"Workism" : identité et travail, la pandémie a-t-elle rompu le lien ?

La crise rappelle que nous ne "sommes pas" notre travail

Le sens de la vie ? Certains - vous en connaissez sûrement ! - le cherchent dans leur travail, auquel ils se consacrent avec un zèle quasi-religieux. Ce phénomène porte un nom (et pardon pour l’anglicisme) : le workism. Mais en un an, la pandémie est passée par là, bousculant notre rapport au travail et la place que nous lui donnons dans notre vie. Nous avons interrogé des sociologues et des (grands) actifs sur cet attachement fou au travail, pendant la crise et pour l’après.

En 2018, après plus de deux ans passés à développer sa start-up, Carl Martin décide qu’il est temps de raccrocher. Les finances de Ping, qui propose des cartes bancaires digitales aux professionnels, sont dans le rouge et Carl est sur les rotules. « Grosse ambition, mental très branché sur la gagne » : c’est ainsi qu’il se décrit. Maintenant que cette page est tournée, il essaie d’imaginer sa vie future. Tous les scénarios qui lui viennent en tête sont en rapport avec sa carrière. Déconcerté, il s’interroge : « J’ai un peu flippé de voir que j’étais en boucle sur des projets pros. En fait, ma vie entière ne tournait qu’autour de ça. Et je crois que j’avais envie de comprendre pourquoi ! »

Je bosse donc je suis

Quelques mois plus tard, début 2019, un journaliste américain, Derek Thompson, esquisse le portrait-robot de ce récent phénomène, le “workism”, dans un article qu’il lui consacre. Et rien à voir avec le workaholisme, qui est une addiction au travail. « Le workism, c’est la pensée que non seulement le travail est nécessaire à la vie économique, mais qu’en plus il doit être au centre de notre identité et que c’est lui qui donne du sens à nos journées. Cela inclut l’idée que le bien-être humain passe donc nécessairement par davantage de travail. » Et l’article ne fait pas que bien résumer le concept : il interpelle les millions de personnes pour qui la pression sociale à “décrocher le job de leur rêve” énerve ou angoisse, quand elle ne les déprime pas totalement. Car oui, il faudrait désormais attendre “autre chose” de son travail qu’un salaire à la fin du mois : un cocktail de rapport à l’autre, de sens profond et, n’ayons pas peur, de transcendance.

Depuis la révolution industrielle, les prouesses technologiques et la hausse de la productivité ont allégé nos semaines de travail – en France, sa durée légale hebdomadaire a ainsi baissé de presque 25 % en moins de 50 ans. Et pour autant, le constat est là : c’est bien le travail qui domine encore notre vie, et non pas nos loisirs. En 2019, les Français ont travaillé en moyenne 39,1 heures par semaine. Bien loin des 15 heures hebdomadaires prédites en 1930 par l’économiste John Maynard Keynes dans son essai intitulé Lettres à nos petits-enfants.

En quête de sens

Outre-Atlantique, le sociologue Jamie McCallum est l’auteur d’un ouvrage sur la fin du rêve américain, directement liée, selon lui, aux horaires de travail impossibles. Il estime que le workism relève davantage d’une réaction à un phénomène socio politique que d’un réel choix. « Aux États-Unis, c’est clairement la conséquence de la politique économique menée depuis ces trente ou quarante dernières années. » Le discours très à la mode sur le sens du travail viendrait de là. « Pour moitié, cette quête perpétuelle de sens fait partie de la nature même de l’homme ; mais pour l’autre, c’est le résultat d’une mutation idéologique qui veut non seulement qu’on bosse, mais qu’on doit aimer ça. C’est comme si désormais, dans la description d’un poste, “aimer votre job” faisait obligatoirement partie des missions. Le discours sur un travail “qui a du sens” est comme une prophétie autoréalisatrice : on ne travaille pas davantage parce qu’on adore ça, mais on finit par adorer ça parce qu’on travaille toujours plus ! » Et que derrière, on a donc moins de temps pour développer d’autres amours… comme nos loisirs par exemple.

