« Menottes dorées » : restez-vous dans votre boite par envie... ou par confort ?

« Menottes dorées » :  restez-vous dans votre boite par confort ?

Salaire à six chiffres, intéressement, voiture ou appartement de fonction, télétravail, vacances illimitées, assurance maladie… Et si les avantages offerts par l’entreprise nous enfermaient dans une cage dorée ? Comment repérer que la flamme ne brûle plus et qu’on s’oblige à rester, par peur de perdre son confort ?

« Dans les grands groupes, plus tu évolues, plus tu es récompensé. Plus tu possèdes, plus tu en veux… Une fois que tu as gagné en qualité de vie, tu te sens redevable, alors tu travailles encore plus et hop, c’est le guet-apens. » Malgré son franc-parler, Morgane (1), 35 ans, responsable du contrôle de gestion dans une grande entreprise de BTP, ne se sent pas emprisonnée. Galvanisée par sa folle ascension, elle sait qu’elle n’hésitera pas à partir si son épanouissement et son bien-être sont menacés, comme beaucoup de confrères et consœurs de sa génération. « Les entreprises ont bien compris que ces atouts ne marchaient plus, surtout auprès des jeunes », estime la jeune femme.

La question du point de rupture

Morgane est pourtant bien consciente qu’elle a atteint un stade de sa carrière où « il faudra réfléchir à deux fois » avant de partir. Expatriée depuis un an en Martinique, au sein d’une filiale de sa précédente entreprise, elle a doublé son salaire et considérablement gagné en confort de vie. Épargne d’entreprise, voiture, essence, logement, prime, intéressement… Tout est pensé pour qu’elle ait envie de rester le plus longtemps possible chez ce mastodonte du bâtiment. Pour Gérald Ledford, spécialiste américain des stratégies en entreprise, ce phénomène s’apparente à des “menottes dorées”. Un cocon rassurant et séduisant dans lequel des salariés trop chouchoutés se sentent enfermés. C’est également une arme de rétention massive des employeurs pour pousser leurs troupes à donner toujours plus. Craignant de mettre le doigt dans l’engrenage d’une surconsommation liée à son évolution professionnelle, Morgane reste prudente et tient à garder son mode de vie d’avant l’expatriation.

Cet engrenage du “gagner plus, pour dépenser plus”, pour twister une célèbre formule politique, Sébastien (1), 43 ans, avocat en droit des affaires, s’en plaint souvent… sans bouger d’un iota. « Je me fais chasser sans arrêt. Certains postes sont canons mais à chaque fois, la discussion s’arrête au budget. Avec mes deux appartements, les restos du midi et du soir et les vacances à 10 000 euros la semaine, les concurrents peuvent rarement gagner la partie », raconte-t-il, lucide. Le quadragénaire dit ne pas souffrir de sa situation, évoquant pêle-mêle « les mecs qui vont à l’usine », « les gens qui galèrent à boucler leur fin de mois », même s’il finit par lâcher avec certitude qu’il « faudra fuir un jour ». Horaires à rallonge, pression maximale et gestion d’egos XXL sont des revers, pas toujours simples à gérer.

Se sent-il menotté pour autant ? Pas si simple, réplique-t-il : « Peut-être que je n’ai pas encore atteint mon point de rupture psychologique ! » Ce qui le tient surtout, ajoute l’avocat, c’est ce critère également souligné par Morgane : des perspectives d’évolution potentielles… et fulgurantes.

Natacha (1), elle, est plus que sceptique sur le fait que l’argent soit le seul argument de vente des entreprises. « Si point de rupture il y a, il dépend surtout de l’appétence pour le risque et du goût de l’aventure de chacun », estime cette chief of staff chez Microsoft US. Amandine Ruas, thérapeute et coach professionnelle certifiée, abonde : « Si l’envie de partir est là, la peur de l’inconfort et de l’inconnu sera très forte, en particulier quand le niveau de vie est très élevé, souligne cette ancienne RH. Mais je crois que ces peurs dépendent plus des personnalités que des postes. » Néanmoins, le thermomètre de la peur varie obligatoirement selon les moments de vie. « Quand tu as des enfants, c’est compliqué de quitter une boîte solide et rentable, dans laquelle tu peux te projeter et faire des projets, pour toi et ta famille », reconnaît Natacha.

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Reprise sur marchandise

Mathilde, juriste dans une grande banque française qui a contracté un prêt immobilier à taux avantageux grâce à son employeur sait qu’elle le perdra si elle se laisse séduire par la concurrence. « Si je veux changer de poste, cette situation me poussera forcément à regarder en priorité les offres de mon groupe, d’autant que la mobilité est facilitée et qu’on peut se réinventer en exerçant même différents métiers au cours de notre carrière », explique la jeune femme. Par étonnant que cette méthode de reprise sur marchandise soit d’ailleurs, selon une enquête du cabinet de conseil britannique Savanta réalisée fin 2021, l’un des instruments de fidélisation privilégiés des dirigeants d’entreprises cotées, dans leur guerre des talents. La plupart envisagent de gonfler ces incitations financières (principalement des stock-options ou actions gratuites), mais de les échelonner sur plusieurs années… Et de les faire rembourser en cas de départ prématuré.

