Travailler dans un tiers-lieu : antidote au repli sur soi ou utopie bobo ?

Les tiers-lieux sont-ils (vraiment) le futur du travail ?

C’est un nouveau modèle qui semble tout droit émergé de la crise du Covid-19. Les tiers-lieux, ces espaces de travail hybrides en dehors des bureaux classiques, poussent un peu partout en France, dans les quartiers bobos des grandes villes comme en pleine campagne. Loués jusqu’au gouvernement pour leur capacité à fédérer des populations bien différentes, sont-ils l’horizon souhaité des travailleurs·ses, ou un mirage utopique réservé à une élite ?

« Les tiers-lieux sont le visage de la France qui se réinvente au quotidien. C’est un facteur de fédération d’une société qui en a bien besoin. [C’est] un antidote au repli sur soi. » Ces mots ne sont pas ceux de la plaquette de communication du dernier coworking parisien à la mode ; ce sont ceux de Jean Castex, le 27 août dernier. En visite au Wip (pour Work in progress), dans le Calvados près de Caen, le Premier ministre français découvrait là un espace où les usagers partagent un espace de coworking, mais aussi des formations, des évènements culturels et jusqu’à un jardin… Dans la foulée de cette visite, un plan de 130 millions d’euros en faveur du développement des tiers-lieux était annoncé.

Derrière cette volonté gouvernementale, c’est un phénomène d’ampleur qui se joue. Il ne se passe pas une semaine sans que, ça et là, émerge des tiers-lieux, ces espaces de travail hybrides qui s’enorgueillissent de ne pas ressembler aux bureaux classiques. Sur le seul mois de septembre 2021 on a pu voir sortir de terre un tiers-lieu qui propose des rencontres et des ateliers à Poitiers, un autre dans une cité de la ville de Lens (Pas-de-Calais) ou encore un tiers-lieu axé sur la permaculture dans les Yvelines. En 2022, ils pourraient être 3 500 sur tout le territoire, contre environ 2 500 aujourd’hui. Mais que se cache-t-il réellement derrière cette émulation ? Les tiers-lieux symbolisent-ils vraiment le monde du travail de demain ?

Des enjeux géographiques et politiques

Aujourd’hui, la plupart de ces 2 500 espaces se trouvent de plus en plus en zones rurales : 52% d’entre eux se situent en dehors des 22 métropoles françaises, même si la plus grande concentration de tiers-lieux demeure en Ile-de-France. 2 500 aujourd’hui - et 150 000 employés qui y travaillent - contre 1 800 en 2018, preuve d’une dynamique favorisée par les questionnements qui ont bousculé les habitudes de chacun pendant la crise sanitaire. « C’est un peu un renouveau de l’utopie. Les tiers-lieux sont des petites oasis d’utopie, des lieux inspirants qui adoptent une nouvelle façon de fonctionner » explique le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely. Spécialiste des questions territoriales, de consommation et des modes de vie, il a récemment publié La France sous nos yeux (Éd Seuil) avec le politologue Jérôme Fourquet. « Pour moi, parmi les explications à l’émergence de ces tiers-lieux, il y aussi le fait qu’il y a de plus en plus d’indépendants qui ont des affinités qui les poussent à se réunir pour retrouver cette ambiance machine à café qui peut exister dans le monde du travail au sens plus classique. » Pourtant, les tiers-lieux ne datent pas d’hier.

C’est en 1989 que le terme “Third-place” apparaît sous la plume du sociologue américain Ray Oldenbur, qui le définit comme un espace qui n’est ni la maison ni le travail. Trente ans plus tard, les contours des tiers-lieux sont toujours flous et recoupent des réalités aussi diverses que des espaces de coworking, des friches culturelles, des fablab (des ateliers mettant à la disposition du public des outils de fabrication d’objets assistée par ordinateur, NDLR), ateliers manuels ou encore jardins partagés.

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Patrick Lévy-Weitz est président de l’association France Tiers-Lieux. Pour lui, « un tiers-lieu c’est avant tout une mutualisation des outils, des services et des enjeux à l’intérieur d’une structure commune, avec derrière la volonté de créer une communauté ». En 2018, Patrick Lévy-Weitz était missionné par Julien Denormandie, alors secrétaire d’État en charge de la cohésion sociale, pour établir un rapport sur la place des tiers-lieux dans les territoires, leurs impacts territoriaux et leur pérennité.

