Pessimisme défensif : a-t-on intérêt à toujours se préparer au pire au travail ?

Comment un pessimisme mesuré peut booster sa carrière ?

Se préparer au pire peut-il mener au succès ? C’est bien ce que suggèrent les recherches en psychologie positive qui désacralisent l’usage de l’optimisme béat, au profit du pessimisme dit « défensif ». Cette stratégie psychologique, souvent utilisée par les personnes anxieuses, consiste à anticiper tous les risques éventuels liés à une situation afin d’en avoir une vision globale et mieux se préparer aux imprévus. A l’inverse du pessimisme pur et dur qui entrave la réalisation et la progression des personnes à tendance défaitiste, le pessimisme « défensif » permet de considérer une situation avec recul, réalisme et pragmatisme pour… mieux réussir ! Analyse de cet atout professionnel insoupçonné.

L’anti-politique de l’autruche

Êtes-vous de ces personnes qui se préparent toujours au pire pour ne pas se laisser déstabiliser par l’imprévu ? Nous ne parlons pas ici des personnes constamment négatives, mais de celles qui, bien qu’enthousiastes et volontaires, ne peuvent s’empêcher d’imaginer tous les risques éventuels liés à un projet, un contrat, une collaboration ou un événement. De celles que l’on accuse en réunion de casser l’ambiance ou l’énergie du groupe en imaginant les pires scénarios possibles. N’en déplaise à vos collègues : si vous en êtes, sachez que cette stratégie cognitive peut s’avérer bénéfique dans votre vie professionnelle. Décrite pour la première fois dans les années 80 par Julie K. Norem et Nancy Cantor dans le Journal of Personality and Social Psychology (1986, Vol. 51), cette tendance est nommée pessimisme défensif et est décrite comme un excellent biais de progression et d’évolution. Notamment parce qu’en anticipant constamment les risques éventuels d’une situation inconnue, les personnes pessimistes défensives ont une vision des choses plus réaliste, ainsi que des solutions et des plans B en réserve. Elles ne cherchent pas à sous-estimer les difficultés mais veulent en avoir une appréciation juste pour y faire face efficacement.

Ceci à la différence des personnes optimistes qui ont davantage tendance à idéaliser le futur et à sous-estimer les potentiels difficultés, contre-temps ou imprévus. Et qui peuvent plus facilement se bercer d’illusions, se fixer des objectifs inatteignables et s’exposer à un plus gros risque de frustration et de déception. A l’image d’Imran qui a souvent payé cher les revers de son trop grand optimisme. A 33 ans, il a déjà créé plusieurs entreprises en France et à l’étranger, sans n’avoir jamais réussi à les pérenniser. « Une fois que j’ai une idée de business en tête, je me dis que ça va forcément marcher, explique-t-il. Je me construis un idéal et je fonce pour matérialiser cette image mentale. Je suis aveuglé par l’excitation, persuadé du potentiel de mon projet. Avec le recul, je me rends compte que je n’avais pas pris en compte certains paramètres et risques importants ». Et pour cause. L’optimisme nous pousse souvent à embellir l’avenir et à ignorer ou nier les aléas de la réalité. « Tu avances avec des œillères sans prévoir ce qui peut freiner le projet. Quand la réalité te rattrape, c’est le coup de massue ».

Bien sûr, les bienfaits de l’optimisme sur la santé, le bien-être, la réussite et l’épanouissement sont indiscutables. Les personnes optimistes sont plus persévérantes, osent plus, s’adaptent plus facilement, ont confiance en la réussite d’un projet et sont moins sujettes à l’anxiété, au stress ou à la dépression. Mais un positivisme exagéré peut aussi les conduire à sous-estimer le danger, induisant alors une mauvaise gestion du temps, des événements et du budget. Elles sont parfois peu prévoyantes, voire inconscientes et peuvent plus facilement prendre des risques sans avoir élaboré de solutions de repli au préalable. Leur enthousiasme l’emporte généralement sur le principe de précaution, car cette tendance à amplifier le beau les empêche d’être pleinement rationnelles et réalistes. « Je ne regarde que les hauts, je ne considère pas assez les bas, confirme Imran. Je suis dans une forme de déni, je fonce sans filet de sécurité. Mais mieux vaut avoir un optimisme raisonné ».

