les problèmes de santé provoquent une érosion de la productivité. C’est prouvé : l’efficacité d’une heure de travail a tendance à décliner au-delà d’un certain nombre d’heures hebdomadaires. La productivité, ce n’est pas l’apparence du travail, c’est ce qu’on produit effectivement pendant qu’on est au travail.

Faudrait-il travailler moins pour être plus productif ? Sans doute. En étant plus reposé, on devient plus performant et plus créatif. Tout le monde n’est pas encore tombé d’accord sur le nombre d’heures idéal mais une chose est sûre : la durée du travail n’est pas un facteur déterminant pour obtenir une productivité élevée ! La preuve ? Les pays les plus productifs sont généralement ceux où les temps de repos sont les mieux sanctuarisés.

C’est bien connu, au-delà d’un certain nombre d’heures, on finit toujours par faire semblant de travailler pour se ménager. On n’arrive plus à se concentrer, on regarde par la fenêtre et on cherche des astuces pour faire plus de pauses. C’est inévitable quand on n’est pas un robot. N’en déplaise à Elon Musk pour qui « personne n’a jamais changé le monde en 40 heures de travail par semaine », eh bien, on ne change pas le monde non plus en faisant du présentéisme pour se faire bien voir du patron. La productivité progresse quand on travaille mieux, pas quand on travaille plus.

Cette confusion si fréquente entre productivité et busyness (le fait d’être occupé et de donner l’apparence de travailler) vient du fait que l’on tire aujourd’hui prestige et statut social des horaires à rallonge. Il y a deux siècles, l’oisiveté était un privilège aristocratique et le travail était vulgaire. Aujourd’hui, c’est la valeur travail qui compte, même quand le travail ne produit rien. Comme l’explique l’auteur Nicolas Kayser-Bril, les bullshit jobs jouent un rôle de « cache-caste » en permettant à ceux qui les occupent de faire croire que c’est uniquement à leur travail qu’ils doivent leurs privilèges.

On ne recrutera pas davantage comme ça

Emmanuel Macron a mentionné à plusieurs reprises le caractère essentiel du travail des enseignants et des soignants : « En nous appuyant sur l’énergie et le dévouement de nos enseignants et de nos soignants… » Or ces deux métiers sont justement ceux qui souffrent des plus grandes difficultés de recrutement. Depuis la pandémie, des milliers de soignants ont démissionné, d’autres sont absents parce qu’épuisés par une charge de travail devenue insoutenable. Quant aux enseignants, dont l’écrasante majorité fait déjà des heures supplémentaires, on peine aussi à les recruter. Selon un rapport du Sénat en 2022, « sur les 23 571 postes offerts aux différents concours de recrutement d’enseignants, seulement 19 838 postes ont été couverts ».

En tout, ce sont des dizaines de milliers de soignants et d’enseignants qui manquent à l’appel. Conditions de travail dégradées, pouvoir d’achat en chute, charge de travail trop importante : les soignants et les enseignants (comme beaucoup d’autres professions) en ont assez que l’on se contente de « s’appuyer sur leur énergie et leur dévouement ». La vocation a bon dos ! Dire que leur sacrifice au nom du bien commun est inhérent à leur choix professionnel, c’est insupportable. Ils se lèvent et se cassent… et/ou ne se portent plus candidats. Demain, il faudra donc en recruter davantage pour remplacer celles et ceux qui jettent l’éponge.

Ce n’est pas l’appel à travailler davantage qui règlera le problème du recrutement. C’est précisément parce qu’ils travaillent trop que les soignants et les enseignants démissionnent. C’est parce qu’ils travaillent trop qu’ils sont épuisés et absents au travail. C’est parce qu’ils travaillent trop qu’ils ont rendu leur métier si peu attractif qu’il n’y a plus assez de candidats (nous aussi, on adore les anaphores). Or ce qui est vrai des enseignants et des soignants l’est probablement aussi de nombreuses autres professions qui souffrent d’une crise de recrutement aujourd’hui. Je serais prête à parier que la promesse de travailler moins et mieux pourrait faire partie des solutions.

