Au cœur de la pandémie : les dessous du métier d'épidémiologiste

Les dessous du métiers d'épidémiologiste avec Raphaëlle Métras

« Il faut reconfiner », « Les variants étrangers seront bientôt majoritaires », « Il faut s’attendre à une nouvelle vague »… Si la crise sanitaire a bouleversé le quotidien de millions de travailleurs, elle a aussi mis en lumière des professions et disciplines jusqu’alors totalement inconnues du grand public. Consultés chaque jour ou presque pour comprendre et mieux anticiper l’évolution de la situation sanitaire, les épidémiologistes et leurs prédictions se sont immiscés jusque dans l’intimité de nos vies. Depuis près d’un an, ce sont eux qui disent ce que nous devrions faire, qui nous devrions voir, de quelle façon et jusqu’à quand.. Mais que sait-on de ces chercheurs et de leurs méthodes de travail ? De quelle façon construisent-ils leurs prévisions ? Raphaëlle Métras, épidémiologiste à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), spécialiste des zoonoses, les maladies et infections qui se transmettent des animaux à l’homme, a accepté de lever le voile.

Depuis le début de la crise sanitaire, les épidémiologistes interviennent presque quotidiennement, mais on ignore toujours les dessous de votre métier. Concrètement, il s’agit d’élaborer des modèles mathématiques, de comprendre le fonctionnement d’une épidémie ?

C’est vrai que notre métier n’a jamais été autant mis en lumière qu’aujourd’hui et je comprends que beaucoup se demandent en quoi il consiste précisément. Pour saisir toute l’étendue de notre action, il est nécessaire de s’intéresser à l’origine grecque du mot épidémiologie : épi signifie “au-dessus”, demos “la population” et logos “la science”. En quelques mots, il s’agit donc de l’étude des phénomènes de santé qui se passent à l’échelle d’une population. En tant qu’épidémiologiste des maladies infectieuses, mon rôle est de comprendre pourquoi un agent pathogène (virus, bactéries…) sévit à tel endroit et comment il se transmet. Il y a toujours des raisons qui déterminent pourquoi une partie de la population est malade et une autre est épargnée. Une fois qu’on a compris pourquoi la maladie était là et comment elle se transmettait, on essaie de savoir ce qui pourrait contenir le phénomène, réduire le risque. Il est évidemment plus simple de travailler sur une maladie que l’on connaît déjà, parce que les observations et les données sont plus nombreuses.

Aujourd’hui, on vous demande de faire des prévisions sur la crise sanitaire. Mais au regard de ce que vous venez de me dire, ce n’est pas vraiment le but de votre travail.

Vous parlez de prévisions et c’est vrai que c’est ce qu’on entend dans les médias. Mais dans les faits, notre discipline explore plutôt différents scénarios. En fonction de ce que l’on connaît de la maladie, de ce qu’il s’est passé ailleurs ou avant, on pose sur la table différentes hypothèses. D’abord, quel est le spectre des scénarios possibles ? Bien sûr, on s’aide de modèles et d’outils mathématiques pour déterminer quelle dynamique de transmission est la plus plausible. Et comme toujours, plus on dispose d’informations sur la maladie, plus on est en capacité d’être précis et d’entrevoir « le scénario le plus vraisemblable ».

Nous ne sommes pas des oracles, mais la modélisation peut permettre de comparer l’efficacité relative de différentes mesures de contrôle d’une épidémie (confinement, confinement partiel, vaccination, couvre-feu…). Admettons que l’on puisse vacciner un certain pourcentage de la population maintenant, combien de cas aurait-on à la fin de l’année ? Et que se passerait-il si on décidait de commencer la vaccination dans deux mois ? On compare les courbes et on regarde quel schéma vaccinal diminuerait le plus grand nombre de cas.

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Comment commencer à travailler quand des chiffres n’existent pas encore ?

Au début, on essaie d’observer où la maladie apparaît et on imagine des protocoles, qui peuvent être plus ou moins longs selon l’urgence de la situation, qui nous permettraient d’obtenir des données pour répondre à nos questions. Un détail important : pour pouvoir mener notre enquête de terrain, il faut aller chercher des financements. Chaque étude a un coût, surtout s’il s’agit d’étudier un échantillon large et qu’il faut solliciter des personnes pour nous aider à récolter des données. Vous imaginez bien qu’il est impossible de travailler seul pour vérifier la circulation d’une maladie dans une population !