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« C’est un rapport sain aux objectifs »

Cette disposition à l’optimisme fait partie d’une palette de trois stratégies psychologiques. « On peut adopter l’optimisme, le pessimisme ou le pessimisme défensif, explique Ilona Boniwell, docteur en psychologie et responsable du premier Master International de Psychologie Positive Appliquée (MAPP). Les optimistes pensent que tout va bien se passer, quand les pessimistes pensent que tout va mal se passer et ne voient pas l’intérêt de passer à l’action, les pessimistes défensifs, eux, pensent dans un premier temps que tout va mal se passer, sauf s’ils font ce qu’il faut pour que ça fonctionne. » La nuance est de taille. En outre, le pessimisme défensif est une stratégie psychologique productive déployée par les personnes anxieuses, qui consiste à se fixer de faibles attentes pour ne pas être déçues, à envisager les éventuels risques ou revers négatifs qui pourraient survenir et à s’y préparer en prenant des mesures préventives. A ne pas confondre avec une stratégie d’auto-handicap (Jonas & Berglas, 1978), car le pessimisme défensif n’est pas une stratégie d’auto-sabotage, mais bien de réussite.

« Quand j’étais consultante business intelligence, analyser tous les aspects d’une situation, anticiper ce qu’il pourrait se passer et identifier des solutions faisaient partie de mon job », explique Alexandra, 37 ans. Aujourd’hui coach en accompagnement professionnel, elle anime des ateliers et crée des séminaires avec ce même réflexe : « J’ai appris à préparer le terrain, la logistique. Je déroule concrètement de façon très pragmatique ce qu’il va se passer. J’anticipe, je prépare des réponses aux éventuelles objections ou remarques atypiques. Ça me permet d’avoir des astuces toutes prêtes et de ne pas me décomposer. Je sais comment réagir, quoi proposer. »

Pessimisme, estime de soi et sécurité émotionnelle

A bien des égards, le pessimisme défensif est rassurant et atténue le stress. Il permet de garder un certain contrôle sur ses émotions. « Je me suis déjà emballée pendant un processus de recrutement et j’ai été déçue, confie Charlotte, 34 ans. Aujourd’hui, je ne m’emballe plus car si je ne suis pas prise, je ne me serais pas impliquée émotionnellement. Je ne suis pas sûre que ça fonctionne. Je me dis que c’est possible, mais j’ai été tellement échaudée que je garde un certain recul pour me protéger psychologiquement. » Dans une analyse plus récente publiée dans le Handbook of Methods in Positive Psychology (2007), Julie K. Norem avance que, bien que le pessimisme défensif soit un atout, il est souvent lié à une faible estime de soi, notamment parce qu’il mobilise l’autocritique, le pessimisme et l’évaluation des expériences passées. « C’est un rapport sain aux objectifs que je me fixe, car je doute toujours de moi, alors ça m’aide à relativiser mes échecs et en même temps, à m’attendre aussi à réussir, » confirme Charlotte. « Mon pessimisme vient de mes peurs et croyances limitantes, appuie Alexandra. Néanmoins j’avance parce que je ne veux pas me laisser abattre, il faut quand même tenter. »

Le pessimisme défensif est rassurant. Notamment parce que ne pas se fixer d’attentes trop élevées permet d’aborder les situations anxiogènes avec plus de sérénité. « Ça me met dans de meilleures dispositions donc je réussis mieux mes entretiens, je prends les choses plus relax, raconte Charlotte. De cette façon, deux postes se sont ouverts à moi en même temps alors que j’ai postulé pendant 4 ans sans succès. Je pense que ça influe sur l’image que tu renvoies aux autres. » En prime, lorsque l’issue de l’entretien n’est pas favorable, la personne pessimiste défensive passe plus vite à autre chose sans s’auto-flageller, notamment parce que ne pas s’impliquer émotionnellement permet d’avoir une capacité de résilience plus élevée. « Ça me permet de me relever plus vite. Je ne déprime pas pendant trois jours en me disant que mon travail ne vaut rien. »

Le pessimiste défensif, un atout pour l’équipe

Selon Ilona Boniwell, les pessimistes défensifs sont également un atout pour les entreprises et chaque équipe de travail devrait en être composée. « Car si les optimistes apportent de l’énergie et insufflent l’élan, les pessimistes défensifs vont identifier les potentiels dangers qui échappent au groupe », précise-t-elle. L’efficacité collective repose sur la complémentarité des stratégies psychologiques de chacun. Une équipe sera moins performante si elle n’est composée que de pessimistes ou que d’optimistes. En outre, la pensée négative s’optimise au moins autant que la pensée positive dans le milieu professionnel et chacun contribue au succès de l’équipe tel qu’il est, tout comme le yin complète le yang. « Car si un pessimisme défensif devient optimiste, il sera moins efficace dans la durée. Penser que tout va bien se passer sans faire de prévisions les rend moins performants. Ils réussiront moins », conclut l’experte. Voilà qui accorde plus de crédit à la fameuse réplique : « je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste ! »

Article édité par Aurélie Cerffond
Photo par Thomas Decamp

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