Comment survivre au monde de l’entreprise quand on n’est pas du matin

L'entreprise est-elle adaptée aux personnes "pas du matin" ?

Paraît-il que répéter la même action 21 jours d’affilée suffirait à l’ancrer dans nos habitudes de façon pérenne. Pourtant, cela fait 27 ans que je traîne mon corps sur cette planète et que me réveiller est une épreuve toujours aussi douloureuse. Comme si chaque matin accouchait de moi à l’aide de forceps : mes paupières collent, je remplace toute forme de langage humain par des grognements, et contrairement aux bébés, aucune fessée ne saurait me raviver (je n’ai jamais essayé cela dit).

Avant d’entrer dans le monde du travail, cette aversion pour les réveils ne m’avait jamais vraiment inquiétée. La vie étudiante m’offrait un emploi du temps plutôt clément, j’avais l’option de dormir discretos en cours, de sécher, et puis j’avais encore la sève de la jeunesse, celle qui permettait de passer du sol collant d’une ténébreuse teuf aux lumières artificielles de l’amphithéâtre sans trop de dégâts. C’est pourquoi, dès ma première semaine de CDI, j’ai pleuré en réalisant que j’allais devoir me lever tôt 5 jours sur 7, et ce pour les quarante prochaines années de ma vie, sans esquive possible. Trois ans plus tard, cette tristesse ne m’a pas quittée. J’en suis venue à une terrible conclusion : les personnes qui ne sont pas du matin ne sont pas faites pour l’entreprise, et l’entreprise n’est pas faite pour les personnes qui ne sont pas du matin. C’est le fatoum.

Être du soir, et le rester

Comme 25% de la population, je suis vespérale, autrement dit, “du soir”. Concrètement, à l’heure où une grande partie des Français va se coucher, moi, je suis aussi active que Mélenchon sur TikTok. Jusqu’à 4h du matin, je suis au pic de ma productivité : j’ai plein d’idées (pas toujours très intéressantes), je trouve des solutions à mes problèmes de travail, j’ai envie de lire, d’apprendre, de me former, de créer. Mais la perspective du réveil prématuré qu’implique le monde professionnel m’oblige plutôt à me détendre pour être en forme le lendemain et me caler sur le même rythme que mes collègues. Alors chaque jour, je sacrifie le cycle naturel de mon énergie et de mon sommeil pour me conformer aux normes sociales.

Et puisque le monde du travail n’a aucune intention d’accorder ses aiguilles à mon horloge interne, j’ai tout fait pour essayer de changer. À commencer par écouter les conseils des “couche-tôt”. Comme couper mon téléphone à une heure raisonnable. Me coucher 15 minutes plus tôt que la veille chaque jour, pour finir par atteindre un nombre d’heures de sommeil raisonnable, compatible avec des horaires de bureau. M’activer davantage en journée. Éviter de vivre dans mon lit… Lors d’une ultime tentative désespérée de changement, j’ai même essayé de cuisiner des petits-déjeuners d’Instagrameurs pour me donner une bonne raison de me lever. Et si quelques-unes de ces initiatives ont porté leurs fruits sur le court terme, les “mauvaises habitudes” n’ont pas tardé à refaire surface.

Alors que je commençais sérieusement à questionner mon niveau de maturité, j’ai finalement compris que si les efforts étaient vains, ce n’était peut-être pas dû à un problème de volonté mais bien de génétique. Dans le cadre d’une étude publiée dans Nature Communication en 2016, des chercheurs ont comparé les gènes de plus de 700k personnes qui se déclaraient “du soir” ou “du matin”. Résultat : ils ont identifié 327 nouveaux emplacements de gènes influençant nos préférences en termes de rythme. C’est inscrit en nous. Nous sommes soit du soir, soit du matin, soit neutre, un point c’est tout. Et essayer de changer de camp en allant à l’encontre de notre chronotype serait en fait très difficile. La bascule doit s’opérer avec patience et pourrait - lorsqu’elle est mal gérée - causer du stress, une perte de créativité, de rigueur et même de sens. Bof. En attendant, je reste inadaptée au monde professionnel, et le seul moment ou mon chronotype “du soir” m’est favorable, c’est lorsque je réalise que je suis la dernière à partir en afterwork.