Pour comprendre ce que peut être un protocole, je vais vous en donner un exemple fictif : si je veux calculer la circulation de la maladie chez les animaux et l’humain à tel endroit, je vais regarder si le nombre de cas évolue en faisant par exemple des prélèvements réguliers dans ces deux groupes (selon la maladie, cela peut être des prises de sang, des écouvillons…) Une fois toutes les données récoltées, je pourrai alors comparer les courbes. Après, on utilise également des données de surveillance. Pour prendre l’exemple de la France, dans notre pays il y a des veilles nationales sur certaines maladies comme le Réseau Sentinelles qui surveille le nombre de syndromes grippaux, de diarrhées aiguës (de gastro-entérites), de varicelles…

Quelle part occupe le terrain et le travail de bureau dans votre quotidien ?

Disons que c’est très différent d’un épidémiologiste à l’autre. Certains dédient leur temps à récolter des données sur le terrain, d’autres participent à la surveillance des maladies, ou se concentrent sur la modélisation. Pour ma part, j’ai commencé par beaucoup de terrain et je m’en suis éloignée. L’important pour un épidémiologiste modélisateur qui travaille derrière un ordinateur, c’est d’être en capacité d’expliquer et de définir un protocole précis. Quand j’ai besoin de récolter des échantillons sur des vaches, je sais comment ça fonctionne et je sais à qui m’adresser. Aussi, nous pouvons demander de l’aide à des collègues et à d’autres acteurs de santé, c’est un travail multidisciplinaire.

Ce que l’on fait peut sembler assez abstrait. Ce qui a changé avec le Covid, c’est que le monde entier est touché personnellement par cette épidémie.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux virus ? Une formation spécifique existe-t-elle ?

Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant que j’allais devenir épidémiologiste (rires) ! J’ai d’abord suivi une formation de vétérinaire tout ce qu’il y a de plus classique. Quand j’ai terminé mon cursus en 2002, l’épidémiologie n’était pas très connue, même si on sortait de l’épidémie de vache folle. Puis, je me suis rendue compte que depuis toute jeune, j’étais intriguée par les zoonoses, les virus qui font un saut d’espèce en passant de l’animal à l’homme. Peut-être que cela vient de mon intérêt très fort pour l’écologie. Du fait de la déforestation, de la pollution, certains animaux qui n’auraient jamais dû entrer en contact avec l’être humain se rencontrent et ils finissent par partager le même environnement. Malheureusement, comme nous pouvons le voir, cette promiscuité peut avoir des effets néfastes comme l’apparition de nouvelles maladies. Après mes études vétérinaires, je suis donc partie en Angleterre pour faire un master et une thèse en épidémiologie. Lors de ce cursus, j’ai notamment travaillé sur la grippe H5N1 et la fièvre de la Vallée du Rift. Très vite, je me suis rendue compte que j’étais au bon endroit. Chaque jour, j’apprenais quelque chose de nouveau !

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Donc pas besoin d’être mathématicien de formation pour travailler dans votre discipline ?

On peut se spécialiser en épidémiologie après avoir suivi des études vétérinaires, de médecine, de biologie, de physique… Il n’y a pas de parcours type, puisque nous sommes interdisciplinaires. En revanche, si je ne suis pas mathématicienne de formation, j’ai besoin de connaissances en statistiques et en mathématiques pour exercer. Comparer un pourcentage d’infections ou un nombre de cas symptomatiques par rapport à la population totale n’est pas la même chose. J’ai d’ailleurs très vite compris l’importance de ce bagage. Pour cette raison, je me suis concentrée sur la modélisation. Apprendre ces approches statistiques ou mathématiques n’ont pas été une barrière, surtout dans l’environnement dans lequel j’évoluais en Angleterre. On me disait « Vas-y lance toi ! ». J’ai bien sûr eu des doutes sur ma capacité à réussir ce parcours de formation, mais cela ne m’a jamais empêché d’avancer.

Quelques mois avant l’épidémie de Covid, il arrivait encore qu’on me dise : « Mais au fait, à quoi ça sert ton travail et tes études ? Pourquoi tu ne fais pas quelque chose de plus simple ? Pourquoi tu te compliques la vie ? »

C’est un métier que le grand public ne connaissait pas ou peu avant la crise sanitaire, comment l’expliquez-vous ?