Le workism est peut-être born in the USA, mais cette aspiration à donner plus de sens à son travail est un phénomène mondial. Des enquêtes montrent que les millenials, chez qui le taux de chômage est au plus haut et les niveaux des salaires au plus bas, sont en quête de sens dans leur vie professionnelle. L’argent qui tombe à la fin du mois, ça ne suffit plus. Une vaste enquête menée récemment auprès de 19 000 d’entre eux, dans 25 pays, le confirme : « Partout, les millenials veulent que leur job ait une vraie raison d’être, qu’il leur donne un but, ou du moins une direction. Ils en font même, pour la grande majorité d’entre eux, une priorité. »

La question se pose : peut-on vraiment toucher du doigt le sens de la vie en bossant de 9 heures à 18 heures ? Pas franchement, selon la millenial Charlotte Cramer, ancienne brand strategist et auteure d’un livre sur sa propre désillusion (The Purpose Myth: Change the World, Not Your Job, non traduit, NDLR), née de son expérience dans le monde de la pub. Pour elle, il est temps que nous ayons des débats réalistes sur le rôle que le travail devrait et pourrait jouer dans nos vies. « Je dirais même que c’est crucial aujourd’hui. Si votre identité est intimement liée à votre job, que se passe-t-il quand 40 millions de personnes perdent leur boulot d’un coup ? »

Image de soi

En pleine crise économique et sociale, la question résonne brutalement. Et on peut remercier (on se comprend) la pandémie d’avoir soulevé des questions plus que pertinentes sur l’importance du travail dans l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. Pour certains, le travail a permis de rester accrocher à la réalité et à leur identité dans une période de grand flou, quand d’autres le vivent au contraire comme un aspirateur à énergie vitale, totalement vide de sens. D’après une étude récente, la crise du Covid-19 - et son lot de confinements et télétravail - a donné des envies de reconversion à près de la moitié des Français. Leur espoir ? Un job davantage porteur de sens et d’épanouissement.

Durant la pandémie, Charlotte Cramer a écrit son livre et œuvré à l’innovation stratégique dans un hôpital. « C’était une situation contradictoire, donc très riche. D’un côté, j’étais reconnaissante d’avoir un travail dans le contexte actuel. De l’autre, j’avais beaucoup de temps libre, l’occasion pour moi de pouvoir me former à de nouvelles choses, hors de tout réflexe consumériste, donc de me rapprocher davantage de mon identité réelle, à savoir celle qui ne dépend pas de la salariée ou de la consommatrice que je suis. »

Travailler dur vs être un « workist »

Charlotte Cramer l’admet volontiers : se jeter à corps perdu dans le travail en période de pandémie est un bon moyen de penser à autre chose. Elle souligne cependant les possibles dégâts à moyen terme sur notre santé mentale. « On peut le voir comme un bon réflexe d’adaptation, qui permet à la personne de sortir la tête de l’eau, ou au contraire d’attendre que la vague passe. Mais côté épuisement voire burn-out, ça peut faire des ravages. Pourquoi ? Parce que la frontière vie pro-vie perso devient hyper poreuse et ne joue plus son rôle. Je pense que les gens vont bientôt se réveiller, maintenant ou dans six mois, et ils seront complètement usés, avec des pertes de repères sur leur vraie identité. »

En 2020, pandémie et télétravail ont rimé avec horaires à rallonge : + 48 minutes en moyenne par jour durant le premier confinement. Marc Loriol, professeur de sociologie à la Sorbonne, a observé de près les risques d’un engagement total dans le travail. Selon lui, la distance physique avec le bureau peut conduire à une surimplication. « Quand on est en télétravail, loin de ses collègues et de ses responsables, on peut avoir l’impression que notre travail ne sera pas vu justement et, en conséquence, pas suffisamment reconnu et valorisé. On peut très fortement être tenté de surcompenser pour prouver que non, ce n’est pas parce qu’on est en pyjama à la maison qu’on se tourne les pouces », explique le chercheur avant d’ajouter : « Quand on est investi dans son travail, on a vraiment besoin d’être soutenu et vu par ses collègues, ses supérieurs hiérarchiques. Sinon, cet engagement perd de son sens, puisqu’il est, d’une certaine manière, invisible. Cela devient d’autant plus problématique avec le télétravail. »

