L’hyperconcentration : super pouvoir ou super fardeau ?

15 déc. 2022 4min

L’hyperconcentration : super pouvoir ou super fardeau ?
auteur.e
Paulina Jonquères d'Oriola

Journalist @ Welcome to the Jungle

C’est un phénomène encore peu étudié, mais qui touche pourtant une petite proportion de la population : l’état d’hyperconcentration, ou lorsque toute l’attention d’un individu est focalisée sur une seule et même tâche, et ce, pendant plusieurs heures. Comment l’hyperfocus se manifeste-t-il ? Faut-il s’en méfier ? Et comment l’apprivoiser ?

Se concentrer de manière intense sur un seul et même sujet, pendant des heures, sans scroller Instagram ? Voilà qui a de quoi faire rêver les esprits papillonnants. Pourtant, cela ne va pas sans poser d’autres problèmes. C’est ce que nous raconte Hakim, consultant web. Pour lui, tout a commencé au lycée, avant de s’intensifier en école d’ingénieur. Passionné par sa formation, il s’est rapidement retrouvé totalement absorbé par son apprentissage. « Concrètement, je me levais le matin pour prendre mon petit-déjeuner, puis j’enchaînais sur ma formation pendant 8 ou 9H non-stop, avant de prendre mon déjeuner à 16H, voire plus tard. Pendant que je me préparais à manger, je continuais à y penser, puis je prenais mon repas devant mon ordinateur, et je m’y remettais », raconte-t-il.

Au démarrage, il perçoit cette capacité d’attention remarquable comme un avantage. Mais peu à peu, son état physique se dégrade. « J’ai eu des douleurs qui sont apparues, des maux de tête, insomnies. Je m’oubliais complètement, je pouvais même passer des heures sans aller aux toilettes. J’oubliais ma casserole sur le feu… », poursuit-il. Et puis, après avoir accepté une mission extrêmement chronophage, Hakim finit par flancher et faire un burn-out. « J’ai commencé à me rendre compte grâce à mon entourage que je laissais de côté beaucoup de choses à cause de ma passion pour le travail. Mais aussi, que c’était un mauvais calcul car j’étais de moins en moins efficace », raconte-t-il.

L’hyperconcentration, une pathologie ?

L’hyperconcentration - ou hyperfocus - est un état peu documenté. On retrouve quelques travaux, à l’image de cet article scientifique co-rédigé par un chercheur de Colombia, ou cette autre publication suggérant que les quelques 8 millions d’Américains touchés par un trouble de l’attention avec hyperactivité (TDAH) pourraient se trouver en difficulté pour écouter une conférence à l’université, tout en passant des heures concentrés sur la composition d’une chanson et ou de lignes de code. Mais il est important de souligner que les personnes présentant un état d’hyperfocus ne souffrent pas toutes d’un TDAH !

De son côté, c’est en observant son propre frère en souffrir (Hakim) que le Dr Chahrazad Bendada, médecin généraliste, s’y est intéressée. « Il se mettait en retrait absolu, il ne fallait pas qu’on le dérange. Ses réactions étaient parfois démesurées quand il était dans cet état d’hyperconcentration. Et puis il a commencé à m’interpeller pour ses maux de tête et insomnies », nous raconte-t-elle.

Passionnée par les neurosciences, Chahrazad a donc décidé de creuser le sujet. Car ce qu’il faut savoir, c’est que l’hyperconcentration n’est pas une pathologie, ni même un syndrome. Il s’agit simplement d’une particularité dont certains humains sont dotés. L’hyperfocus peut devenir un symptôme lorsque cet état est associé à d’autres pathologies comme un déficit extrême de l’attention, ou des troubles du comportement sérieux, ce qui n’est pas le cas d’Hakim.

Alors, comment reconnaît-on l’hyperfocus ? « Il s’agit d’une forme intense d’attention mentale. L’attention étant la faculté de l’esprit à se consacrer à un seul objet, en utilisant ses capacités cognitives et sensorielles de façon exclusive », décrit le Dr Bendada. L’hyperconcentration possède trois composantes : le contrôle, l’intensité et la sélectivité. D’une certaine façon, cela peut s’apparenter à l’état de flow, qui décrit un état d’euphorie dans lequel on se concentre à 100% sur quelque chose qui nous plaît. Mais l’hyperfocus se différencie en ce qu’il peut engendrer des gênes, comme celles décrites plus haut chez Hakim.

