Julie Meunier : avec ses « FranjYnes », elle coiffe le cancer au poteau !

Julie Meunier, entreprendre après le cancer

À l’occasion de la campagne annuelle « Octobre Rose », destinée à sensibiliser au dépistage et à la recherche sur le cancer du sein, nous avons donné à la parole à Julie Meunier, créatrice des FranJYnes qui propose des turbans, franges, bonnets et foulards « chimio stylés », une alternative aux perruques et prothèses capillaires. Dans son livre « À mes sœurs de combat », l’entrepreneure raconte sa lutte contre le cancer du sein qui l’a frappée de plein fouet à l’âge de 27 ans. Mèche rebelle, sourire radieux et authenticité qui décoiffe, rencontre avec une entrepreneure combative de la racine jusqu’au bout des tifs.

À 27 ans, vous apprenez que vous êtes atteinte d’une tumeur maligne du sein. Comment recevez-vous cette annonce alors que vous n’êtes encore qu’une toute jeune femme ?

Sur les conseils de ma maman, chaque année, je fais un check up médical, notamment gynécologique. Cette fois-ci, lorsqu’il a réalisé une palpation mammaire, le médecin m’a dit : « Oh vous avez un petit kyste ! » Moi, je ne sentais rien, je n’étais pas inquiète, alors j’ai pris le truc à la légère. Mais trois semaines après, quand j’enfile mon soutien-gorge je ressens une très grosse boule dans ma poitrine. Je commence alors à avoir des doutes… Finalement, je me décide à prendre rendez-vous dans un centre de dépistage du cancer du sein. J’ai tout eu : une échographie, une mammographie et une biopsie. À l’issue de ces examens, j’ai interrogé le médecin sur la probabilité que ce soit bénin. Elle m’a répondu : « j’aimerais me tromper, mais de mon expérience, je sais que ce n’est pas bon. » Quelques jours plus tard, le diagnostic tombe. La femme médecin d’à peine deux ans de plus que moi m’annonce : « J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise c’est qu’effectivement vous avez un cancer, mais la bonne c’est qu’on sait le soigner. »J’ai pris une météorite. Les mots étaient posés…

Vous êtes passée de la stupeur de l’annonce au combat contre le cancer. Comment avez-vous amorcé ce tournant ?

Je suis passée un peu par tous les états. D’abord, j’ai été très en colère, puis très triste, puis j’ai traversé une phase de déni. Tous les matins, je me pinçais pour m’assurer que je n’étais pas en train de vivre un cauchemar. Un matin, je me suis dit : « Ok, ce truc est là. Il va falloir apprendre à vivre avec, alors bouge-toi. » À cet instant, mon instinct de survie a pris le dessus. C’est une espèce de force qui s’est décuplée en moi. Je me suis mise en mode warrior. J’avais un cancer très agressif et je suis rentrée dans un protocole médical d’essai clinique, celui de la dernière chance.

Vous baptisez votre tumeur « Jean-Yves », est-ce une manière de donner un visage humain à la maladie pour mieux identifier l’ennemi à abattre ?

Je m’excuse auprès de tous les Jean-Yves, mais à l’époque, j’avais un tic de langage, quand je parlais de quelqu’un dont je ne connaissais pas le nom je disais : « T’as vu Jean-Yves ceci ou cela… ». Quand j’étais malade, je parlais tout le temps de « ma tumeur ». Mes amis m’ont fait remarquer que ce mot était affreux. Quand on décompose, ça donne « tu meurs », c’est vrai c’est affreux. Alors, on a baptisé ma tumeur Jean-Yves. Ce « JY », on le retrouve dans le nom de mon blog, et dans la marque « Les FranJYnes ». Ça a été une façon pour moi d’éradiquer ce mot barbare de « tumeur » et d’en parler plus facilement. C’était plus léger de dire « Jean-Yves », un prénom qui me prête à sourire. J’ai eu besoin de personnifier la maladie, de la nommer avec des mots plus légers. Jean-Yves a été traité de tous les noms d’oiseaux d’ailleurs ! Quand on m’a enlevé ma tumeur, mes amis m’avaient organisé une fête avec une Piñata à l’effigie du squelette des Contes de la crypte, c’était Jean-Yves personnifié. J’ai détruit ce symbole pour couper physiquement le lien avec Jean-Yves.

