Rencontre avec ceux qui sont contre le travail

Rencontres avec les internautes de Reddit, contre le travail

Du forum de la Rome Antique aux forums 2.0, l’Homme n’a jamais cessé de débattre. Il débat parfois pour faire avancer certains sujets, parfois pour les faire reculer (merci Facebook) et parfois même pour remettre en question des concepts séculaires.

Sur le forum/réseau social Reddit, par exemple, une petite communauté d’environ 50 000 personnes s’est bâtie autour d’une idée : celle selon laquelle l’Homme et le travail sont incompatibles. Sur ce SubReddit (un thème de discussion créé par les internautes sur Reddit, ndlr.) qui ne pouvait s’appeler autrement que “antiwork”, les membres s’amusent, discutent, se plaignent du travail. Mais ils se soutiennent également et imaginent ensemble un monde où le travail serait plus acceptable en partageant des articles, des memes, des vidéos, des questions, des critiques d’ouvrages ou encore des conseils. Alors, si la notion de “sens” prend de plus en plus d’importance dans nos choix de carrière, c’est tout le concept du travail qui est réévalué par cette communauté.

Nous sommes allés à la rencontre de certains de ces “antiwork” pour comprendre les motivations de leur lutte. Prêts pour une petite dose de cynisme ?

Le travail, que lui reprochent-ils au juste ?

Le travail nierait nos singularités

En parcourant les différents posts du SubReddit “Antiwork”, c’est une des accusations les plus récurrentes faite au travail : le manque d’authenticité dans les relations professionnelles. C’est d’ailleurs ce qui a provoqué un déclic chez Diablo, un des membres de cette communauté. Lorsque nous le contactons, il répond : « C’est ironique, mais je suis justement en train de travailler… » et nous explique : « Depuis que je travaille, je me suis toujours mis beaucoup de pression pour ne jamais être absent. J’ai toujours considéré que le travail était important tout en ayant le sentiment qu’on en attendait beaucoup de moi professionnellement. J’étais donc assez perturbé lorsque ma grand-mère est tombée malade car je devais m’arranger après le bureau pour aller la voir et ça me rendait fou de ne pas avoir ma liberté pour être avec elle. Elle est décédée peu de temps après et, rétrospectivement, j’ai du mal à comprendre pourquoi j’ai fait passer mon travail avant elle. J’aurais pu poser quelques jours pour lui rendre visite, mais je n’ai pas osé. Aujourd’hui ça me paraît absurde de n’avoir pas sacrifié ce temps de travail. Cet événement m’a fait beaucoup réfléchir. »

« Lorsque ma grand-mère est tombée malade (…) ça me rendait fou de ne pas avoir ma liberté pour être avec elle. Elle est décédée peu de temps après et, rétrospectivement, j’ai du mal à comprendre pourquoi j’ai fait passer mon travail avant elle. » - Diablo

Ce qu’a vécu Diablo, nous sommes nombreux à l’avoir expérimenté, dans des proportions plus ou moins importantes. La pression, la compétition et les enjeux du travail peuvent en effet nous aspirer et altérer notre sens des priorités. Le travail passe alors au premier plan dans nos vies, sans que l’on s’en rende vraiment compte. Il faut dire aussi que le monde de l’entreprise peut souvent être vu comme un milieu hermétique aux émotions et aux opinions personnelles, un monde qui peut parfois nier nos singularités. Et comme Diablo, nous sommes beaucoup à être prêts à “tout” pour conserver notre emploi…

Mais à force de se nuancer, de se réserver ou bien même de se taire alors qu’on aimerait défendre quelqu’un ou s’exprimer sur un problème personnel par exemple : on peut finir par se trahir et perdre notre estime de soi. C’est cette déshumanisation que regrettent de nombreux membres de cette communauté, dont Findutravail, un des modérateurs du SubReddit antiwork : « Je trouve que les salariés n’ont pas suffisamment la parole en entreprise car, quoi qu’il en soit, une entreprise fera toujours passer le capital avant l’humain… J’ai d’ailleurs été déçu par la majorité de mes managers mais également par beaucoup de mes collègues. La plupart de mes relations au travail ont été dictées et entravées par les intérêts de chacun, elles sont souvent trop stratégiques et réfléchies. » Ce que Findutravail pointe ici du doigt, comme d’autres nombreux membres de ce SubReddit, c’est un certain manque d’authenticité au sein de l’entreprise. Surtout que, pour Diablo comme pour Findutravail : « Nous donnons beaucoup de nous-mêmes, alors que les entreprises peuvent, elles, très bien se passer de nous du jour au lendemain… »

