« La logique de rentabilité va à l’encontre de l’hôpital et ceux qui y travaillent »

16 nov. 2022 - mis à jour le 16 nov. 2022 10min

« La logique de rentabilité va à l’encontre de l’hôpital et ceux qui y travaillent »

En immersion au cœur des combats sociétaux et environnementaux, le réalisateur Éric Guéret filme les gens dans leur quotidien professionnel. Seul et muni de sa caméra, il part à la rencontre de métiers, de secteurs, et d’hommes et de femmes en lutte. Après les ouvriers de l’aciérie d’Ascoval dans “Le Feu sacré”, ou le monde des agriculteurs dans “La mort est dans le pré”, son dernier documentaire, “Premières Urgences”, sort en salles ce mercredi 16 novembre.

Plongé au sein des services d’urgence de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, Éric Guéret suit cinq internes au cours de leur premier stage de six mois. Un film qui traite, entre autres, de vocation et d’engagement et pose la question : pourquoi l’hôpital public n’est plus aussi attirant qu’avant ?

Vous avez choisi de suivre cinq étudiant·es en médecine pour leur premier stage de six mois au sein des urgences de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis. Pourquoi ?

Je voulais absolument faire un film sur l’hôpital, qui est un sujet plus que d’actualité. Je pense que dans une société violente et qui se dégrade socialement avec une précarité galopante, l’hôpital et le service public hospitalier restent plus que jamais essentiels. Il ne faut pas oublier que la moitié du territoire français est un désert médical et que pour beaucoup de Français, l’hôpital est la seule porte d’accès aux soins.

Puis, je trouvais que passer par les internes était une façon originale de parler de l’hôpital. Tout d’abord car ils permettent d’aborder cette terrible crise de personnel mais également cette crise qui n’est pas une crise de la vocation - car énormément de jeunes veulent être médecins - mais qui est une crise de l’hôpital public. À savoir : pourquoi les médecins n’ont pas/plus envie de s’engager dans l’hôpital public, les jeunes pas plus que les anciens ? C’est donc un film sur la vocation et l’engagement.

Au quotidien, les médecins urgentistes doivent agir dans l’instant et sous une pression constante. Cela n’a pas été trop compliqué à suivre pour vous ? N’avez-vous pas eu peur de les déstabiliser ?

Cela va faire 30 ans que je fais des documentaires en immersion : c’est la forme que je pratique et que j’aime, donc j’en connais aussi les limites. Évidemment, quand on arrive quelque part avec une caméra, la première chose qu’on enregistre est la perturbation que l’on crée.

Mais avec le temps, cette perturbation disparaît complètement car je passe des milliers d’heures aux côtés des personnes filmées, à créer de vrais échanges et parfois des amitiés avec eux. Mon travail est de faire en sorte que mon impact sur l’environnement que je filme soit moindre, au plus proche de la réalité si je n’avais pas été là, mais il ne sera jamais inexistant.

Ce que je crains le plus, ce n’est pas que le public n’aime pas mes films, mais que les gens filmés ne se reconnaissent pas dans leur travail. Personnellement, j’ai une manière pour arriver à cela qui est à l’inverse de beaucoup d’autres documentaristes. Je ne dis pas aux gens : « Faites comme si je n’étais pas là, ne me regardez pas et ne me parlez pas. » Je fais 1m87, j’ai une caméra que je ne cherche pas à rendre petite et je dis justement aux gens : « Vous pouvez me parler, vous pouvez m’interrompre et me dire : Éric, pousse-toi, tu nous déranges. » Les gens se comportent avec moi comme si j’étais un membre de l’équipe. Paradoxalement, c’est en étant hyper présent que j’arrive à disparaître.

Ces cinq internes vivent une de leurs premières expériences du monde du travail et ne sont pas épargnés. Ils sont dès le départ confrontés à la réalité du métier de médecin aux urgences, à sa solitude, et Mélissa dit même : « J’ai peur d’avoir une mort sur la conscience. » C’est une des premières choses qui marque le spectateur. Avez-vous également été étonné par ce manque de supervision ?