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Le cancer bouleverse en profondeur l’ordre des priorités dans votre vie, notamment votre rapport au travail…

Quand on apprend qu’on a une maladie grave, mortelle même, notre vision de la vie change. J’étais juriste en droit immobilier et pour la première fois de ma vie, je me suis mise en arrêt maladie. Je gérais des problèmes de voisinage futiles et, avec mon cancer, je n’arrivais plus à être empathique avec mes clients. Pour une fois, je me suis arrêtée et j’ai décidé de penser à moi. J’ai entrepris de faire tout ce que je n’avais pas eu le temps de faire. Je me suis lancée dans le tatouage artistique, j’ai repris le dessin, je me suis inscrite en école d’art… Bref j’ai fait des choses qui me tiraient vers le haut, plutôt que de me laisser glisser vers le bas. J’ai commencé à vivre la vie dont j’avais toujours rêvé, et j’ai arrêté cette vie qu’on avait rêvée pour moi. La maladie a été un élément déclencheur. Je me suis remise en question, je me suis séparée de mon copain, j’ai quitté mon boulot… J’avais besoin de faire ce grand « reset » et de repartir dans une nouvelle vie à mesure que j’avançais dans la guérison.

« J’ai commencé à vivre la vie dont j’avais toujours rêvé, et j’ai arrêté cette vie qu’on avait rêvée pour moi. »

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Perte de cheveux, ablation du sein ou cicatrices… Le cancer transforme aussi votre rapport au corps féminin et à la féminité…

J’ai eu 24 chimio, 2 opérations, 40 radiothérapies et 5 hormonothérapies. J’ai été chauve pendant dix-huit mois. Mon corps en a pris un coup. Mais rapidement, j’ai compris que la féminité ne tenait pas aux cheveux longs, aux seins ou même aux ovaires. Cela va bien au-delà de simples attributs, c’est bien plus profond que ça. En fait, je ne me suis jamais sentie aussi féminine que depuis que j’ai les cheveux courts. Le tatouage a aussi été une modification corporelle que j’ai choisie. J’ai orné mon corps, non pas pour cacher mes cicatrices, mais pour m’affirmer et me réapproprier mon identité. C’est comme mes cicatrices, mes tatouages sont témoins de mon histoire.

Dans votre blog « Feminity & JY » (pour « Jean-Yves », le surnom que vous donnez à votre tumeur, ndlr), vous recensez les bonnes astuces pour mieux vivre malgré la maladie. Déjà, vous parlez du cancer autrement…

Pendant mon traitement, j’ai créé un blog. Plus que la gestion de la féminité pendant le cancer, je parlais de la réappropriation de son identité. Car, quel que soit notre sexe ou notre âge, lorsqu’on n’a plus de cheveu ou de sourcil, tout le monde se ressemble. Je traitais d’un sujet difficile, mais jamais en entrant dans le pathos. Je suis partie du postulat que, quand on vit une chimio, on sait comment ça se passe et on n’a pas besoin de lire les états d’âme des autres. Au contraire, mon blog c’était plus « beauté, bien-être et bonne humeur ». C’est un recueil d’astuces pratiques : comment redessiner une ligne de cils, comment se sentir bien… C’était un package pour garder le moral dans ce parcours du combattant.

Du combat interne que vous menez seule contre la maladie, vous vous retrouvez entourée d’une communauté de personnes atteintes de cancer elles-aussi, « vos sœurs de combat »…

Je me suis aperçue qu’il y avait encore beaucoup trop de tabous autour de cette maladie qui touche pourtant un grand nombre de personnes. C’est un sujet qui fait peur, mais qui est omniprésent. J’avais besoin de libérer la parole, de dire à tous les malades du cancer que ce n’est pas une honte, qu’on n’y est pour rien. Quand on a 27 ans et qu’on a un cancer, on se sent un peu seule dans une salle de chimio. La moyenne d’âge de cette maladie, c’est plutôt 60 ans. Les réseaux sociaux ont cet avantage de rapprocher des gens qui traversent les mêmes épreuves, mais qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées dans la vie. J’échangeais avec elles, ça me faisait du bien, je me sentais moins isolée.