« La plupart de mes relations au travail ont été dictées et entravées par les intérêts de chacun, elles sont souvent trop stratégiques et réfléchies. » - Findutravail

Le travail ne devrait pas définir notre place dans la société

Pourquoi se sent-on inutile lorsqu’on est au chômage ? Pourquoi se sent-on dévalorisé lorsqu’on réalise que notre salaire est inférieur à celui d’un ami ? Pourquoi nos proches nous félicitent-ils lorsqu’on a travaillé de longues heures d’affilée ?

On a longtemps associé travail et dignité puisque le travail : c’est notre contribution à la société, c’est un moyen de modeler le monde à notre image mais également de s’accomplir. Quant au salaire, un moyen de nous récompenser. Mais encore une fois, ce postulat est remis en question par la communauté antiwork. Et lorsqu’on demande à SuperHeros, un des membres, ce qu’il en pense, il nous répond : « J’ai du mal à concevoir le fait que la nourriture, l’eau et le logement, qui sont des ressources nécessaires à la survie de l’Homme, dépendent de notre salaire. Je ne pense pas que le salaire doit déterminer notre valeur. Car tout de suite cela implique une notion de “mérite”, or, selon moi, tout le monde mérite le minimum vital. »

« Je ne pense pas que le salaire doit déterminer notre valeur. Car tout de suite cela implique une notion de “mérite”, or, selon moi, tout le monde mérite le minimum vital. » - SuperHeros

De fait, le revenu universel est fréquemment débattu sur Reddit : « Dans des décisions à long terme, j’aimerais voir ce que pourrait donner un revenu de base universel financé par des communautés locales, plus comme une aide mutuelle qu’une grande décision parrainée par le gouvernement. » ajoute Findutravail. Pour d’autres, cette solution pourrait même s’accompagner d’une plus grande automatisation du travail. Ainsi, certains d’entre nous pourraient mettre fin à nos activités professionnelles ou bien les diminuer afin de nous consacrer à d’autres occupations qui pourraient également créer de la valeur dans la société.

Pourtant, ne pas travailler est souvent perçu par la société comme dégradant. Sur le forum d’ailleurs, certains membres s’amusent à l’idée de cacher leur aversion pour le travail pour ne pas être mal vus. Nous avons même pu lire ce message plein de cynisme : « Je suis sûr qu’à mon travail, il y en a d’autres qui sont contre le travail, mais tout le monde est tellement neutre que c’est impossible de les détecter… » Alors, être anti-travail fait-il de nous des anti-héros ?

Lorsqu’en 1932, le mathématicien Bertrand Russell disait : « Une grande douleur est provoquée par la croyance que le travail rend vertueux » (‘Immense harm Is caused by the belief That work is virtuous’), il ne se doutait pas qu’un siècle plus tard, des dizaines de milliers de personnes se retrouveraient à extérioriser cette souffrance sur les forums en ligne. Car déjà à l’époque, Bertrand Russell questionnait cette association d’idées. Selon lui, au début du XXème siècle, on encourageait le travail manuel en valorisant le “travail dur”, l’effort, et en promettant en quelque sorte le paradis aux travailleurs, puisque les heures passées au travail les empêchaient de tomber dans l’alcool ou de devenir des voyous.

Aujourd’hui, si le travail s’est sédentarisé, cette valorisation de l’effort a certainement marqué notre culture puisque un quart des Français aurait déjà travaillé tard pour être bien vu par leur hiérarchie. Dans la plupart des discussions, les “antiwork” semblent rejeter totalement cette allégation et trouvent injuste voire incorrecte l’idée selon laquelle la valeur de l’homme serait définie par son travail.

« Une grande douleur est provoquée par la croyance que le travail rend vertueux. » - Bertrand Russell

Travail vs temps libre

C’est LA question qui revient le plus sur le réseau social : pourquoi devrait-on dédier la majorité de notre temps au travail ? « En tant que salarié, on vend notre ressource la plus précieuse à notre entreprise : le temps. Je ne supporte pas l’idée de mettre toute mon énergie dans le travail, rentrer chez moi épuisé et n’avoir rien à donner à ceux que j’aime. », explique Diablo.