C’est donc aussi ce filet de sécurité que représente l’entreprise, sur un plan matériel et symbolique, qui peut inciter les salariés à rester, malgré d’autres aspirations. « Un critère non négligeable dans la période troublée que nous traversons », estime Elisa, qui a lâché son rêve d’enseigner pour reprendre son poste de RH, incapable de joindre les deux bouts en tant que maman solo.

Enfermé dans le regard des autres

Pourtant, aucun salarié interrogé pour cet article ne s’est reconnu totalement dans le concept de menottes dorées. Preuve que la quête de fidélité recherchée par les entreprises fonctionne ? Peut-être. Ou preuve que ce confort retarde, voire “gèle” le point de rupture ressenti par les salariés. Conditionnés à avancer, reconnaissants de ce cadre gratifiant, les salariés malheureux seraient-ils finalement menottés sans le savoir ? L’hypothèse est valable, si l’on en croit le sentiment de culpabilité si puissant que perçoit Amandine Ruas avec ses salariés en reconversion. « N’est-ce pas un caprice que de vouloir partir, alors que tout a l’air parfait ? », lui confient les salariés qui viennent la consulter.

Dans la course à l’épanouissement professionnel, serions-nous notre propre pire ennemi pour reconnaître que le piège se referme sur nous ? Et comment expliquer ce manque de discernement ? Bien souvent, la peur du jugement des autres et de la méconnaissance de soi ont tendance à amplifier le phénomène. « Il y a un vrai travail de déconstruction des préjugés, notamment sur ce qu’est le bonheur au travail. Beaucoup ont été biberonnés à l’idée qu’un bon salaire était synonyme de réussite », souligne Amandine Ruas, qui n’hésite pas à poser la question qui fâche : « à combien chiffrez-vous le fait d’être heureux de se lever le matin ? »

Cette déconstruction mentale passe aussi par une analyse profonde de ses envies, besoins et valeurs, souvent aussi biaisés. Régulièrement, la thérapeute rencontre des salariés persuadés d’avoir un niveau de vie incompressible, alors qu’ils sont accros à ce qu’elle appelle des dépenses de compensation. « Shopping, sorties, soirées… Quand on est frustré, épuisé, on a besoin de se faire plaisir ! » Beaucoup craignent aussi de perdre leur statut social et plus largement leur place au sein de la société.…« C’est la première question qu’on pose : tu fais quoi dans la vie ? Inconsciemment ou pas, on classifie les gens comme cela, regrette Amandine Ruas. Ce conditionnement commence très tôt : on ne demande jamais aux enfants qui ils veulent être, mais ce qu’ils veulent faire plus tard. »

Remise à plat, action et relaxation

Difficile, dans ce contexte, de prendre conscience de cet enfermement, d’autant plus lorsque l’on se sent happé par une routine effrénée. Pourtant, certains signaux, très explicites, permettent de tirer la sonnette d’alarme, rappelle la thérapeute. « Se plaindre sans cesse de son travail, surconsommer de la caféine ou de l’alcool, enchaîner les insomnies, se sentir déconnecté de soi, avoir la boule au ventre, s’ennuyer… » Il est parfois nécessaire d’être à l’écoute de nos émotions et de nos sensations : notre cerveau est capable de nous duper, mais notre corps, lui, ne trompe pas. Si la souffrance d’aujourd’hui est plus grande que l’inconfort de partir, pas de doute. On a atteint le fameux « point de rupture ».

Encore faut-il, ensuite, passer à l’action. Une étape souvent délicate, indique la thérapeute, qui recommande de demander de l’aide lorsque la situation dure au-delà de 4 à 6 mois. « Parler à un professionnel permet aussi de distinguer ses propres peurs de celles qu’on a inconsciemment intégrées depuis l’enfance, ou que l’entourage projette sur soi, indique la thérapeute. Les changements confrontent les autres à leur propre inaction. » Si la santé mentale trinque, pensez respiration, méditation… et déconnexion. « Regarder la peur en face, c’est éviter qu’elle soit un frein à notre décision de changer. Mais cela nécessite des temps de silence et de recul, difficile dans une société où la pub et les réseaux sociaux nous exposent des vies rêvées qui poussent à des comparaisons biaisées. »

Dernier conseil de la thérapeute : s’auto-marteler que nous ne sommes pas ce que nous faisons. « Un enfant qui a une mauvaise note est-il mauvais ? Non, il n’a pas réussi l’exercice. Sortons de cette peur de l’échec et encourageons le droit à explorer. » Au moment opportun, qui sait, Élisa écoutera peut-être son rêve d’ouvrir une école alternative en Bretagne… et prendre elle-même la clé des champs.

(1) Les prénoms ont été modifiés

Article édité par Romane Ganneval
Photo par Thomas Decamps

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