Pics de stress, sensations fortes... Ils ne s’épanouissent que dans l’urgence

30 nov. 2022 5min

Pics de stress, sensations fortes... Ils ne s’épanouissent que dans l’urgence
auteur.e
Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

Au travail, vous avez déjà attendu la veille pour commencer à plancher sur un dossier à rendre le lendemain ? On vous rassure, vous êtes loin d’être un cas isolé. Mais si on procrastine tous de temps en temps, certains en font leur unique mode de fonctionnement, avec tous les risques et le stress que cela peut comporter… Alors, comment expliquer que certaines personnes ne s’épanouissent qu’en travaillant dans l’urgence ?

Julien, grand reporter depuis 25 ans, travaille toujours dans l’urgence. Incapable d’écrire une ligne si la deadline est trop éloignée, il attend patiemment que la pression monte en jouant pendant des heures aux échecs en ligne. Une fois face au mur, le rituel est toujours le même : après avoir dit que de toute façon, il ne voyait pas comment il allait y arriver cette fois-ci, il enfonce son casque sur ses oreilles, monte le volume au maximum et se lance dans l’écriture de son premier jet, en fumant des clopes toutes les dix minutes. Petit signe particulier : pendant cette phase d’écriture, il adopte une respiration profonde qui ressemble à celle d’un plongeur en apnée. Cinq heures plus tard, quand l’aube se lève et que ses doigts sont jaunis par un excès de nicotine, le papier est plié. Le stress s’évapore aussitôt et le sommeil rattrape le grand reporter qui s’effondre. Amateur de sensations fortes dans la vie et connu pour très bien gérer son stress sur des terrains de guerre, il recherche la même sensation lorsqu’il s’agit de poser les mots. Chaque papier doit s’écrire dans la souffrance ; impossible de faire autrement.

Louise comprend ce mode de fonctionnement, puisqu’elle-même entretient une drôle de relation avec le stress. Directrice de la communication dans une entreprise d’événementiel depuis dix ans, elle a su s’adapter aux contraintes de ce secteur où la première qualité recherchée chez les salariés est la résistance aux imprévus. Une averse lors d’un cocktail en extérieur, un artiste positif au Covid, un avion en retard, une sono qui pète… sont malheureusement vite arrivés. La période la plus intense pour elle sont les semaines qui précèdent un festival et les journées où se déroulent les concerts. « À ce moment-là, je n’ai plus le temps de quoi que ce soit, même pour manger, explique-t-elle. Comme j’ai tendance à booker certaines choses en retard, comme le traiteur ou les techniciens, j’ai toujours mille choses à régler. Je dois trouver une solution à la minute. C’est une gymnastique intellectuelle qui me plaît autant que ça m’épuise. Mais une fois l’événement terminé, je me dis que c’est un peu grâce à moi si tout s’est bien passé et c’est assez grisant. » Comme Julien, la jeune femme dessine mentalement une courbe de stress et d’excitation qui correspondent à des moments particuliers de sa vie professionnelle, suivie par un retour au calme : « Quand le stress est au plus haut, je maudis mon manque d’organisation et d’anticipation, mais quand tout redescend, j’ai hâte de retrouver un tel niveau de stimulation. Je me sens vraiment vivante dans ces moments-là. »

Le stress est parfois positif, même au travail

Les expériences de Julien et Louise sont la preuve que le stress, même s’il est d’origine professionnelle, n’est pas toujours mauvais. Bien au contraire. « On nous dit d’éviter le stress à tout prix. Pourtant, cette idée populaire reflète une totale incompréhension. Car de nombreuses études scientifiques démontrent que le stress ne rend pas malade en soi. Dans certains cas, il donne de l’énergie et stimule », détaille Rüya-Daniela Kocalevent, psychologue et chercheuse au Centre de médecine psychosociale du Centre médical universitaire de Hambourg-Eppendorf dans Cerveau&Psycho. Parmi, les effets positifs du stress, on retrouve : la hausse de la vigilance, l’amélioration des performances cognitives, des capacités d’apprentissages, une stimulation de la concentration et de la mémoire.

Pour la chercheuse, le seul moyen d’éviter les effets néfastes du stress (fatigue, dépression, hypertension, nervosité…) tient à la perception que l’on s’en fait : voit-on ces pics d’activité plutôt comme un défi ou comme une menace ? Cet argument ne sort pas de nulle part puisqu’il corrobore une étude publiée en 2012 qui a analysé les données sanitaires de 30 000 Américains. Ce qu’il faut en retenir ? Si une personne a subi une forte charge de stress au cours de la dernière année et croit que cela aura un effet négatif sur sa santé, son risque de mourir prématurément est 43% plus élevé que celui d’une personne subissant le même type de stress le considérant comme neutre ou anodin. Ces résultats scientifiques montrent bien la pertinence de la maxime du philosophe Epictète : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu’ils en ont. » Bien évidemment, on parle ici de stress ponctuel qui disparaît lorsque l’événement est terminé, à ne pas confondre avec le stress chronique qui, lorsqu’il s’installe dans le temps, a des effets dévastateurs pour l’organisme.