Les dangers de l’hyperfocus

Avoir la faculté de se concentrer pleinement sur une tâche peut sembler être un immense atout dans le monde du travail. D’ailleurs, ce genre de profil est souvent plébiscité en entreprise, mais plutôt sur des postes ouverts au travail remote : « ce sont des personnes très productives, et c’est important pour eux de l’être. Mais elles sont également très sensibles aux stimulis extérieurs, et n’aiment pas être dérangées », rapporte le Dr Bendada.

Le hic, c’est que les personnes pouvant se placer dans cet état d’hyperconcentration demeurent des êtres humains ! Autrement dit, avec un stock d’énergie psychique qui n’est pas inépuisable, et qui doit donc être renouvelé par des temps de pause. Comme nous l’explique Chahrazad, notre système nerveux - aussi performant soit-il - ne peut pas rester sans cesse concentré sur une tâche sous peine d’avoir des effets délétères sur le reste du corps et de la conscience. C’est-à-dire que des oublis vont apparaître dans d’autres pans de la vie, mais aussi une modification du rythme de sommeil à cause d’une incapacité à lâcher prise, du stress, des maux de tête brutaux, un état d’apathie psychique, un éreintement physique, un trouble de la concentration sur d’autres tâches, « notamment celles du quotidien qui sont considérées comme non gratifiantes ». Et puis, l’individu peut finir par se déconnecter de son corps voire de son entourage, son environnement et perdre la notion du temps.

Mais d’où vient cet état ?

À ce jour, c’est un peu le flou artistique : les hypothèses sont très incertaines. Parfois, cet état est associé à d’autres pathologies plus sérieuses, comme évoqué plus haut. D’autres fois, cette manifestation vient seule, sans que l’on n’en comprenne l’origine. S’agit-il de traumatismes tissulaires ? D’une influence de l’environnement (par exemple, un individu à qui on aurait trop mis la pression enfant) ? Ou bien même, est-ce lié à l’ennui et au besoin de trouver une échappatoire via cet état de flow ?

De son côté, Hakim associe son hyperconcentration à sa recherche de productivité absolue. « C’est inhérent à mon caractère, j’ai toujours voulu être le meilleur, alors je cherche beaucoup de résultats », nous confie-t-il. C’est d’ailleurs pourquoi sa sœur, le Dr Chahrazad Bendada, l’a encouragé à se questionner sur ce point, et à essayé de ne pas associer sa propre valeur en tant que personne à sa productivité.

Quelles solutions pour faire de l’hyperconcentration un atout ?

Pour éviter les effets délétères de l’hyperconcentration, le Dr Chahrazad Bendada insiste sur l’importance de :

  • se mettre des limites pour ne pas arriver à un état de saturation absolue
  • prioriser les tâches
  • s’obliger à faire autre chose en dehors du travail
  • avoir conscience que l’épuisement peut parfois être irréversible et mener au burn-out
  • baisser l’exigence que l’on a envers soi, et ne pas cantonner sa valeur à sa productivité
  • miser sur le sport, les techniques de relaxation ou la pleine conscience pour revenir à son corps
  • s’entraîner à avoir un meilleur niveau de conscience

Des conseils mis en place par Hakim via un système de timer toutes les 45 minutes, l’obligeant à se lever pendant 5 minutes. Le jeune homme a aussi intégré dans son agenda des plages pour ses loisirs, et notamment le sport, les bouquins, ou encore le visionnage d’un film. « Désormais, je n’ai plus besoin de me mettre d’alarme, mais soigner mon hyperconcentration m’a permis de mieux m’organiser dans mon travail de freelance », se réjouit-il, assuré que son hyperconcentration peut devenir son allié, à condition de bien la gérer !

Article édité par Gabrielle Predko ; Photo de Thomas Decamps

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