Harcelée à cause de mon lesbianisme : « Je suis une proie aux yeux de ces collègues »

17 janv. 2023 7min

Harcelée à cause de mon lesbianisme : « Je suis une proie aux yeux de ces collègues »

auteur.e

Valentine Leroy

Journaliste freelance

contributeur.e

DEAR MARIE - Orientation sexuelle, religion, handicap… Les discriminations en tout genre sont malheureusement monnaie courante au sein des entreprises. Parce qu’il est temps de leur indiquer la porte de sortie, notre coach de survie et experte du Lab Marie Dasylva répond à vos problématiques du quotidien, en vous dévoilant les clés indispensables à votre défense, pour la préservation de votre santé mentale et votre bien-être en entreprise. Autant de conseils à destination des témoins ou victimes de discrimination pour vous permettre de prendre toute la place que méritent vos compétences !

Elsa* ou la peur face à la lesbophobie

Chère Marie, je m’appelle Elsa, j’ai 34 ans et un sacré problème au travail. Il y a un an, j’ai demandé en mariage l’amour de ma vie, ma partenaire. Avec l’envie de partager ma joie et d’annoncer mes fiançailles, j’ai fait mon coming-out au bureau. Depuis, deux de mes collègues masculins jugent bon de me faire régulièrement des petites remarques, sous couvert d’intérêt pour ma relation. Ça a commencé à la pause du midi, où ils m’ont demandé comment on se répartissait les tâches ménagères à la maison, avec le classique « Qui fait l’homme, qui fait la femme ? » Je leur ai tout de suite dit que cette question était déplacée, et j’ai coupé court à la conversation. Après quelques jours, ils ont recommencé en déclarant : « Quand même, deux femmes ensemble, vous n’avez jamais essayé avec un homme ? » J’ai ironiquement demandé le but de cette expérience, ce à quoi ils ont répondu : « On ne dit pas qu’on n’aime pas sans avoir goûté. » La phrase en elle-même est déplacée. Mais le sourire lubrique de l’un et le rire gras de l’autre, c’est ce qui m’a le plus dégoûté.

J’ai alors fait un signalement aux RH. Ces derniers m’ont indiqué qu’ils ne pouvaient rien faire, ces propos ayant lieu sur la pause de midi, ce dont je doute fortement. Je les soupçonne aussi d’avoir prévenu mes collègues de mon signalement, puisque quelques jours après, la situation a empiré. Depuis, je retrouve régulièrement des ciseaux en plein milieu de ma table de bureau. Ou je les entends citer des couples lesbiens connus et les critiquer de manière lesbophobe.
À la dernière soirée de Noël, ça a été la cerise sur le gâteau : devant ma future épouse, l’un des deux collègues m’a souhaité un joyeux Noël en m’attrapant par la taille. Il s’est rapproché de mon oreille pour me susurrer « J’ai encore un paquet pour toi », tout en pressant son entrejambe contre moi. J’étais tétanisée, incapable de dire ou de faire quoi que ce soit. Je suis allée aux toilettes, avant de quitter la soirée avec ma compagne. Je n’ai pas osé lui dire ce qui s’était passé.

Je ne sais plus quoi faire pour faire cesser ces propos et agissements, qui dégradent mon bien-être au travail. J’allais autrefois au bureau avec entrain, mais depuis que ces comportements ont commencé, je m’y rends la boule au ventre, en ayant l’impression d’être une proie aux yeux de ces collègues. Depuis la soirée de Noël, je n’arrive même plus à aller au bureau et reste en télétravail. Les RH m’ont appelée en me demandant de revenir, faute de quoi je risque un blâme. Mais j’en suis incapable. J’ai peur.