On oublie encore le travail gratuit des parents et des aidants

Parmi les adultes qui travaillent à temps partiel (ou ne travaillent pas), tous ceux à qui on pourrait reprocher de ne pas travailler assez, on trouve des parents et des aidants, ceux qui prennent soin des autres sans contrepartie. Pas certaine qu’ils aient été transportés par les vœux du président. Pour chacun d’entre eux, c’est le même combat : ce sont les contraintes du care qui empêchent de faire plus d’heures au travail. Ce n’est pas par manque d’énergie, d’ambition ou de motivation que ces salariés n’arrivent pas à en faire plus au taf. C’est parce qu’ils ont une double journée, dont l’une, gratuite, est hélas trop souvent invisible. Ce sont ces actifs qui risquent le plus le burn-out et la pauvreté.

On ne va pas se mentir, il s’agit majoritairement de femmes. Ce qu’on appelle le caregiving est l’une des principales causes des inégalités femmes/hommes au travail. Or tant que la définition de l’ambition, de l’engagement et de la réussite au travail reposeront sur la quantité d’heures hebdomadaires travaillées, ces inégalités perdureront. S’il faut donner encore plus d’heures à son employeur, ce sont toujours les parents et les aidants qui seront pénalisés. L’injonction à travailler plus ignore le travail gratuit.

En France, 11 millions de personnes accompagnent déjà un de leurs proches au quotidien. Demain, ce sont plus d’un quart des Français actifs qui pourraient être dans cette situation. Le vieillissement de la population fera du care un sujet de plus en plus central dans le monde du travail. Il ne servira à rien d’appeler ces salariés à « travailler plus » si l’on ne tient pas compte de ce qui les empêche de travailler plus. Au contraire, avec davantage de temps libre, les actifs pourraient renforcer le lien social qui fait si cruellement défaut aux personnes âgées. En clair, c’est en travaillant moins (et mieux) que l’on améliorera la vie des caregivers !

« Travailler plus » épuise nos ressources

C’est l’éléphant dans la pièce et l’un des sujets qui vient questionner le plus fortement la vision du travail héritée des générations précédentes. Ressources, climat… si tout fout le camp, nous ne serons plus là pour en faire plus ! C’est Don’t Look Up. L’an dernier, ce film m’a profondément marquée : il n’a rien perdu de sa force avec sa métaphore du météorite qui nous fonce dessus et que la moitié des Terriens refusent de regarder. Le lien entre travail et épuisement des ressources n’a rien d’évident car le travail n’est pas nécessairement destructeur. Mais c’est bien en questionnant ce lien qu’on le réinventera pour le rendre plus durable.

La durabilité du travail ne concerne pas seulement le climat et les ressources de la planète. Elle concerne aussi nos corps, notre santé physique et mentale. Depuis la pandémie, notre santé s’est dégradée. Le burn-out atteint des proportions inégalées. La détresse psychologique aussi. Anxiété, stress, dépression… quel que soit l’indicateur de santé mentale que l’on regarde, il y a des raisons de s’alarmer. L’espérance de vie est en recul. Selon l’ONU, « pour la première fois depuis sa création il y a plus de 30 ans, l’indice de développement humain, qui prend en compte espérance de vie, éducation, et niveau de vie, a reculé deux années de suite, en 2020 et en 2021 ». C’est aussi pour cela que le discours sur la valeur travail me semble tant en décalage avec notre époque.

Si le travail épuise les ressources physiques et mentales des individus (ce n’est pas le cas de tous les travailleurs, cela va de soi), alors on obtiendra mécaniquement une baisse de l’espérance de vie. On ne pourra travailler vieux que si on travaille mieux, sinon, on va juste mourir plus jeune. En ce qui me concerne, je n’ai pas de résolutions (ni d’objectifs) pour l’année 2023, mais si l’on me forçait à en formuler une, cela serait de « travailler moins et mieux ».

Article édité par Matthieu Amaré, photo par Thomas Decamps.

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