Lassée des prothèses capillaires, vous vous lancez dans la confection de vos propres coiffes…

Ma maman est une ancienne coiffeuse devenue aide-soignante. Avec elle, j’avais bidouillé un petit système de frange-turban car je ne supportais pas ma perruque. J’avais bien sûr acheté une perruque mais, vu le prix, j’avais choisi un modèle sage qui, au fond, ne me ressemblait pas. Tandis qu’avec mon système de frange, je me lâchais, j’en avais de toutes les couleurs. En fonction de mon humeur et de mon look, je m’éclatais. C’était ma façon à moi de m’exprimer, de me réapproprier mon identité, je me reconnaissais dans le miroir. Ce que je ne voulais pas c’était ressembler aux autres. Plus j’étais excentrique, plus j’étais moi-même. Sur mon blog, j’ai commencé à recevoir des commentaires de personnes qui me demandaient où je me les procurais. Sauf que ça se trouvait nulle part, je l’avais inventé ! Je me suis dit qu’un jour, quand je sortirai enfin de tout ça, je créerai cet accessoire.

Franges stylées, mèches rebelles, couleurs variées… Est-ce une manière de décoiffer l’image morbide que l’on se fait du cancer et de couper court aux clichés ?

J’avais l’impression de dépoussiérer la vieille perruque de Louis XIV. Je voulais montrer que ce n’était pas parce qu’on n’avait plus de cheveu, de poumon, de sein ou d’ovaire, qu’on n’avait pas le droit d’être stylé. Le cancer pour moi a été hyper désinhibant et il m’a permis de me réapproprier mon style, de me lâcher. Je partais du principe que c’était préférable d’être dévisagée parce que j’avais un énorme nœud excentrique sur la tête, plutôt qu’on me regarde par pitié parce que j’avais un cancer. Après, on n’est pas obligé de porter d’accessoire, on peut s’assumer chauve, tel que l’on est. L’essentiel c’est de se sentir bien pour garder le moral pour continuer à trouver la force de lutter contre la maladie.

« J’avais l’impression de dépoussiérer la vieille perruque de Louis XIV »

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De l’accessoire de beauté à sa commercialisation, c’est une véritable entreprise que vous créez. Comment avez-vous concrétisé ce projet ?

Il y avait un premier risque, je laissais un job de juriste en CDI pour monter ma boite. Ma mère était inquiète, mais je lui ai dit : « au pire je me plante, mais l’important c’est de retrouver la santé. » Plus rien n’était grave, plus rien ne me faisait peur, mis à part que la maladie revienne. Ensuite, c’était un nouveau parcours du combattant parce que le fait d’avoir eu un cancer induit que je ne suis pas assurable pour une banque pendant dix ans ! J’ai donc été obligée de lancer un crowdfunding sur la plateforme Ulule. C’était un mal pour un bien parce qu’on a bénéficié d’une belle visibilité. Le projet a mobilisé 1000 contributeurs et j’ai réussi à lever 35.000 euros en 45 jours. J’ai compris qu’il ne fallait pas craindre de parler de son projet. De belles rencontres en belles rencontres, le projet des FranJYnes était né.

Entrepreneuse engagée, Les FranJYnes ne pouvait être qu’une entreprise sociale et solidaire…

Les valeurs de solidarité et d’engagement social sont vraiment au cœur des FranJYnes. Avant de lancer ma marque, je m’étais fixée une seule condition : que ces créations soient accessibles à tous, partout. Je trouvais scandaleux de reconnaître la condition sociale des gens en salle de chimio à l’état de leur perruque. Lorsqu’une personne achète un produit Les FranJYnes en pharmacie ou en boutique, elle bénéficie d’un remboursement intégral de la sécurité sociale. Ça, c’était une grande victoire : que tout le monde puisse accéder à nos franges, sans aucune discrimination. Par ailleurs, on reverse entre 5000 et 6000 euros par an à la recherche sur le cancer. On a aussi une démarche environnementale, on vend au juste prix, on ne fait pas de solde, on favorise l’insertion sociale…