« La crise sanitaire a changé profondément le rapport au travail, au numérique et à la transition écologique. La réponse par l’hyper local est devenue centrale. On a besoin de cette solidarité du dernier kilomètre qui a pu se mettre en place pendant le covid » - Patrick Lévy-Weitz, président de l’association France Tiers-Lieux

« On sent un réel intérêt de la part des politiques pour les tiers-lieux, c’est un bon signe même si derrière cela, il y a pas mal de communication » note Cyril Chessé, cofondateur des Usines, un tiers-lieu niché à Ligugé dans la Vienne, en périphérie de Poitiers. « Après, il ne faut pas s’y tromper, certains tiers-lieux sont des poumons pour certains territoires, mais il ne faut pas y voir une baguette magique non plus. » Cet ancien ingénieur du son et régisseur a mêlé les dix dernières années de sa vie à donner naissance puis développer les Usines. À l’origine, quatre amis cherchent à acquérir cette ancienne usine d’emballages cartons, lieu hautement symbolique du territoire et fermée en 1976.

Tout partager

« On s’est associés autour de ce patrimoine industriel avec cette volonté première d’être propriétaires de notre outil de travail » raconte Cyril Chessé. « Dès le début, il y avait un aspect de mutualisation : mutualisation des outils, des compétences, des espaces de travail » Aujourd’hui, dix ans après son lancement, les Usines accueillent 27 structures liées pour la plupart à l’artisanat. On compte par exemple trois ferronniers, un spécialiste de l’éco-habitat, une maroquinière, une brasserie, un tourneur à bois ou encore un coiffeur écologique. Le lieu accueille aussi des artistes en résidence et propose des formations à moindre coût, en profitant des compétences présentes sur place. Derrière tout ça, l’idée de tout partager : « du temps de convivialité, des temps de partage, des groupes de travail, un jardin et des savoirs ».

L’autre volonté première des tiers-lieux : créer du lien social et faire se rencontrer des publics qui d’accoutumé ne partagent pas de temps ensemble. Patrick Lévy-Weitz, le président de France Tiers-Lieux, croit y voir une ouverture sur l’autre, nécessité exacerbée par les confinements à répétition : « La crise sanitaire a changé profondément le rapport au travail, au numérique et à la transition écologique. La réponse par l’hyper local est devenue centrale. On a besoin de cette solidarité du dernier kilomètre qui a pu se mettre en place pendant le covid, moment où d’ailleurs les tiers-lieux ont été des acteurs centraux en fabriquant par exemple des visières pour les soignants. »

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De leur côté, les Usines n’ont pas attendu le Covid pour développer cette idée, comme l’explique Cyril Chessé : « il y avait vraiment l’idée de s’ancrer dans le territoire, travailler avec les infrastructures existantes de façon à proposer une forme de complémentarité, par exemple on bosse avec la mission locale, ou la technopole de Poitiers avec l’idée derrière de créer une convergence des enjeux. Après, c’est assez difficile de réellement fédérer, en grande partie parce que nous sommes à 15 min du centre ville de Poitiers, en pleine zone rurale. »

Des lieux trop élitistes ?

Mais l’emplacement géographique des tiers-lieux n’est pas le seul obstacle qui se dresse sur leur route, à l’heure de créer du lien social. Pour l’essayiste Jean-Laurent Cassely, qui a également écrit sur les valeurs des classes supérieures, « les tiers-lieux réunissent souvent des gens à l’image de leurs créateurs, souvent des CSP +. L’homogénéité sociale est plutôt provoquée par le fait que ces questionnements de transition écologique et numérique ont tendance à intéresser une catégorie de gens souvent plutôt éduqués. »

Voilà l’un des gros enjeux auxquels seront confrontés les tiers-lieux dans les années à venir. « Ce sont des espaces qui permettent de faire société. Il y a l’idée de rapprocher aussi des populations éloignées de l’emploi. Quantité de tiers-lieux mettent en place des formations, de l’insertion. Mais il faut faire attention. Les tiers-lieux doivent éviter de définir une nouvelle norme et par là même de créer une nouvelle exclusion, ce qui s’inscrit tout à fait à l’opposé du concept initial » explique Patrick Lévy-Weitz.

Autre enjeu, nerf de la guerre : la question du modèle économique. En moyenne aujourd’hui, les tiers-lieux fonctionnent selon des rentrées d’argent composées pour moitié de fonds propres (issus de la location de bureaux etc.) et pour moitié de subventions publiques. Du côté des Usines, « c’est un modèle économique compliqué à trouver. On doit faire le grand écart entre les missions d’intérêt général comme les médiations, les formations et notre production sur fonds propres qui représentent aujourd’hui 30 % de notre activité » soupire Cyril Chessé. En somme, sans les subventions publiques, la plupart de ces lieux ne seraient pas en mesure de développer leur volet social.

Il faudra garder un oeil sur l’évolution de cette dynamique dans les années à venir. Cette bulle d’utopie peut contenir des enseignements pour réinventer le travail, mais attention à ne pas leur prêter toutes les vertus. « Il ne faut pas se leurrer non plus » avertit Cyril Chessé, le cofondateur des Usines. Car, concernant le vivre-ensemble : « On ne remplacera jamais le rôle de l’État. »

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Article édité par Clémence Lesacq ; Crédit Photos Les Usines

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