Psycho Boulot : pourquoi la quête de sens au travail n’a aucun sens ?

Pourquoi la quête de sens au travail est absurde
Un article de notre expert.e

PSYCHO BOULOT - Pourquoi procrastine-t-on parfois au travail alors qu’on est “sous l’eau” ? Pourquoi imagine-t-on toujours le pire au boulot comme dans la vie ? Pourquoi travaille-t-on 5 jours par semaine et pas 3, 4 ou 6 ? Ou encore, pourquoi a-t-on décidé que les week-ends étaient une bonne idée ? Découvrez Psycho Boulot, la série qui vous offre un divan confortable où aborder les questions existentielles du monde du travail, et prendre (enfin) un coup d’avance sur votre cher cerveau grâce à notre expert du Lab Albert Moukheiber.


« Trouve un boulot que tu aimes et tu n’auras jamais à travailler un seul jour de ta vie. » Ce proverbe, attribué à Confucius, fait un carton dans nos vies modernes. Il représente, selon moi, le témoignage de notre propension à adorer les aphorismes, surtout quand ils ne veulent rien dire. Personnellement, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui m’a dit : « Chouette ! Demain, je vais aller travailler ». Le travail, parfois (allez, souvent même), renvoie plutôt à une activité pénible qu’on se retrouve obligé de faire.

À notre époque, l’élément que l’on retrouve en tête de toutes les nouvelles injonctions humaines, c’est définitivement la quête de sens. La bouffe que je mange, les enfants que j’éduque, le travail que je fais, les vacances que je passe, les habits que j’achète… Tout doit avoir un sens. Cela dit, ce sens ne ressemblerait-il pas à ces aphorismes qui ne veulent rien dire ? Et si l’on plonge tous la tête la première dans une absurdité, alors cette quête de sens ne serait-elle pas en train de nous faire plus de mal que de bien ?

De la philosophie pour des sweats à capuche

Depuis toujours, l’humain se cherche et se perd dans sa quête de sens existentielle. Dès les premiers textes philosophiques, on retrouve des longs développements sur la direction du sens de la vie. Mais si ces interrogations ont toujours existé, nous assistons récemment à une sorte de déluge d’injonctions liées au sens. Appliquée au monde du travail, cette averse compose un storytelling permanent, raconté par des boîtes qui cherchent à attirer de nouveaux·elles collaborateurs·ices.

À tel point que, désormais, nous assistons à une inversion de la charge selon laquelle ce n’est plus l’individu qui doit trouver un sens à sa vie, mais son entreprise qui lui impose un sens. La preuve ? Tous ces slogans absurdes qui parcellent la surface marketing des boîtes que vous retrouvez dans le métro ou sur vos fils Instagram. Aujourd’hui, une société qui fabrique des sweats à capuche va soumettre un slogan inspiré, comme si elle avait trouvé le sens de l’existence.

« Le bullshit pseudo-profond », voilà comment le chercheur en sciences cognitives canadien Gordon PennyCook a théorisé le mal de l’époque. Ce non-sens représente des phrases, des injonctions qui ont l’allure de la profondeur mais qui se révèlent être dénuées de sens. La question que l’on pourrait se poser serait alors : « Cette quête de sens permante avec laquelle on nous bassine toute la journée ne serait-elle pas un grand bullshit pseudo-profond ? ». Comment trouver du sens dans un boulot alimentaire ? Comment trouver du sens lorsque je travaille dans une grande entreprise qui produit du greenwashing toute la journée ?

J’ai appris récemment que nous avions construit la première usine au monde capable de capturer du CO2 dans l’air pour le transformer en oxygène. Évidemment, l’entreprise responsable se présente comme la seule qui ait du sens. En réalité, ce que vient d’inventer cette société existe déjà : cela s’appelle un arbre. Mais animée par cette quête de sens, elle a préféré détruire un ecosystème, transformer tout un terrain, construire une usine pour faire ce qu’on était déjà censé savoir faire. Cette course infernale à la production de sens se retrouve dans les moindres recoins d’affirmations qui promeuvent la responsabilité et l’utilité dans le monde du travail moderne. Combien de fois avons-nous entendu cette phrase : « Moi, mon travail, il sert à quelque chose » ?

En réalité, ce « bullshit pseudo-profond » est en train de nous déculpabiliser, de nous déresponsabiliser. Il nous détourne même du véritable sens qui voudrait que nous affrontions de nombreux challenges hyper légitimes comme la lutte contre les discriminations et les inégalités sociales ou le combat - immense - contre le dérèglement climatique. Cette injonction à devoir trouver du sens à la vie grâce à notre travail se révèle alors être une sorte d’excuse, provoquée encore une fois par cette inversion de la charge selon laquelle nos boulots prennent une place centrale dans nos vies alors que pour beaucoup d’entre nous, le taf, c’est juste un truc obligatoire pour pouvoir faire autre chose à côté. Ne devrait-on pas abandonner cette quête permanente au bullshit pour pouvoir réaliser autre chose de plus légitime ?Je suis persuadé que nous arriverons à faire quelque chose de plus utile si nous travaillons moins.

Se protéger avec son propre bullshit

Alors, que faire ? Comment se protéger de l’absurdité et du non-sens ? Déjà, méfiez-vous des phrases toutes faites : au mieux, elles ne veulent rien dire, au pire, elles vous feront prendre la mauvaise direction. Essayez de vous demander si ce que vous venez de lire a vraiment un sens ou si ce n’est pas juste de jolis mots collés les uns derrière les autres.

Ensuite, il existe une autre voie : embrassez ce non-sens. Acceptez de vivre avec. Quoi que nous fassions, il faudrait vivre avec l’idée que le monde est absurde. Ce n’est pas moi qui le dit mais Emil Cioran, un de mes philosophes préférés. Cioran nous explique que la vie n’a aucun sens et que c’est la raison pour laquelle elle vaut la peine d’être vécue. Selon lui, l’inverse nous condamne : si j’estime que la vie a un sens qu’on nous impose, alors je n’ai plus d’espace pour exister. Alors que si je décrète qu’elle n’a pas de signification, je peux laisser la place à des choses réelles qui auront un impact concret sur le monde dans lequel je vis. Une manière de dire que c’est paradoxalement quand je ne le cherche pas que je peux trouve un sens profond à ce que je fais. Attendez, ce ne serait pas moi qui fait du bullshit pseudo profond tout à coup ?

Article édité par Matthieu Amaré, Photo par Thomas Decamps pour WTTJ.

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Psycho Boulot

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