Carl Martin, qui a décidé de laisser au placard son costume de « workist » le jour où il a fermé sa boîte, s’est récemment lancé en tant que coach en performance et développement. Reconverti en pleine pandémie, il a vu revenir ses anciens réflexes au galop : un investissement à 200 % dans le travail, au détriment des autres aspects de sa vie. « Pour être honnête, c’est un combat quotidien. Chez moi, la pandémie n’a pas été propice au développement d’une identité plus équilibrée ! En fait, avec ce chaos qui règne, je pense que c’est particulièrement compliqué de développer réellement qui on est. »

L’avis d’après : travailler moins, pour jouer plus ?

Les mois écoulés ont pourtant bien braqué les projecteurs sur nos moments de loisirs et de divertissement - coucou le jardinage sur le balcon ! -, ouvrant la porte à une réflexion sur des vies moins obsédées par le travail. Brendan Burchell est professeur en sciences sociales à l’université de Cambridge. Selon lui, il est encore trop tôt pour dire si la crise sanitaire aura un effet durable sur notre rapport au travail. « Au chômage partiel ou total, certains se sont mis à apprendre un instrument, ont développé des aptitudes manuelles, et ça leur a beaucoup plus. Ils en ont tiré une satisfaction que le travail ne leur apportait pas. Aujourd’hui, ces personnes sont nombreuses à dire qu’elles ne reviendraient pour rien au monde à temps complet. » Pour d’autres, le Covid-19 a eu « l’effet opposé, cela dépend des gens », de leur situation personnelle.

Brendan Burchell a mené des recherches sur le bon dosage en matière de travail rémunéré, à savoir la durée idéale d’heures travaillées pour un bien-être optimal. Sa première conclusion est que travailler est bon pour notre santé mentale. Et nous n’avons pas besoin d’abattre un grand nombre d’heures pour en cueillir les bénéfices. « À dire vrai, on ne gagne pas plus à bosser cinq jours par semaine. Un seul suffit. En revanche, dès qu’on passe sous cette barre, l’anxiété, la dépression et la tristesse montent en flèche. »

Le chercheur s’intéresse au débat autour du « post-travail », qui envisage une société libérée de ce dernier – loin d’un monde où notre vie professionnelle est régie par l’injonction “fais ce que tu aimes par-dessus tout”. Brendan Burchell croit davantage en un monde « où le travail rémunéré occuperait une place moins importante dans nos vies, au profit de tout ce que nous pourrions avoir envie de faire. »

La pandémie a engendré une certaine remise en cause des normes admises en matière d’équilibre vie pro-vie perso. Carl Martin raconte ainsi être parvenu à investir davantage de temps dans des activités nourrissantes pour lui – la peinture, le yoga, la cuisine. Il admet cependant que son travail est encore ce qui le « définit » le mieux. « Mais j’en suis pleinement conscient », ajoute-t-il.

Alors, le doute subsiste. La pandémie donnera-t-elle naissance à une nouvelle génération de workists, ou au contraire créer une bascule et nous pousser à réfléchir davantage à nos attentes profondes ? « Il faut déjà être particulièrement conscient d’une chose, insiste en guise de conclusion Carl Martin. Avoir envie de travailler dur est un privilège. Une fois qu’on a bien ça en tête, on peut accorder davantage d’attention à la manière dont nous “utilisons” le travail : pour nous occuper, gagner de l’argent, donner du sens à nos journées, rencontrer des gens, faire évoluer sa carrière ? Ce dont nous avons besoin, c’est d’une société qui “équipe” un peu mieux ses citoyens, afin qu’ils puissent considérer leur vie dans son ensemble, et non par le petit bout de la lorgnette. »

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Photo d’illustration by WTTJ, traduit de l’anglais par Sophie Lecoq

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