Allô Marie bobo

Chère Elsa,

Posons des mots clairs sur ce que tu vis : tu es victime de lesbophobie et de harcèlement sexuel. Et tu te retrouves en danger dans cette structure qui manque à ses devoirs de protection envers ses salariés en mettant à l’abri les agresseurs et non les victimes. En bref, tu es une femme lesbienne à hétéroland. Un monde où les identités LGBT+ sont vues comme sulfureuses, et les femmes lesbiennes comme incomplètes ou à « corriger ».

Adresser le problème de harcèlement… et les manquements

Je tiens tout d’abord à te dire que tu peux être fière de toi. Tu as tenu une posture parfaite lorsque ces violences verbales ont commencé, en expliquant à tes collègues combien leurs propos étaient déplacés et que tu ne souhaitais pas y être confrontée. Ce que tu as mis en place jusqu’ici, quand bien même cela n’a pas eu les effets escomptés, était la bonne stratégie à adopter. Être claire dans ta réponse et affirmer ton souhait de ne plus en parler te permet d’écarter des questionnements internes inutiles concernant l’intention de ces deux individus. Tu as verbalisé le mal que te faisaient leurs propos et, que les effets soient intentionnels ou non, ils relèvent du harcèlement sexuel.

Dans le Code du travail, ce dernier se caractérise par « des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ». Sache que depuis le 31 mars dernier, le sexisme s’est intégré à la définition du harcèlement sexuel. Et la nature lesbophobe des propos de tes collègues ne fait qu’ajouter une circonstance aggravante au harcèlement sexuel dont ils sont les auteurs. En effet, lorsque le harcèlement moral ou sexuel est motivé par un motif discriminatoire (« son origine, son sexe, ses mœurs, son orientation sexuelle, son identité de genre »), il est possible de le caractériser de « harcèlement discriminatoire ».

Je ne peux donc que t’inviter à signaler une nouvelle fois aux ressources humaines le déroulé chronologique des violences verbales et physiques lesbophobes que tu as subi. Des premières remarques déplacées à ton agression sexuelle, en passant par l’épisode répété des ciseaux, tout doit être relaté par écrit dans un mail (depuis ta boîte mail perso) ou un courrier recommandé adressé au service des ressources humaines dont je te recommande de conserver une copie. Tu n’obtiendras probablement pas de réponse ou d’action en retour, mais ce n’est pas le but ici. Selon l’AVFT, 95% des femmes qui dénoncent un harcèlement sexuel finissent par perdre leur travail. Qui est responsable de cette statistique plus qu’alarmante ? Les ressources humaines en grande partie. Ils ne sont pas nos amis, ils sont au service de l’entreprise. Mais par ce mail ou cette lettre, tu formalises l’inaction de ce service qui manque à ses devoirs de protection à ton égard.

Être en sécurité au travail est un droit, cela ne se négocie pas

Les propos tenus et la violence physique qui t’ont été imposés ont eu lieu sur ton lieu de travail. Peu importe qu’il s’agisse d’un temps perçu comme informel (pause déjeuner, soirée d’entreprise…), ils se sont tenus sur ton lieu de travail. Ta structure a donc sa part de responsabilité car elle doit y assurer ta sécurité, comme tes collègues en tant qu’auteurs de ces propos et de ces gestes.

L’inaction des ressources humaines face à ces faits signalés ouvre la porte à une continuité de ces violences. Leur excuse concernant leur contexte est fallacieuse : ton employeur a l’obligation de prendre « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale » de ses collaborateurs. Les risques psychosociaux inhérents à des agressions ou violences entre ses murs en font partie. Je t’invite donc à signaler ce manquement constitutif d’une faute à l’inspection du travail ainsi qu’à la médecine du travail, en leur demandant directement leur avis sur ces faits.

Concernant ton agression sexuelle et la menace de viol par ton collègue, tu peux bien entendu porter plainte et aller au pénal pour ces faits. Je ne peux que vivement te conseiller de te faire accompagner pour le dépôt de plainte et tout au long de la procédure. On le sait, ici, en France, les affaires de violences sexistes et sexuelles, qui plus est à caractère lesbophobe, ne reçoivent pas un accueil suffisant de la part des autorités en charge de leur traitement. Il te serait donc d’autant plus utile de t’appuyer sur quelqu’un de compétent en la matière.

