Indispensables mais précaires : qui seront les paysans de demain ?

Agriculture et précarité : qui seront les paysans de demain ?

Que ce soit dans Ravage de Barjavel (1943) ou dans Interstellar de Christopher Nolan (2014), nombreuses sont les œuvres de Science Fiction qui imaginent la nécessité, dans un futur plus ou moins proche, de revenir en masse au travail et à la vie de paysan·ne·s. On y voit l’urgente nécessité de nourrir la population dans un monde qui s’effondre, comme le révèlent aussi les dernières crises écologiques, sociales et climatiques. Avant 2020 et la crise sanitaire, la question de l’autonomie alimentaire semblait moins urgente, mais l’éventualité d’un manque s’est fait sentir jusqu’à pousser certains à se ruer vers les supermarchés. Paradoxalement, en France, le nombre d’agriculteurs·trices ne fait que s’effondrer. La chambre d’agriculture déplore ainsi une baisse de 30% des installations depuis 2000, tandis que 36% des exploitants sont en âge légal de partir à la retraite d’ici 2026. Mais alors, qui seront les paysan·n·es de demain s’il en reste encore ? Reconverti·e·s, jeunes actif·ve·s, issu·e·s du milieu agricole ou non, les paysan·ne·s de demain sont là, mais à quel prix ?

« C’est après un woofing au Canada chez un paysan complètement autonome que j’ai décidé de me lancer » se souvient Eugénie, maraîchère et cuisinière sur la côte basque. Après une formation en cuisine et quelques années de voyage, elle a commencé à cultiver en permaculture il y a deux ans, et son projet se développe puisqu’elle vient d’acheter un terrain de 1 700 m2. Jonglant entre plusieurs activités, autour de la cuisine et des retraites artistiques, Eugénie ne se revendique pas vraiment comme une paysanne, mais s’y rêve déjà. À 50 kilomètres de là, dans le Béarn, Paul et Michelle, jeune couple d’éleveurs de 26 et 22 ans, assument pleinement leur reconversion dans le monde paysan. Après une licence en histoire de l’art pour Michelle et une école de commerce pour Paul, c’est l’amour de la bonne viande qui les a dirigés vers ce mode de vie traditionnel.

À écouter et lire les retours “à la vie paysanne” de certains passionnés, encouragés par une appétence accrue des consommateurs au local, elle pourrait sembler loin, l’époque où le sociologue Henri Mendras prédisait « La fin des paysans ». Depuis quelques années, l’image de la paysannerie renaît de ses cendres grâce à l’industrie du luxe ou au “marketing du terroir”, et ce regain d’intérêt se reflète d’ailleurs dans les effectifs de l’enseignement agricole. Selon Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et de l’alimentation, « rien qu’en 2021, le nombre d’apprentis a augmenté de 22%, c’est un record. » L’enseignement agricole technique a plus que doublé entre 1995 et 2020, passant de 17 395 à 42 637 personnes.

Preuve également de cette transformation : les femmes représentent désormais 45 % des élèves, étudiants et apprentis de l’enseignement agricole. Elles sont à présent majoritaires parmi les étudiants des établissements de l’enseignement supérieur agronomique, vétérinaire et de paysage ; d’où l’arrivée d’une jeune génération d’agricultrices en rupture avec « le modèle de l’épouse », illustrée par le collectif « Les paysannes en polaire ». L’engouement est tel que Xavier Niel a lui aussi investi la paysannerie en créant le campus Hectar, une école qui mêle agriculture, entrepreneuriat et tech pour relever ce défi : celui de former les paysans de demain. Ouverte cette année, elle accueille 11 start-ups de la Smart agriculture, et compte en accueillir 80 autres d’ici 2024.

Les désillusions

Pourtant, malgré une image plus positive du paysan, leur nombre ne cesse de diminuer, et pour cause : les désillusions qui accompagnent le métier sont nombreuses. Bien loin du fantasme bobo du retour à la terre. Fabien et Sébastien, de la ferme Ametzalde, font partie de ceux qui ont fait le choix d’une agriculture écologique et hautement responsable. Labellisé « Idoki », un label basque qui complète le label biologique français, ce couple d’éleveurs produit environ 100 litres de lait par brebis, contre en moyenne 250 litres pour une production dite « normale ». Pour joindre les deux bouts, tous deux multiplient les boulots : extra dans un bar, cours de comptabilité agricole, cours de basque et accueil des visiteurs… Alors qu’ « on oublie vite que le métier d’éleveur, c’est du 6 h-20h ». Fabien était géologue avant de devenir berger, et respecter le vivant est pour lui primordial, mais il regrette les prix du lait imposés par l’industrie. « On nous achète le litre 1 euro, on fait un chiffre d’affaires de 20 000 euros dans ce cas, mais avec 70 000 euros de charges. »

Pour Pierre, de la ferme maraîchère Dachedise à Tarnos, c’est le modèle semi-intensif qui est souvent le plus rentable. En faisant des économies d’échelle tout en respectant au mieux la nature, il a considérablement augmenté la production par rapport à celle de son père, disposant à l’époque d’une ferme d’1,5 hectare, contre 13 désormais. « Parce qu’il faut tout de même pouvoir vivre de son métier », assume-t-il, bien que ce ne soit pas la norme dans le monde paysan (le salaire moyen en 2017 était de 1 390 euros, ndlr.). Il n’a pas non plus de scrupule à utiliser des produits phytosanitaires, en dernier recours, « comme on pourrait le faire avec des antibiotiques ».

