Ce que l’Italie a à nous apprendre sur la nouvelle géographie du travail

Digital nomadisme : l’Italie suit le mouvement
Un article de notre expert.e

Touchant autrefois une frange négligeable des travailleurs, le phénomène des digital nomades s’accroît. Un tiers des actifs pourrait bientôt être concerné par ce mode d’organisation du travail… et de vie. À tel point que les entreprises comme les États s’y intéressent de près, compte tenu de l’aubaine économique que ces travailleurs itinérants représentent. Notre experte du Lab Laetitia Vitaud décrypte cette tendance récemment illustrée par l’Italie, qui en dit long sur les mutations en cours et à venir de la géographie du travail.

Grâce à une loi passée au printemps 2022, l’Italie rejoint le club des pays offrant un visa spécial pour les travailleurs nomades non européens. Le pays fait face à une démographie vieillissante, très affectée par la pandémie de Covid-19, avec l’un des taux de fécondité (1,24 enfants par femme) les plus bas et la population la plus âgée de l’Union européenne. Sa croissance économique, très dépendante du secteur du tourisme, a souffert de ces deux années de mobilité réduite par le virus. Alors pourquoi ne pas jouer de ses atours pour profiter de la manne croissante des remote workers ?

L’opportunité est prise très au sérieux par le gouvernement. La dolce vita italienne fait tant rêver. La Sardaigne, la Sicile ou encore la côte amalfitaine ont bien de quoi faire concurrence aux plages indonésiennes ou au sud du Portugal comme lieux de villégiature pour digital nomads ! L’Italie entend profiter de son capital séduction pour attirer des nouveaux·elles résident·es qualifié·es et aisé·es, gonfler ses recettes fiscales et redynamiser des territoires en déclin où le tourisme est la principale source de richesse.

Les salarié·es libéré·es du bureau, que leur employeur autorise à travailler partout dans le monde, n’étaient hier qu’un phénomène négligeable. Ils/elles sont aujourd’hui suffisamment nombreux·ses pour représenter un enjeu économique conséquent. S’il est trop tôt pour statuer sur le succès ou l’échec de la législation italienne, on peut d’ores et déjà se demander si les beaux paysages et les visas seront suffisants pour changer durablement la géographie du travail.

Les travailleurs nomades, un enjeu économique de taille

Il y a encore deux ans, les analystes soulignaient le caractère anecdotique des travailleur·ses nomades. Les portraits-robots semblaient être toujours les mêmes : des personnes plutôt jeunes, célibataires, issues de milieux aisés occidentaux, souvent freelances et travaillant généralement pour le compte d’entreprises numériques… Mais après deux années de pandémie, il est devenu impossible de qualifier le phénomène de purement anecdotique. Les profils de travailleur·ses nomades s’étant diversifiés, le nomadisme digital s’est démocratisé car il concerne désormais un plus grand nombre de salarié·es.

En avril 2022, la société Airbnb s’est ajoutée à la liste des entreprises qui disent autoriser le nomadisme de leurs salarié·es. Son CEO Brian Chesky a officiellement annoncé sur Twitter que ses employé·es peuvent désormais « vivre et travailler d’où ils/elles veulent, à domicile ou au bureau, selon ce qui leur convient », qu’ils/elles « peuvent déménager n’importe où sans que leur salaire en soit modifié » et qu’ils/elles « ont la possibilité de vivre et de travailler dans 170 pays jusqu’à 90 jours par an dans chaque pays ». L’exemple d’Airbnb est d’autant plus emblématique qu’il soutient un style d’habitation au cœur de son modèle d’affaires. L’entreprise a un intérêt commercial évident à encourager le travail à distance, comme Ford avait intérêt il y a un siècle à mieux payer ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter leurs voitures… Plus les entreprises seront nombreuses à adopter des politiques similaires, plus il y aura de client·es potentiel·les pour des séjours de longue durée sur la plateforme de location Airbnb.

Quel que soit le degré de scepticisme que l’on adopte pour parler du digital nomadism, tout le monde est maintenant d’accord pour dire que le phénomène ne s’arrêtera pas avec le Covid. Sur Good Judgment Open, une plateforme de prévision participative, on envisage que le pourcentage d’offres d’emploi sur LinkedIn mentionnant « hybride » ou « à distance » (remote) pourrait doubler au cours de l’année prochaine, pour atteindre environ un quart de toutes les offres. Nicholas Bloom, économiste à Stanford qui étudie l’avenir du travail à distance, affirme qu’environ 15 % des travailleur·ses seront entièrement à distance après la pandémie, et que 30 % travailleront dans des configurations « hybrides ». Pour lui, étant donné que 30 % des travailleur·ses souhaiteront être entièrement à distance, la pression sur les entreprises sera d’autant plus forte pour les inciter à permettre une telle organisation du travail.

Dans ce contexte, le fait de miser sur les travailleur·ses nomades pour stimuler des territoires en perte de vitesse n’a rien d’absurde. Pourquoi ne pas attirer plus d’étrangers, européens ou non, pour contribuer à l’aggiornamento des régions du sud ? L’abandon du bureau a le potentiel de transformer la géographie mondiale du travail. Et l’Italie a tout à y gagner. En créant de nouvelles opportunités loin des grands centres urbains « superstars », l’Italie pourrait offrir une vision du futur du travail où la dolce vita et le goût des bonnes choses remettent le travail à sa place (moins centrale).

