Philo Boulot : au travail, es-tu reconnu à ta juste valeur ?

Publié dans Philo Boulot

09 mai 2022 - mis à jour le 04 août 2022

auteur

Céline Marty

Agrégée de philosophie et chercheuse en philosophie du travail.

Au travail, chaque jour on se donne de la peine pour réaliser les attentes de nos clients, de nos collègues ou de notre boss. On attend et espère qu’ils reconnaissent nos efforts, voire nous en félicitent et nous donnent une augmentation ou une promotion. Mais pourquoi cherche-t-on cette reconnaissance au travail et est-elle vraiment possible ?

L’envie de reconnaissance n’est-elle qu’un désir égoïste nombriliste ?

Pour Rousseau, en société, auprès des autres, chacun veut sembler meilleur qu’il n’est réellement. On se vante, on se compare, on cherche à en avoir plus : c’est le paraître qui compte. Les autres ne font pas attention à qui on est réellement mais à ce qu’on laisse voir. Mais le besoin de reconnaissance, notamment au travail, est-il toujours aussi superficiel ? Quels sont les différents moyens d’en obtenir ?

La reconnaissance économique

D’abord, on espère une rémunération qui récompense nos efforts. On veut être reconnu à notre juste valeur, économique et sociale. Par exemple, on espère une augmentation salariale quand on a intensifié nos efforts et quand on estime qu’on a beaucoup donné à notre entreprise. Mais elle ne suffit pas. En premier lieu car il est difficile d’individualiser ce que l’on mérite à l’instant T, puisque le travail s’effectue sur du long terme et en collectif. Résultat, certaines grilles de rémunération restent collectives, comme dans la fonction publique. L’autre problème, c’est que, parfois, nous percevons une augmentation alors qu’on préfèrerait que cette reconnaissance de nos compétences passe plutôt par l’attribution de nouvelles responsabilités ou un changement de poste…

La reconnaissance sociale

Une autre forme de reconnaissance est la reconnaissance sociale, celle accordée par les autres. Pour le philosophe Axel Honneth, ce besoin de reconnaissance est crucial pour l’humain, qui est un animal social qui vit avec et pour autrui. Une bonne société doit permettre à chacun de devenir ce qu’il veut être, sans le dénigrer ni le mépriser. Si les autres ne valident pas nos tâches ou nos valeurs, on a l’impression qu’elles ne valent rien. On a besoin des autres pour se rassurer sur le bien-fondé de ce que l’on fait et pour reconnaître notre identité et nos qualités. Sans cela, d’après Honneth, on souffre quand on n’est pas reconnu : c’est un déni de reconnaissance. Il peut même arriver qu’on nous refuse volontairement cette reconnaissance, quand on nous ignore ou qu’on nous met au placard, par exemple.

On peut aussi, soi-même, ne pas reconnaître de valeur à ce que l’on fait, dans un bullshit job par exemple, cet emploi auquel on ne trouve pas de sens, pas d’utilité sociale et que l’on est même parfois incapable d’expliquer aux autres. L’anthropologue David Graeber, à l’origine du concept, explique la souffrance vécue dans les bullshits jobs par notre désir profond de constater les conséquences de nos actes. Ce désir avait déjà été théorisé par le psychologue Karl Groos qui avait montré que les enfants aiment constater le fruit de leurs actions. Si on ne voit pas à quoi sert notre travail, on souffre de se sentir inutile. Dans le bullshit job, cette souffrance est renforcée par l’impression que les autres valorisent socialement notre emploi de cadre à la Défense, bien payé, alors que nous-même on n’y trouve aucun sens : on se sent un imposteur illégitime de la reconnaissance qu’on nous accorde. Certains cherchent alors une nouvelle reconnaissance professionnelle par une reconversion dans d’autres secteurs.

Pourquoi cette reconnaissance de soi devrait-elle passer par notre travail ?

C’est le cas aujourd’hui parce qu’on y consacre beaucoup de temps et d’énergie. Mais dans une société où chacun aurait plusieurs projets, professionnel, personnel, artistique, sportif, associatif, politique, la reconnaissance individuelle ne passerait pas forcément ni uniquement par l’identité professionnelle. Chacun pourrait la chercher dans l’activité qu’il souhaite, en fonction de la valeur qu’il y accorde. Pour Honneth, nous avons plusieurs identités, plus ou moins fortes à différents moments de notre vie : nous sommes des collègues, amis, membres d’une famille, d’un quartier, partenaire sportif ou de ciné. Et d’ailleurs, on peut aussi souffrir au travail de ne pas être reconnu dans nos autres identités, quand on te demande de faire des sacrifices sur ta vie personnelle et sur ton temps libre. D’après Gorz, certains aspirent à être reconnus par leur travail autrement que comme des travailleurs, comme des non-travailleurs.

Si vous voulez vous abreuver à la source :

  • Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts
  • Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance
  • David Graeber, Bullshit Jobs
  • Karl Groos, The play of Man

Photo par Thomas Decamps.
Article édité par Soline Cuilliere.
Cet article est issu de notre série qui croise philosophie et travail, Philo Boulot. Elle a été écrite et réalisée en partenariat avec la chaîne YouTube META.

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