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Les gens du matin sont énervants

S’il y a bien une chose qui m’agace plus que les matins, ce sont les gens “du matin”, ces 25% de la population qui ont déjà fait un jogging, une lessive et avalé trois cafés à 9h alors que la trace de mon oreiller est encore incrustée sur ma joue. Le monde leur appartient. Ils peuvent jouir sans encombre des bas tarifs des compagnies aériennes et ferroviaires, ils n’ont pas cette voix rauque qui trahit leur récent réveil à leur premier “call” de la journée, ils arrivent à l’heure au bureau, n’ont pas la phobie de ne pas entendre leur réveil. Ils renvoient une image aussi saine qu’un “Açai bowl” ou qu’une série ado édulcorée sur Netflix. On les trouve dynamiques, on les admire ! Alors que les noctambules sont, comme les vampires, Dracula et autres monstres qui émergent une fois la nuit tombée, déséquilibrés et chaotiques.

Je suis d’ailleurs toujours surprise de constater qu’à quantité de travail égale, on dira des personnes qui commencent à bosser plus tôt qu’elles sont “énergiques”, “volontaires”, et de ceux qui préfèrent travailler tard qu’ils sont “mal organisés”, “à l’arrache”. La société favorise les personnes matinales. En témoigne la tendance au “miracle morning” mise au point par le coach de vie Hal Elrod. Son livre Miracle morning : offrez-vous un supplément de vie qui encourage à se lever deux heures avant son réveil s’est vendu à des millions d’exemplaires dans le monde. À la lecture de ce livre, j’ai eu l’impression que se lever tôt était la solution à tous les problèmes de la société : à la dégradation de la santé mentale, au réchauffement climatique, à Mercure rétrograde ou encore aux parisiens qui restent planté sur leur strapontin à l’heure de pointe. De mon point de vue de couche-tard, je n’ai jamais compris ce qui nous empêchait de déployer cette folle énergie en fin de journée. Alors ce message s’adresse directement aux vespéraux : rien ne cloche chez nous, la société et le monde du travail ne sont tout simplement pas adaptés.

Être du soir dans un monde de lève-tôt : le guide de survie

Dans un monde idéal, les entreprises seraient obligées de réserver des créneaux au milieu de la journée pour les réunions et de laisser les travailleurs libres de commencer et de finir leur journée de travail quand ils le souhaitent. Mais les choses ne sont pas ainsi. J’ai donc réuni quelques solutions pour rendre le monde du travail plus acceptable pour nous, les irréductibles anti-lève-tôt.

Le choix d’excellence consiste à trouver une entreprise un minimum… flexible (le mot est dit). Si votre métier le permet, et que votre boss n’est pas réfractaire au télétravail et plutôt souple sur les horaires, j’ai l’honneur de vous annoncer que vous êtes chanceux et plutôt bien barré. Mais attention, ne brusquez pas les choses. Avant de révéler votre aversion pour le réveil, vous devez prouver que vous êtes digne de confiance, que ce n’est pas parce que vous n’êtes pas du matin que vous avez de facto l’hygiène de vie d’un adolescent blasé qui fume trop de joints. Montrez votre fiabilité, votre rigueur, votre ponctualité. Vous devrez dans un premier temps, vous conformer aux horaires classiques, mais une fois la confiance de votre équipe et de votre boss acquise, commencez à aménager votre emploi du temps progressivement à votre guise, enfin si et seulement si, vous êtes certain de respecter vos deadlines, de répondre aux sollicitations de votre équipe et de ne louper aucune réunion. Si tout se passe bien, vous pourrez alors amener l’idée, petit à petit, à votre boss en vous montrant plus transparent sur le rythme qui vous convient le mieux. C’est en tout cas la méthode qui m’a “réussi” et grâce à laquelle j’ai pu me lever et commencer un peu plus tard ce matin (merci le télétravail), mais aussi celle pour laquelle j’écris cet article à 3h du matin. Et ça me va.

Si votre manager est hermétique au concept d’horloge interne, vos possibilités seront plus restreintes. J’ai tout de même tiré quelques maximes de mon expérience :

  • La musique est un puissant remède face à la tête dans le cul, ne vous en privez pas.
  • Mieux vaut embrasser sa soirée en s’amusant, en créant, en faisant ce que l’on souhaite plutôt que de se forcer à dormir. Vous êtes du soir, c’est comme ça, profitez-en et récupérez le week-end.
  • Le télétravail est votre ami (je le répète, mais c’est le meilleur moyen de gratter quelques heures de sommeil.)
  • Ne tentez pas de faire du sport le matin pour vous réveiller. D’après ma propre expérience, vous risquez de vous prendre une haltère dans la gueule et de renvoyer votre petit déj’ en même temps. Ne forcez pas le destin.
  • Enfin, adopter un clebs ou faire un enfant peut aider. Être responsable de la vie gastrique d’un autre être vivant serait terriblement efficace pour devenir matinal.

L’avenir appartient aussi à ceux qui adorent la grasse mat’ !

Édité par Aurélie Cerffond
Photographie par Thomas Decamps

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