« En tant que salarié, on vend notre ressource la plus précieuse à notre entreprise : le temps. » - Diablo

Comme quand nous regardions par la fenêtre à l’école en s’imaginant jouer avec nos copains, eux s’imaginent des journées… sans travail. Sur Reddit, nous sommes d’ailleurs tombés sur cette phrase qui résume parfaitement cette pensée : « Il n’y a rien que j’aime faire 8 heures d’affilée. » Beaucoup d’entre eux affirment qu’aucune activité ne semble être acceptable 5 jours sur 7, minimum 8 heures par jour. Jouer à son jeu vidéo, se livrer à une activité artistique… quelque soit la discipline, dès lors que nous sommes “forcés” de la pratiquer aussi longtemps, celle-ci se transformerait en fardeau.

« Il n’y a rien que j’aime faire 8 heures d’affilée. »

Diablo déplore le fait de ne pas pouvoir se consacrer au sport, pour d’autres il s’agit de voir des films, jouer à des jeux, faire des recherches, lire… Beaucoup vivent cette lutte contre le travail comme un combat pour avoir plus de temps accordé aux loisirs dans leur vie. D’ailleurs, pour Brian Dean, auteur de l’essai Antiwork, si travail et loisir s’opposent comme les faces d’une pièce de monnaie, l’un ne va pas sans l’autre : le loisir se mérite, et n’est “possible” que grâce à un travail acharné.

C’est ce manque de liberté qui fait souffrir ces anti-travail. Ne pas décider de ses horaires, se plier à une forme de discipline au risque de se faire licencier… « Est-ce réellement acceptable ? » se demandent-ils. Nombre d’entre eux utilisent d’ailleurs la méthode Descartes, qui consiste à faire table rase de toutes les idées acquises, afin de questionner le concept de travail « Je n’ai pas toujours été contre le travail. Je me suis toujours dit que le travail était une plaie mais que je ne pouvais rien y faire. Mais je n’avais jamais questionné ce sentiment de pénibilité, je m’étais toujours dit que ça devait juste être un autre aspect de la société que je ne comprenais pas. Pourtant, nous sommes beaucoup à endurer des “bullshit jobs” comme le dit l’anthropologue David Graeber. » nous explique Findutravail. Mais alors, est-il possible de se réapproprier son temps et de fuir le travail ? Ils ont leur petite idée…

« Je n’ai pas toujours été contre le travail. Je me suis toujours dit que le travail était une plaie mais que je ne pouvais rien y faire. Mais je n’avais jamais questionné ce sentiment de pénibilité. » - Findutravail

Le travail est-il inévitable ?

Oui… mais à quel prix ?

Il est rare qu’autour de nous, quelqu’un ait déjà eu “le choix” de travailler ou non. Le travail est une évidence pour la plupart d’entre nous. Et ce, au grand dam de SuperHeros qui a réalisé dès l’âge de 14 ans qu’il serait contre le travail. Sur Reddit, SuperHeros n’emploie d’ailleurs pas le terme “travail”, mais “travail forcé” : « J’ai réalisé assez jeune qu’être forcé à travailler tous les jours contre mon gré n’était pas normal. J’ai décidé de sortir du système scolaire et enchaîné quelques boulots. Ils n’étaient pas ennuyeux, pas difficiles, mais j’ai toujours démissionné car je ne supportais pas l’idée d’être contraint au travail. Je suis contre le fait de forcer les humains à faire quoi que ce soit, point ! Je l’ai été depuis longtemps et je le serai jusqu’à la fin de ma vie ».

Si pour donner du sens à notre travail, on préconise généralement de choisir un job dans lequel on s’épanouit aussi personnellement, c’est-à-dire dans lequel on développe nos compétences, dans lequel on construit notre identité, pour SuperHeros, c’est toute la notion de libre arbitre dans le travail qu’il faut remettre en question. Un témoignage qui nous rappelle les grands classiques de dissertation de philo « Le travail est-il un devoir ? », « Le travail fait-il obstacle à notre liberté ? »

« J’ai réalisé assez jeune qu’être forcé à travailler tous les jours contre mon gré n’était pas normal (…) Je suis contre le fait de forcer les humains à faire quoi que ce soit, point ! Je l’ai été depuis longtemps et je le serai jusqu’à la fin de ma vie. » - SuperHeros