Les raisons de cette mise en danger

Mais en repoussant toujours plus leur résistance et les limites du stress, est-il possible que Julien et Louise soient accros à l’adrénaline qui découle de ces situations d’urgence ? On dit souvent que les sportifs qui pratiquent des disciplines extrêmes comme les personnes qui choisissent des professions difficiles seraient dans une quête consciente de prise de risque. Pourtant, d’après le professeur Michel Lejoyeux, chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Bichat, il n’y a pas d’éléments tangibles, ni aucune base scientifique qui pourraient suggérer une éventuelle dépendance au « besoin d’adrénaline ». En effet, « l’adrénaline n’est pas une molécule qui crée une addiction. La dépendance à l’adrénaline n’existe donc pas en tant que maladie ! », souligne-t-il.

La personnalité semble beaucoup jouer dans nos manières d’organiser nos vies professionnelles et de s’accommoder du stress associé : alors que certaines personnes vont réussir à faire face en ressentant une acuité particulière lors des épisodes de stress, d’autres vont au contraire se retrouver bloquées et vont passer leur temps à ruminer leurs difficultés. Selon Sonia Lupien, fondatrice et directrice du Centre d’études sur le stress humain (CESH), trois grands profils seraient plus réactifs au stress : les “anxieux”, ceux qui ont peur d’avoir peur, les “hostiles”, ceux qui ne sont jamais d’accord avec rien et dont l’hostilité écrase les autres, et enfin, les “chercheurs de sensations fortes”, qui aiment la nouveauté, l’imprévisibilité, qui gèrent bien le stress, mais qui aiment aussi perdre le contrôle. D’après son analyse, celles et ceux qui n’arrivent pas à s’organiser pour éviter le stress alors que ça serait théoriquement possible et jouent un jeu avec, font partie de cette troisième catégorie.

À moins que ce ne soit une parade pour trouver une excuse si le rendu final n’est pas vraiment satisfaisant ? C’est en tout cas la thèse que défend Pierre, concepteur de sites Internet qui repousse lui aussi les échéances au maximum : « Comme je sais que je ne me suis pas donné les moyens de faire mon travail dans un temps suffisant, si je me plante, j’ai tendance à me dire que ce n’est pas grave. Que de toute façon, je vaux mieux que ça et que si j’avais pris le temps de bien faire, le client aurait forcément été satisfait. » Pourquoi cet auto-sabotage ? « J’aimerais vraiment pouvoir fonctionner autrement, prendre de l’avance sur mon travail pour éviter de me retrouver à faire des nuits blanches où je me transforme en boule de stress, explique-t-il. Et pourtant, je n’y arrive pas. Je sais qu’un jour ça se retournera contre moi, mais j’ai vraiment besoin de me mettre en danger pour me concentrer sur ce que j’ai à faire… » Ce témoignage est loin d’être anodin, puisque d’après Piers Steel, auteur de Procrastination : pourquoi remet-on à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui ? (2010), l’acte de retarder les actions à accomplir serait lié à un paramètre qui en semble pourtant très éloigné : la confiance en soi. En résumé, si vous accordez une valeur à votre travail, mais n’avez pas confiance en vous, vous allez avoir tendance à procrastiner, idem si vous êtes confiant mais n’accordez pas de valeur à ce que vous faites… La situation serait bien évidemment exacerbée dans le cas où vous estimez ni votre travail ni vous-même…

Manque de confiance en soi, recherche d’adrénaline ou besoin de perte de contrôle dans un quotidien qu’ils jugent trop monotone, il n’existe pas une seule raison pour expliquer l’attrait de certains pour les situations de stress intense au travail. Il n’en reste qu’une personne qui est enfermée depuis longtemps dans ce genre de logique de travail ne pourra en changer que si elle se rend compte qu’il est possible de faire autrement et d’y prendre autant de plaisir. D’après son expérience, Louise estime en effet, qu’il ne sert à rien de forcer une personne à modifier ses habitudes surtout lorsqu’elle y trouve son compte, même si elle reconnaît que c’est souvent difficile à vivre pour les proches qui vivent eux aussi les excès de stress et de tensions par un effet rebond, et peuvent se sentir dé-priorisés.

Article édité par Aurélie Cerffond ; Photo de Thomas Decamps

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