Yannick Roudaut : « Il faut montrer que la frugalité peut être géniale »

Yannick Roudaut sur la transformation des entreprises
Un article de notre expert.e

DEMAIN C’EST PAS SI LOIN - C’est notre série d’articles qui tente d’explorer l’avenir du travail. Une série placée sous le signe de la rencontre, de la conversation, un format qui me plaît particulièrement et qui, il me semble, s’impose lorsque l’on tente de décrypter de quoi demain sera fait. Par définition, personne ne connaît le futur du travail, alors pour en dessiner les contours, il faudra interroger celles et ceux qui y réfléchissent également, et agréger leurs points de vue.

Pour ce troisième épisode, j’ai choisi de m’intéresser à un sujet qui me donne beaucoup à réfléchir en ce moment, celui de la transformation des entreprises liée aux enjeux de notre siècle et plus précisément à celui du climat. Faut-il changer le système de l’intérieur ou le déserter ? Peut-on réellement changer le système ou faut-il en construire un nouveau ? Autant de débats passionnés devenus incontournables après les appels répétés à “bifurquer” d’une partie des jeunes diplômés ces dernières semaines.

Pour échanger sur le sujet, j’ai fait appel à Yannick Roudaut, essayiste et conférencier spécialiste des modèles économiques soutenables, qui se pose ces questions depuis une vingtaine d’années et a déjà quelques éléments de réponse à partager.

Yannick, toi et moi on s’est rencontrés alors que de nombreux jeunes diplômé·e·s faisaient parler d’eux·d’elles dans les médias : issue de grandes écoles (AgroParis Tech, HEC ou encore Polytechnique) ils ont appelé dans leurs discours de fin d’année à enfin prendre l’urgence écologique en question, à « bifurquer »… Tous et toutes affirment qu’ils refuseront demain de s’engager dans des grandes entreprises qui ne sont pas à la hauteur des enjeux en matière de climat, de protection du vivant etc. Comment les entreprises montrées du doigt ont-elles réagi ?

J’ai l’impression de distinguer deux attitudes. D’un côté je vois beaucoup de DRH qui ont compris que le vent avait tourné, que ce n’était plus eux qui avaient à 100% la main sur le recrutement et que les jeunes diplômés posaient désormais leurs conditions.
Et de l’autre côté, pour les dirigeants et les managers, la prise de conscience semble plus mitigée ! Il y a ceux qui désapprouvent en disant : “Il ne faut pas quitter le navire, il faut le transformer de l’intérieur”. Et au même moment, certains comprennent qu’effectivement il va falloir qu’ils se transforment parce que sinon ils ne pourront plus recruter des “talents” venus d’écoles renommées.

Et même pour ceux qui comprennent, j’ai l’impression qu’ils ne saisissent pas l’ampleur de ce que représente ce mouvement. Je suis convaincu que ces vagues de contestations des modèles établis, tout comme ces vagues de démissions venues des Etats-unis, ne sont que le début de quelque chose de bien plus puissant que de simples effets d’annonce.

« Quand Total dit qu’elle se transforme et œuvre pour le climat en même temps qu’elle crée de nouvelles bombes climatiques avec des projets comme Tilenga et EACOP, on est seulement dans le discours, il y a une énorme dissonance. » - Yannick Roudaut, spécialiste des modèles économiques soutenables

Depuis quelques années, certaines entreprises affirment pourtant mener des actions concrètes pour le climat. La neutralité carbone, la protection du vivant : ce sont des sujets sur lesquels elles communiquent de plus en plus. L’Oréal a par exemple annoncé fin 2020 avoir réduit ses émissions de CO2 de 81% dans les usines et centrales de distribution par rapport aux niveaux de 2005. La Société générale s’est engagée à ne plus financer plusieurs segments liés aux hydrocarbures non conventionnels et à la protection de la biodiversité dans les zones protégées.

Est-ce que tu considères que tout est du greenwashing, ou est-ce qu’il y a aussi du bon à prendre dans ces annonces ?