Pour SuperHeros, la réponse à la question: « peut-on vivre sans travail ? » est claire et nette : « oui, mais il faut en accepter les conséquences. » S’il est heureux de pouvoir se consacrer à ses passions, il a aussi dû abandonner certains privilèges : « Je vis chez mes parents. Ce n’est pas très confortable sur certains points mais très confortable sur d’autres aspects. Honnêtement, vivre avec mes parents n’est pas drôle, mais ça en vaut largement la peine car ça me permet de disposer de mon temps. Et puis, il faut se rappeler qu’encore aujourd’hui dans de nombreux pays les familles vivent toujours ensemble, même lorsque les enfants grandissent. »
En arrêtant de travailler, SuperHeros a également perdu son indépendance. Qu’on compte sur nos parents, un conjoint ou sur des allocations, le fait d’arrêter de travailler nous contraindrait forcément à vivre au crochet d’autrui.

« Vivre avec mes parents n’est pas drôle, mais ça en vaut largement la peine car ça me permet de disposer de mon temps. » - SuperHeros

Mais sortir du monde du travail impliquerait aussi des conséquences sociales. Lorsqu’on pense au temps que l’on passe à parler de travail avec nos amis, il est logique qu’en sortant de ce système, le lien social soit plus difficile à créer ou à maintenir : « Quand on n’a pas de salaire, on ne peut pas réellement participer aux activités sociales. Je ne peux plus aller à des événements, comme boire un verre dans un bar, et puis je n’ai pas de voiture donc je ne peux pas non plus me déplacer. Je ne peux pas non plus acheter de cadeaux pour les anniversaires ou pour Noël. En fait, je n’ai rien à offrir, donc j’ai rapidement perdu contact avec mes amis. C’est de ma faute, mais je ne veux pas être un fardeau pour les autres. » Si SuperHeros ne semble pas regretter son choix, d’autres antiwork ont trouvé des solutions pour rendre le travail plus tolérable.

La libéralisation de l’entreprise peut-elle le rendre plus acceptable ?

Heureusement, certaines actions assez simples ont déjà commencé à réconcilier Diablo avec le travail : « Depuis quelques temps, je bosse pour une entreprise qui me donne pas mal de libertés. Je travaille principalement à la deadline, alors la seule chose qui importe, c’est que je rende mon travail en temps et en heure. Je peux me lever un peu plus tard, ou me coucher un peu plus tard si j’en ai envie, je peux faire mes courses pendant la journée, ou bien faire du sport ou encore jouer à un jeu quand je veux. J’ai également la possibilité de faire du télétravail. Tous ces paramètres ont déjà nettement amélioré ma situation. » Même son de cloche pour Findutravail : « Personnellement, je suis pour une grande révolution dans le monde du travail, mais certains changements progressifs seraient d’abord les bienvenus. Le salarié devrait être plus entendu sur son lieu de travail, il devrait y avoir plus de flexibilité en matière d’horaires, on pourrait également instaurer une semaine de travail plus courte… » Selon lui, on pourrait même envisager d’autres alternatives pour ne pas vivre au crochet des autres lorsque l’on ne travaille pas, comme par exemple : vivre en communauté pour diviser les coûts de la vie ou encore opter pour un mode de vie plus frugaliste.

« Depuis quelques temps, je bosse pour une entreprise qui me donne pas mal de libertés. Je travaille principalement à la deadline, alors la seule chose qui importe, c’est que je rende mon travail en temps et en heure. » - Diablo

Semaine de 4 jours, télétravail, flexibilité des horaires… Le monde du travail semble avoir entendu leur colère puisqu’il se métamorphose petit à petit et s’adapte à de nouvelles attentes. On espère qu’il saura convaincre ces “antiwork”… Pour le moment en tous cas, s’exprimer sur ce forum permet à cette communauté de rêver d’un autre monde du travail et de remodeler la société.

« Nous sommes aujourd’hui plus de 50K à échanger sur ce SubReddit, et c’est un de mes plus grands accomplissements politiques. Avec les autres modérateurs, nous sommes heureux de générer de la conversion et de la réflexion sur ce sujet. Même si parfois, ça renforce un peu la négativité… » conclut pour nous Findutravail. Et si vous aussi, vous avez une dent contre le travail, pour vous pouvez partager avec cette communauté ici !

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Photo by WTTJ

Gabrielle Predko

Journaliste - Welcome to the Jungle

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