Personnellement, je n’ai pas vu ça et je pense que le film montre qu’ils sont justement supervisés et accompagnés. Ils font leurs premiers pas et comme pour tout le monde, la première responsabilité est toujours très angoissante. Mais à la différence d’un cabinet, l’hôpital est un staff avec un vrai travail d’équipe. Il y a un chef de service qui est très présent et chaque interne est supervisé par un médecin-chef. Mélissa tombe par exemple sur ce patient qui fait une crise d’asthme. Elle est décontenancée et va chercher un médecin-chef qui fait lui-même le diagnostic. On va également lui corriger la prescription sur laquelle elle a commis des erreurs. Mais il ne faut pas oublier qu’ils sont médecins, que c’est leur septième année d’études et qu’ils viennent d’obtenir le droit de prescrire : on ne va pas leur tenir la main pour aller voir leur premier patient.

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Durant leurs années d’études, les internes sont plongés dans leurs bouquins alors que le contact humain semble être un des piliers de ce métier. Pour vous, y a-t-il un manque de formation de ces internes face à la réalité humaine de leur profession ?

Il y a un déficit assez grave de la prise en charge du soin empathique pour les médecins généralistes et urgentistes, c’est une évidence. Lucie explique qu’elle n’a jamais eu de cours sur comment parler à un patient, comment annoncer un diagnostic, et je pense que c’est une des failles du cursus des études de médecine. Ce sont eux qui le disent et ils l’apprennent sur le terrain. Les patients dans le service des urgences restent peu de temps et sont en situation de stress important, parfois dans des situations physiques graves. Il me paraît donc important que la prise en charge humaine et empathique soit mieux faite, et le film le raconte. Lucie le dit : il faudrait que dans le cursus, il y ait des cours sur l’humanité de la prise en charge.

À travers l’expérience de ces jeunes, votre documentaire expose les revendications du monde hospitalier comme le manque de personnel, le fait que l’on demande à l’hôpital public d’être rentable etc. Partagez-vous ces luttes ?

La lutte contre les politiques de rentabilité au détriment du travail et de l’environnement est une de mes luttes favorites ; que ce soient mes films sur les pesticides, la délocalisation des usines… L’hôpital fait face à une gestion financière depuis bientôt 20 ans avec la mise en place de la tarification à l’acte. Il y a donc maintenant une logique de rentabilité qui va à l’encontre du bien-être de l’hôpital et de ceux qui y travaillent. C’est presque une banalité que de dire cela aujourd’hui mais après la vraie question est : pourquoi alors que tout le monde le dénonce, rien ne change ?

En tant que documentariste, vous filmez le monde du travail à travers ses luttes comme dans Tous Ensemble (qui suit trois combats emblématiques de la CGT) ou Le Feu Sacré (18 mois partagés avec les ouvriers de l’aciérie Ascoval, contre la fermeture de leur usine) et beaucoup d’affiches de la CGT sont visibles dans les couloirs de l’hôpital Delafontaine. D’où vous vient cet intérêt pour le syndicalisme ?

C’est vrai que ma filmographie se compose de films engagés, mais je ne me définis pas comme militant. Je ne suis porté ni politiquement, ni syndicalement : je ne suis pas militant mais engagé. À la différence du reportage, dans le cinéma documentaire on assume d’être totalement subjectif. C’est pour cela que je n’ai pas besoin d’avoir de contre point de vue : car, justement, le documentaire demande que tu épouses le point de vue de quelqu’un et que tu fasses comme une sorte de portrait intime de chacun de tes personnages. Je n’ai pas vocation à l’objectivité et je n’y crois pas beaucoup d’ailleurs. Je filme la réalité au plus proche, certes, mais je pense que cette réalité arrive à une vraie forme d’objectivité en assumant d’être subjectif. C’est-à-dire que je porte un regard sur les choses et ce regard est totalement assumé. Je choisis mes sujets et en général je choisis de filmer des gens que j’aime et dont je partage les combats - ce qui est un point de vue totalement subjectif.