Lire aussi dans notre rubrique : Decision Makers

« Travailler comme éthologue est une façon d’agir pour un monde meilleur »

La nouvelle mode des visas spéciaux

De nombreux pays, parmi lesquels l’Estonie, le Portugal, Malte, la Croatie, la Roumanie ou encore la Grèce ont déjà mis en place des visas spéciaux pour attirer les nomades non citoyen·nes de l’Union européenne. Le projet italien n’a donc rien d’exceptionnel. Spécifiquement conçu pour les nomadi digitali non européens, il s’adresse à ceux/celles « qui exercent des activités professionnelles hautement qualifiées grâce à l’utilisation d’outils technologiques qui leur permettent de travailler à distance, de manière autonome ou pour une entreprise qui ne réside pas sur le territoire de l’État italien ». Jusqu’ici, les ressortissant·es de pays non membres de l’UE ne pouvaient passer que 90 jours maximum en Italie sans visa.

Le député du Mouvement 5 étoiles Luca Carabetta, qui a porté en Italie ce projet de visa de digital nomade, a annoncé que le visa durerait d’abord un an, avant de pouvoir être étendu aux membres de la famille proche. Certains détails restent à préciser. Le visa comporterait également un critère de revenu minimum (le montant n’est pas encore connu). « Les conditions requises pour le travailleur à distance sont la disponibilité d’un logement approprié, un revenu suffisant, une assurance maladie et un casier judiciaire vierge », a-t-il notamment déclaré au média The Local. Les digitali nomadi susceptibles d’être intéressé·es par le visa devront encore attendre un peu pour en connaître toutes les modalités : le gouvernement italien travaille actuellement sur un nouveau projet de loi concernant sa mise en œuvre. Il a cependant annoncé prévoir d’investir un milliard d’euros pour inciter les digital nomades à travailler à distance dans des villages italiens. L’objectif étant de transformer les quelque 2 000 « villes fantômes » d’Italie en zones attrayantes à leurs yeux. Il s’agit donc de miser sur le futur du travail pour redynamiser les territoires en déperdition !

Alors que la pandémie a tout particulièrement dévasté ces régions de l’Italie qui dépendent lourdement du secteur du tourisme, la manne des remote workers extra-européens apparaît comme providentielle. C’est pourquoi certaines villes cherchent à les cibler tout particulièrement. Parmi elles, il y a Venise. Lancée en décembre 2021, l’association à but non lucratif Venywhere entend bien protéger le patrimoine culturel vénitien et a pour objectif de convaincre les digital nomades de faire escale à Venise. Pour les fondateurs, « la cité lagunaire, constellée de palazzi en ruine et d’espaces sous-utilisés, est le laboratoire parfait pour expérimenter de nouvelles façons de travailler », peut-on lire dans cet article de Bloomberg. Venywhere n’offre pas de primes aux résident·es potentiel·les, mais l’accès à un service de conciergerie destiné à aider les nomades à mieux s’intégrer. Visites d’appartements en leur nom, aide sur l’obtention d’une carte SIM, conseils afin d’accéder au système de santé… L’idée sous-jacente est que cet afflux de professionnel·les pourrait rajeunir le centre historique d’une ville passée de 174 000 habitant·es dans les années 1950 à environ 50 000 aujourd’hui.

Des visas susceptibles de transformer durablement la géographie du travail ?

J’ai moi-même une vie de semi-nomade en Europe : après 5 années en Angleterre, nous avons déménagé en Bavière en 2020. J’ai bien conscience du privilège que représente la liberté de mouvement au sein de l’Union européenne. Mais avec une famille et deux enfants scolarisés, je comprends aussi à quel point cette mobilité n’est que théorique si elle ne s’accompagne pas des infrastructures adéquates : d’un accès à Internet qui fonctionne bien, mais aussi (surtout !) de bonnes écoles et d’un système de santé fiable et abordable. Si le nomadisme se démocratise, alors il concerne de plus en plus de parents et de personnes moins jeunes qui se préoccupent aussi du niveau du système de santé. Les jeunes célibataires finissent toujours par vieillir. Parfois, ils forment des familles.

Pourquoi envisager la redynamisation d’un territoire en ne misant que sur ceux/celles qui repartent ailleurs après quelques mois ? Ne s’agit-il pas aussi d’envisager leur ancrage local dans la durée ? Pour cela, l’essentiel est dans les infrastructures : les routes, Internet, le système de santé, les crèches, écoles et universités. Or dans les territoires en déclin, les infrastructures laissent souvent à désirer. Selon l’organisation agricole Coldiretti, dans les zones rurales italiennes, seules 75 % des familles ont accès à Internet. Là où la population est la plus vieillissante, les crèches et les écoles font défaut. Les plus beaux paysages et tous les visas spéciaux n’y feront rien : s’il n’y pas d’école, alors peu de familles viendront s’installer ! Maria Montessori est une figure emblématique du soft power culturel italien. Ouvrir de nouvelles écoles Montessori ne serait-il pas encore plus efficace pour attirer des nouveaux venus que de créer de simples visas ?

Article de Laetitia Vitaud édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps

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