Pour Félix Noblia, paysan-chercheur et startupeur de l’agroécologie dans le Sud Ouest, la paupérisation massive des agriculteurs est un combat de tous les instants. « Ça fait plus de 5 000 ans que les paysans ont faim » affirme-t-il, sonnant le tocsin sur le monde paysan et sa durabilité. Et face à la difficulté de suivre l’augmentation du coût de la vie, seule la capacité de financement propre d’un paysan fait la variable d’ajustement et la viabilité du projet. Autrement dit, « un paysan travaille pour la gloire » et les difficultés sont (trop) nombreuses. Félix les énumère, las : les distorsions de concurrence, face notamment aux travailleurs détachés marocains en Espagne, ou encore toute cette main d’œuvre gratuite, que sont les parents et conjoints des agriculteurs qui les accompagnent au quotidien.

Face à un nombre d’agriculteurs réduit à peau de chagrin, certains envisagent une solution à la Black Mirror. Une culture par drône, où les paysans seraient de simples opérateurs de maintenance pour des grands groupes. Sinon, il faudrait, selon Félix, un rééquilibrage selon la loi de l’offre et de la demande, « quand les gens auront faim ». Il prend l’exemple du secteur biologique : la production augmente, mais la consommation stagne et le prix est ainsi revu à la baisse. Il accuse sans surprise les grandes surfaces, qui tirent sur les prix, entretenant alors un dérèglement social, climatique et écologique contraire au développement durable. Plus concrètement, pour revaloriser la paysannerie, il faudrait que les prix augmentent radicalement, car « l’agriculteur doit accepter de travailler à 2 euros de l’heure et 90 heures par semaine pour aller au restau une fois par mois » ajoute-t-il.

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Le droit à la ferme

Le problème, continue Félix, c’est aussi l’installation ou la transmission, car il faut, pour beaucoup, commencer par des emprunts énormes. Tout devrait être réinventé, via un nouveau modèle de ferme, avec des consommateurs et collectivités actionnaires pour construire des modèles plus sécurisants pour ceux qui travaillent. C’est aussi le point de vue de Lucien de l’association ReNouveau Paysan. « Un paysan a droit, comme tout citoyen, à un logement » assène-t-il. Cette association a pour objectif d’attirer les bailleurs sociaux, qui ne viennent que très peu dans les fermes. « Il vaut mieux être salarié à 6 000 euros par mois, que propriétaire à 600 000 de dettes » soutient pour sa part Félix Noblia. Soumis aux APL, le loyer reste bas pour le repreneur avec comme modèle un bail rural environnemental, un projet que la région Nouvelle Aquitaine et certaines universités locales apprécient déjà grandement. Pourtant, assure et peste Lucien, le gouvernement « traîne des pieds devant cette initiative en multipliant les temps administratifs. »

Néanmoins, tendre vers un modèle résilient, le plus local et respectueux possible selon les contraintes de rentabilité, semble être menacé par l’irruption des firmes géantes de l’agroalimentaire. Récemment, le mastodonte industriel Euricom a ainsi acquis des terres de riz camarguais, exigeant quand même sa part de subsides, soit 680 000 euros en 2020, contre environ 30 000 en moyenne pour une ferme. Plus on possède d’hectares, plus on bénéficie d’aides, favorisant ainsi un agrobusiness avec l’émergence d’acteurs qui annihile la paysannerie et le vivant. Il est donc urgent, selon Félix Noblia, de trouver les ressources privées, à défaut des publiques, pour défendre les paysans et un modèle agricole écologique. Pour se faire, il a ainsi monté avec d’autres une start-up, Régénération qui établit des produits financiers sur l’externalité des systèmes agricoles, sur le stockage carbone dans les sols, sur la biodiversité, et sur la préservation des ressources. Avec deux levées de fonds, et une contractualisation de 2 000 hectares, et accompagnée par des comités scientifiques et agricoles, Régénération a pour objectif de contractualiser 10 millions d’hectares sur 10 ans. De quoi, Régénération l’espère, permettre un jour un réel retour et engouement pour le (vrai) métier de paysan·ne.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photos par Thomas Decamps pour WTTJ

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