Je n’ai pas pour vocation de faire du divertissement, je suis vraiment obsédé par le fait que le film doit servir à quelque chose. Dans la manière que j’ai de choisir mes sujets, je me dis toujours : « Quand le film sera terminé : qu’est-ce qui sera utile dans le débat social et environnemental ? »

Comment Premières Urgences pourra-t-il être utile selon vous ?

Il sera utile parce qu’un film agit directement sur la conscience du spectateur. Pendant une heure et demie, le regard de ce dernier est nourri et il partage le point de vue subjectif d’un groupe de personnes en lutte. J’espère donc qu’en regardant ce film sur l’hôpital, le spectateur comprendra davantage le travail des soignants, et changera de regard sur celui-ci. En élevant le niveau de compréhension, on élève aussi le niveau de conscience des spectateurs sur le sujet.

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Nous parlions de vocation, mais finalement sur les cinq internes filmés, aucun ne fera à la fin ce choix d’aller vers la médecine d’urgence. Est-ce que dans le casting ce n’était pas un peu frustrant ?

C’est un peu frustrant, mais il faut ouvrir la question qui n’est pas de “travailler ou non aux urgences”, mais de “travailler ou non à l’hôpital”. La bonne nouvelle est que sur cinq internes, finalement deux se destinent à l’hôpital. Evan a repassé le concours et va devenir pédiatre hospitalier, et Lucie se pose la question de finalement travailler à l’hôpital. La question derrière est donc : “pourquoi est-ce que l’hôpital public n’est pas attractif ?”, et tout le film y répond.

Vous présentez un monde du travail sans filtre, avec des scènes parfois difficiles à regarder et où la violence est récurrente. Était-ce un choix de volontairement accès sur ces difficultés ?

Ma volonté est de montrer la réalité. Si les conditions de travail sont choquantes à l’écran, c’est qu’elles le sont dans la réalité. Je n’ai pas une attirance naturelle pour les images “chocs” et je ne grossis pas le trait. J’ai même plutôt tendance à le diminuer naturellement. Par exemple, sur le sujet de la psychiatrie aux urgences, j’aurais pu montrer des choses bien pires. La jeune femme que je filme attachée sur un brancard et qui chante, elle a été attachée sur ce brancard trois jours. J’aurais pu la filmer pendant trois jours, mais je ne l’ai pas fait.

Quelle vision du travail a-t-on quand on ne filme que les combats, les injustices et la précarité ? Est-ce une vision un peu désenchantée du monde du travail ?

Au contraire. Ce n’est absolument pas désenchanté pour moi car le travail est le principal moyen de la lutte. Il n’y a pas de lutte sans travail parce que c’est là que ça se joue, qu’on peut agir. Filmer le travail, c’est au contraire enchanter les luttes.

Puis dans notre société, le travail est en partie ce qui détermine la personne. Quand on rencontre quelqu’un, une des premières questions posées est : « Qu’est-ce que tu fais comme travail ? ». Et si cette personne ne fait rien comme travail, on se rend compte qu’on a du mal à la définir. Le travail est donc structurant. J’enfonce des portes ouvertes, mais il est si important de le dire. Quand on filme le travail, on se rend compte que lorsqu’une personne risque de perdre le sien, comme les ouvriers du Feu sacré, elle sera confrontée à un problème d’identité terrible. La désespérance qui va avec le licenciement est certes financière mais elle est aussi identitaire. En fait, filmer le travail c’est aussi filmer l’identité des gens.

Quelle vision avez-vous de votre propre travail et quel rapport entretenez-vous finalement avec votre métier ?