Quel que soit le recours que tu envisages, je te recommande sur les conseils de mon amie Me Manon Bourdot, avocate en droit du travail, de recueillir le plus de preuves possible pour alimenter ton dossier. Car contrairement aux idées reçues, ce n’est pas ta parole contre la leur, plusieurs éléments iront en ta faveur :

  • Demande à ton médecin ou à ton psychologue d’établir un certificat médical relatant tes propos, si tu t’es confié à lui,
  • Rassemble tes arrêts de travail et tes éventuelles prescriptions médicales,
  • Demande aux personnes (amis, famille, collègues de travail…) à qui tu as relaté la situation si elles sont prêtes à établir des attestations en ta faveur, surtout s’ils ont été témoins des propos ou comportements. Ces attestations pourront décrire les faits relatés et les conséquences constatées sur ta santé,
  • Rassemble toutes les traces écrites de tes démarches (ta rencontre avec le médecin du travail, tes courriers à l’inspection du travail ou aux syndicats de l’entreprise…),
  • Fais des captures d’écran si tu as relaté les faits à des proches ou à des collègues par SMS ou WhatsApp.

Se protéger, à court et long terme

Pour commencer, je te conseille de te mettre en arrêt maladie tant que ton entreprise ne prend pas de décision à l’encontre de tes collègues, et idéalement jusqu’à la date de ton mariage. Clairement, les ressources humaines n’agiront pas contre eux, je t’invite donc à te faire aider d’un·e avocat·e pour entamer des échanges en vue d’une rupture conventionnelle. Il en va de ta santé mentale et physique. Ta priorité, c’est ta sécurité et ton bien-être. Aucune négociation n’est possible sur ce point.

Tu n’es pas « incapable » de retourner au bureau. Tu es logique et sage. On nous a trop socialisé en tant que femmes à tester et éclater nos limites pour ne pas être vues comme des problèmes. Tu as eu raison de te mettre en télétravail ! Les RH t’ont menacée d’un blâme si tu ne revenais pas physiquement, alors que tes harceleurs prospèrent dans la paix la plus souple. C’est NON. Encore une fois, je martèle, je sais, mais je te conseille d’envoyer un courrier circonstancié expliquant les raisons de ton télétravail. N’oublies pas de prononcer les mots « harcèlement sexuel » et « agression » dans celui-ci. Une fois le courrier envoyé, je te conseille de te mettre en arrêt maladie.

Bien que cela fasse peur, je le sais, je ne peux que te conseiller de partir de cette structure. Les possibilités sont multiples : déclaration d’inaptitude par la médecine du travail, voies judiciaires… Mais dans la mesure où c’est une charge économique supplémentaire qui pèse sur toi en tant que victime, la meilleure façon de partir, c’est avec de l’argent. En négociant ton départ, par rupture conventionnelle par exemple, tu pourras sauver ta santé mentale et financière, ainsi que ton intégrité physique étant donné les menaces et l’agression sexuelle perpétrée par ton collègue.

Dans tous les cas, c’est à toi de choisir les conséquences que tu peux supporter. Rester dans cette structure au risque de voir ta santé mentale péricliter, tenter une longue bataille judiciaire ou négocier ton départ. Une chose est sûre : tu es la personne la plus importante à préserver dans cette histoire. Je t’invite en tout cas à partager ton vécu avec ta partenaire, l’amour de ta vie. Vous êtes un couple, une équipe, et elle pourra t’épauler, peu importe la décision que tu prendras vis-à-vis de tes collègues et de ta structure. Je vous souhaite pour ma part un mariage le plus heureux et le plus long possible, et un bonheur infini à l’avenir.

Un remerciement chaleureux à Me Manon Bourdot pour son regard légal et stratégique.

Article édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps.

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