« Octobre rose » est le mois de sensibilisation au cancer du sein. Une couleur rose que vous trouvez assez mal choisie…

Octobre rose a le mérite d’exister, cette initiative sauve des vies car elle sensibilise les femmes au dépistage du cancer du sein. Le problème c’est que la couleur rose est trompeuse. D’abord, le cancer n’a rien de rose. Ensuite, le rose est à tort associé à la femme, c’est une injonction sociale. Alors, on pense que le cancer du sein est une maladie exclusivement féminine. Or le cancer du sein peut toucher les hommes. Et les hommes qui sont victimes de cette maladie le vivent très mal, c’est hyper tabou. Résultat, ils n’osent pas en parler et malheureusement ce sont souvent des cancers diagnostiqués trop tard.

Avec Les FranJYnes, votre combat n’est plus seulement celui du cancer du sein, du cancer féminin, mais de tous les cancers…

À travers Les FranJYnes, j’essaie de travailler pour toutes les personnes atteintes de cancer et tout au long de l’année. Il n’y a pas que le cancer du sein. Une fois, une femme est venue dans le showroom pour une frange. Je lui ai demandé pour quel type de cancer elle était suivie. Elle m’a répondu : « Oh, ça n’a aucune importance puisque ce n’est pas un cancer du sein ! » Elle avait un cancer du poumon, qui est une maladie hyper culpabilisante car elle est associée à tort à la cigarette. Et ces gens-là, qui ne bénéficient pas de véritable campagne de sensibilisation, se sentent discriminés. Il y a des discriminations entre les cancers, mais aussi au sein même du cancer du sein. Nos produits s’adressent à toutes les personnes confrontées à l’alopécie et la pelade et nous essayons de sensibiliser au quotidien sur toutes les formes de cancer.

Après le visage souriant du cancer, quelle image de dirigeante d’entreprise voulez-vous incarner ?

C’est très difficile le management. J’ai essayé de développer un management à l’horizontal, on travaille toutes dans la même pièce sans hiérarchie. Mais c’est compliqué. J’ai tendance à vouloir être aimée par tout le monde, à me comporter en « bonne copine », mais ça me joue des tours. Un jour, une collègue m’a dit qu’il ne fallait pas tant que l’on m’aime, mais que l’on me respecte. C’est difficile car je suis quelqu’un d’honnête, de bienveillant, dans le partage… Donc je suis en plein apprentissage !

Une collègue m’a dit qu’il ne fallait pas tant que l’on m’aime, mais que l’on me respecte

Sororité, sœurs de combat, FranJYnes… Sous la frange, êtes-vous de mèche avec la cause féministe ? C’est un combat qui vous tient à cœur ?

Je ne peux pas affirmer que je suis féministe. En revanche, qu’il s’agisse d’homme ou de femme, je ne tolère pas les injonctions sociales que l’on subit. Les hommes devraient avoir les cheveux courts, les femmes les cheveux longs, c’est une bêtise. Je pense que j’ai un fond de féminisme en moi, j’y tends progressivement, mais ce n’est pas encore exacerbé.

Quelles sont vos ambitions pour l’avenir ?

Actuellement nous sommes cinq femmes dans l’équipe des FranJYnes, plus Ilan, le photographe. On aimerait pouvoir recruter davantage, créer de l’emploi, mais on y va pas à pas. Les FranJYnes s’autofinance donc c’est déjà formidable. Ça nous tient aussi à cœur de poursuivre et renforcer nos engagements sociaux et environnementaux : le recyclage, l’empreinte carbone de nos produits…
Quant à moi, aujourd’hui, je vais bien. Je suis guérie et en rémission depuis cinq ans. Il m’arrive aussi un petit miracle. Alors qu’avec le cancer on disait de moi que j’avais « autant de chance de gagner au loto que de tomber enceinte naturellement », eh bien j’attends un bébé pour 2022 ! Donc mon mantra aujourd’hui et pour les années à venir, je l’emprunte aux mots de Philippe Croizon : « L’impossible n’existe pas puisque dans impossible il y a possible ».

Photos par Ilan Dehe
Article édité par Paulina Jonquères d’Oriola

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