Je fais franchement partie des enfants gâtés. J’ai une vie de rêve et un travail magnifique, même s’ils sont au prix d’un travail acharné. Je ne lâche jamais rien. Quand je vais en immersion quelque part, par exemple pour l’usine Ascoval, quelquefois je dormais dans ma bagnole pour enchaîner les quarts. J’ai fait le choix de travailler seul, de tourner seul et je vis seul avec mon sac à dos. Les films que je fais ne seraient pas finançables autrement car je ne mets pas de limite dans le nombre de jours de tournage - qui peuvent s’étaler sur une année. Je suis donc seul maître du rendu de mon film et s’il est mauvais, ce sera entièrement de ma faute. Ce rapport que j’entretiens avec mon travail me rend plus qu’heureux et la manière que j’ai de rendre ce bonheur reçu est de faire des films utiles au service des autres.

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Face à la grande dureté de ces métiers hospitaliers, votre documentaire dépeint aussi une profonde humanité. Selon vous, l’humain et la passion sont les deux éléments indispensables pour survivre dans ces métiers ?

Je fais des films sur des problèmes mais j’essaie toujours d’aborder les problèmes par des solutions et de montrer comment on peut s’en sortir - d’où l’intérêt de filmer les combats et les luttes.

Ce côté humain est ce qui tient l’hôpital. S’il n’y avait pas l’engagement et la solidarité de tous, l’hôpital public ne tiendrait pas, mais comme tous les services publics finalement. Le danger aujourd’hui c’est qu’à force d’être mal traité par les politiques conduites, le personnel hospitalier commence à ne plus tenir : la réalité a eu raison de l’engagement et des vocations et c’est très grave. Avant la crise du Covid, il y a eu des grèves pendant deux ans durant lesquelles le personnel hospitalier tirait la sonnette d’alarme mais qui n’ont jamais abouti. Puis il y a eu le Covid où ils ont tout donné et sans compter. On ne peut pas remercier des gens qui ont sauvé la France en première ligne en leur mettant 180 euros d’augmentation, sans valoriser les nuits et en faisant en sorte qu’il soit bien plus avantageux d’aller travailler dans le privé que dans le public. Le résultat aujourd’hui est que 20 % des services d’urgence ont connu de grandes difficultés cet été et certains ont dû fermer car les gens sont en burn-out. Il faut savoir qu’aux urgences de l’hôpital Delafontaine, sur 20 médecins, deux sont français et les 18 autres sont quasiment tous tunisiens. Sans les médecins étrangers, l’hôpital public ne tournerait pas en France et les déserts médicaux seraient encore plus désertiques qu’ils ne le sont. La vraie question derrière est : pourquoi tout est mis en œuvre pour l’effondrement du service public ? On peut se poser la question de la volonté cachée de ces politiques menées.

Vous avez toujours choisi de filmer les luttes à travers le réel, mais pourriez-vous être tenté par le fictionnel ? Comme le réalisateur Stéphane Brizé par exemple…

Je n’ai, pour l’instant, pas ouvert cette porte-là car je me sens tellement bien et à ma place dans le documentaire en immersion que je n’ai aucune frustration professionnelle. La fiction pourrait m’intéresser pour aller dans des endroits où le documentaire ne peut pas aller, quand les portes se ferment à la caméra. Si un jour je tombe sur un sujet pour lequel je suis dans une limite documentaire mais que c’est un sujet que je veux traiter, je ne m’interdis pas d’y penser.

Vous êtes parfaitement heureux dans votre rôle de réalisateur aujourd’hui, est-ce que c’était le métier dont vous rêviez petit ?

J’ai eu la chance de savoir tout de suite ce que je voulais faire. Je venais d’un milieu qui n’était pas forcément ouvert aux documentaires mais j’ai eu une opportunité incroyable : mon père était l’expert-comptable d’un grand documentariste, Joris Ivens. J’ai pu partager des moments avec lui et sans le vouloir, il m’a transmis sa passion pour le documentaire social. Je savais que je voulais filmer des gens mais j’ai mis longtemps à savoir comment.

Puis j’ai fait une école de cinéma juste pour apprendre à être autonome avec ma caméra et c’est exactement ce qui s’est passé. Ça a toujours été là. Je ne fais que continuer la même histoire depuis 30 ans.

Article édité par Clémence Lesacq ; photos : Thomas Decamps pour WTTJ

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