Je pense que tant qu’on ne se rend pas compte de l’impact que peut avoir notre discipline dans nos vies, ce que l’on fait peut sembler assez abstrait. Ce qui a changé avec le Covid, c’est que le monde entier est touché personnellement par cette épidémie. C’est un virus qui circule dans toutes les régions du monde. Il y a de grandes chances pour que nous connaissions quelqu’un qui a été infecté ou qui a été malade, et nous l’avons peut-être déjà été nous même.

Est-ce que la crise a changé la perception que vous aviez de votre profession ? Est-ce qu’il arrive que vos proches vous sollicitent à ce sujet ?

Je dirais que l’intérêt actuel pour l’épidémiologie est plutôt rassurant. On a besoin de jeunes qui se lancent et j’espère que cette période très difficile que nous traversons suscitera des vocations. En revanche, dans mon quotidien, ça ne change pas grand-chose à mon activité professionnelle. Enfin si, disons que je n’ai plus besoin de me justifier ! Quelques mois avant l’épidémie de Covid, il arrivait encore qu’on me dise : « Mais au fait, à quoi ça sert ton travail et tes études ? Pourquoi tu ne fais pas quelque chose de plus simple ? Pourquoi tu te compliques la vie ? »

Ce que l’on qualifie d’optimiste ou de pessimiste, relève de l’interprétation. Nous on a des valeurs, des chiffres et on discute de nos résultats.

Mes proches savent que je ne travaille pas sur l’épidémie de Covid puisqu’en ce moment j’étudie les maladies à tiques (telle que la maladie de Lyme), mais ils me demandent régulièrement ce que je pense de tel article, de telle décision politique… Il ne faut pas oublier que l’avis scientifique et les mesures prises par les différents gouvernements sont deux choses distinctes. Les scientifiques émettent des avis à travers leurs expertises, et les politiques eux décident des actions à mettre en place. Ce sont des métiers bien différents.

Justement, subissez-vous des pressions de la part des dirigeants ? Avez-vous des impératifs de résultat, des deadlines ?

Personnellement pas du tout. Pour les impératifs de résultats, c’est un peu plus subtil. Personne ne va nous dire « Il faut absolument ça ». Mais si on n’arrive pas à finaliser une recherche dans les temps, cela peut être difficile pour trouver des financements et développer d’autres projets. Pour simplifier, plus on arrive à publier des résultats plus il est facile de décrocher des financements, c’est un cycle vertueux. Parce qu’il faut savoir que nous sommes à la fois évalués sur les financements qu’on a eus et sur nos publications dans les revues scientifiques. Avant publication, nos articles sont relus et validés par des pairs, c’est pour cela que c’est très important. Disons, c’est un peu la partie immergée de notre travail, comme le serait un book pour un graphiste.

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En épidémiologie, peut-on faire des erreurs ?

Oui, bien sûr ! Il y a plusieurs sources d’erreurs. D’abord l’erreur humaine, j’imagine que quand on travaille avec beaucoup de pression sur un sujet grave avec beaucoup de responsabilités, cela doit arriver. Après, il y a toujours la possibilité de faire relire nos travaux par différentes personnes, pour minimiser le risque d’erreur.

Puis, il y a les erreurs statistiques liées à la variabilité des phénomènes que l’on observe. Celles-ci peuvent être amorties en calculant ce qu’on appelle « des intervalles de confiance », qui nous donnent des marges d’erreurs possibles.

Y-a-t-il des voix dissonantes parmi les épidémiologistes avec des alarmistes d’un côté et des “rassuristes” de l’autre ?

Ce que l’on qualifie d’optimiste ou de pessimiste, relève de l’interprétation. Nous on a des valeurs, des chiffres et on discute de nos résultats. Après, si des prédictions disent 80% de personnes touchées et que 70% le sont, on essaye de comprendre cet écart : dans quelle mesure nos résultats ont-ils été surestimés ou sous-estimés ?

La notion de responsabilité est-elle importante dans votre métier ?

Oui ! D’abord nous sommes responsables de ce que nous produisons, il faut pouvoir défendre, argumenter et justifier chaque résultat. Enfin, il y a une responsabilité plus large de santé publique. Mais, on n’est pas obligé d’avoir réponse à tout et quand on ne sait pas, il faut le dire. Nous ne sommes que des humains après tout !

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Photos par Thomas Decamps pour WTTJ

Thomas Decamps

    Photographe chez Welcome to the Jungle

    Romane Ganneval

      Journaliste - Welcome to the Jungle

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