C’est toujours bon lorsqu’une entreprise se met en mouvement, c’est mieux que rien. J’échange avec beaucoup de personnes dans de très grandes organisations qui font des efforts, qui améliorent leur bilan carbone, qui tentent des petites choses… Mais il ne faut pas non plus être naïf, ça ne va pas suffire.
Quand Total dit qu’elle se transforme et œuvre pour le climat en même temps qu’elle crée de nouvelles bombes climatiques avec des projets comme Tilenga et EACOP, on est seulement dans le discours, il y a une énorme dissonance.
Récemment, j’intervenais auprès de dirigeants d’une grande entreprise internationale de 40 000 salariés. Ils avaient l’honnêteté de me dire : « Nous, on peut bouger un peu sur les questions environnementales. Mais à la fin, il faut qu’on fasse progresser le résultat net parce que nos actionnaires nous le demandent au niveau mondial. » On a besoin de ces gens en interne qui tentent de modifier les façons de faire, il faut compter sur celles et ceux qui n’abandonnent pas, en espérant qu’un jour quelque chose de plus puissant accélère les transformations radicalement.

Tu penses à quoi ?…

Cela pourrait être un crack en bourse par exemple, qui provoquerait la disparition de certains fonds ; ou alors l’arrivée à la tête d’une entreprise comme Blackrock (ndlr : une société de gestion d’actifs avec plus de 7 800 milliards sous gestion) d’un jeune qui aurait conscience qu’il a dans ses mains le pouvoir de changer le monde. Et par une forme de mégalomanie, il changerait le sort du monde en faisant de Blackrock l’un des fonds les plus engagés. Nous pouvons tout à fait l’imaginer, seulement, est-ce qu’on a le temps d’attendre ça ? Le problème c’est qu’on a une génération de 50-60 ans au pouvoir de la plupart des grandes entreprises et fonds d’investissements, et même si elle est consciente des problèmes en cours et à venir, elle très accro au profit et a du mal à croire qu’on peut vivre autrement…

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Et en attendant un effondrement ou cet événement qui lancerait un changement radical, à quoi faut-il s’attendre ? À de plus en plus de départs des grandes entreprises au profit de structures plus petites ?

Je pense qu’effectivement il y a aujourd’hui plus d’appétence pour aller travailler dans une PME, où tu peux agir, où tu peux transformer les choses sur le terrain. La désertion se fait contre les très grandes entreprises, pas contre toutes les entreprises : ces jeunes ne disent pas qu’ils ne veulent pas travailler ! Moi ce que j’ai entendu, c’est : « Nous n’irons pas travailler dans des multinationales, pour des grandes entreprises qui n’en ont strictement rien à faire des enjeux climatiques et sociaux. »

« C’est la première fois dans l’histoire de l’économie mondiale qu’on a une élite qui dit : “nous n’irons pas soutenir le système que vous avez bâti, on n’en veut pas.” » - Yannick Roudaut

Ce mouvement de la jeunesse qui fait tant de bruit dans les médias, embarque-t-il aussi les autres générations ?

Certains souscrivent au mouvement oui ! Mais ce qui me gêne avec la génération des 50-60 ans, c’est qu’elle a parfois tendance à se reposer sur les jeunes pour sauver le monde. Pourtant, en tant que parents de cette génération, on a une responsabilité : les soutenir en donnant les moyens financiers et intellectuels actionnables. Si les moins de 30 ans se heurtent à une force de résistance de la part des autres générations, on est mal, on ne peut pas se permettre d’attendre encore 10-15 ans pour que vous preniez le pouvoir.

Il y a encore cinq ans, ces jeunes diplômés qu’on a découvert avec leurs discours, ils ne se posaient pas trop de questions, ils étaient destinés à prendre la suite de leurs parents. Et là, c’est la première fois dans l’histoire de l’économie mondiale qu’on a une élite qui dit : “nous n’irons pas soutenir le système que vous avez bâti, on n’en veut pas.”

J’ai l’impression qu’il y a différents degrés de radicalité : entre ceux qui font les discours, ceux qui les approuvent mais ne se mettent pas encore en mouvement et ceux qui les refusent…

Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de gens vraiment cyniques qui se disent : « On n’en a rien à foutre du climat. » C’est terminé cette période-là. Aujourd’hui, les anciens sceptiques ont des enfants de ton âge, et parlent avec eux : ils sont bien conscients qu’il y a un problème. Seulement, il faut accepter le fait que tout le monde ne court pas à la même vitesse, et il faut arrêter de montrer du doigt celui qui court lentement.

Personnellement, j’ai décidé de courir un marathon, qui est celui de la soutenabilité. Mais j’ai plein d’amis pour qui ce n’est pas une priorité. Je ne leur fais pas la leçon mais moi je continue à courir et j’espère qu’un jour ils me rejoindront sur le chemin. Et mon rôle, c’est de leur donner envie de courir avec moi plutôt que de les faire culpabiliser. J’essaye de leur montrer que je vis ces changements avec plaisir, que je ne suis pas triste. Je crois qu’on a un énorme besoin de remettre la notion de plaisir et de désir dans les discours sur la frugalité, de montrer que ce qui nous attend en 2040 ça peut être génial. Tant qu’on dit aux gens que demain sera un monde de privation, de régression, on n’y arrivera pas ! Tout est une question d’habitudes et de cultures à changer, c’est la raison pour laquelle on a besoin de la force du collectif pour embarquer un maximum de monde dans cette vision du travail. C’est très difficile de se mettre en mouvement si on est seul.

J’aime bien l’image du marathon, l’idée de se dire que tu commences peut-être tout seul et que chacun va rejoindre la course à un moment donné… Mais pour embarquer le collectif, est-ce qu’il ne faudrait pas une vraie action au niveau des l’État ? Avec des législations qui apportent des contraintes nécessaires ? Je pense par exemple au fait de mettre en place la “comptabilité triple capital” : le fait de devoir publier un bilan qui serait nécessairement comptable, social et environnemental.

Les États seuls ne peuvent rien faire. Par contre, on peut quand même avoir des réglementations nationales qui taxent le non-respect des communs. La triple comptabilité, elle, est proposée par des associations privées, si ces gens là décident que ça devient le système global pour toutes les entreprises, on change le monde !

Aucune grande civilisation ne s’est auto dissoute, on n’a jamais vu les Romains dire : « Allez c’est terminé, on passe la main aux chrétiens. » Ça se passe toujours de manière contrainte et forcée, et nous y sommes déjà avec le Covid, la guerre en Ukraine, la pénurie de gaz et l’inflation qui revient, c’est le début de contraintes qui vont être très fortes et qui vont obliger l’économie à se repenser.

La seule façon de s’en sortir, c’est le surgissement de l’inattendu : des événements qu’on n’avait pas anticipés auxquels on ne s’est pas préparés et qui prennent une ampleur considérable. Ces crises, évidemment terribles apportent aussi de la lumière parce que si on reste dans l’hyper consommation de produits obsolètes et qu’on continue à saccager le vivant, c’est l’effondrement de la biodiversité. Il faut changer ce monde, il faut le démoder et en créer un autre.

En démodant notre modèle de société, ne risque-t-on pas de perdre de nombreuses entreprises en cours de route ? Certains penseurs comme ceux de l’Origen Media Lab réfléchissent déjà à la transformation radicale voire à la fermeture de nombreuses industries incompatibles avec l’urgence écologique… Comment accompagner ces entreprises sur la fin de leur activité et sur la réorientation de leurs dizaines de milliers de salariés ?

Il faut absolument préparer ces grands groupes à vivre la fin d’une histoire. Malheureusement certaines entreprises vont disparaître de façon un peu brutale et d’autres vont évoluer. C’est très difficile à accepter, on est encore dans le mythe de la croissance verte, et ça nous empêche de regarder la réalité en face. Il ne peut pas y avoir de transformation du monde s’il n’y a pas de transformation des consciences.

Et c’est très difficile pour une entreprise de se dire : « Je dois bouger maintenant parce que dans dix ans, ou 20 ans, l’activité que je mène aujourd’hui ne pourra tout simplement plus exister. » Certains sont capables de faire ce mouvement, mais c’est une minorité.

Cette transformation des entreprises est inévitablement à l’initiative des minorités actives, ce sont toujours elles qui changent le monde, pas la majorité passive. Pour revenir au début de notre conversation, c’est une petite partie des étudiants, une petite partie des managers, une petite partie des dirigeants d’entreprises qui changent et ça ne peut démarrer que comme ça.

Article édité par Clémence Lesacq ; photos : Thomas Decamps pour WTTJ

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