Désolée mais vous vivez déjà dans "Squid Game"

Désolée mais vous vivez déjà dans "Squid Game"

Vous n’avez pas pu passer à côté : la série sud-coréenne Squid Game remporte un succès record à l’international. Et c’est sans doute parce que, au-delà de ses qualités esthétiques et narratives, elle met le doigt sur les dérives du travail contemporain, révélant avec brio nos pires instincts. Notre experte Laetitia Vitaud vous livre son analyse (attention spoilers !).

C’est peu dire que Squid Game est le phénomène audiovisuel planétaire de l’année 2021. La série sud-coréenne raconte l’histoire d’un groupe de personnes fragiles économiquement enrôlées dans un jeu où les perdants meurent et le survivant rafle la mise, à la suite d’une série d’épreuves qui revisitent des jeux d’enfants de la culture coréenne.

À première vue, ce type de dystopie n’est pas nouveau : de The Game à Battle Royale, en passant par Hunger Games, le cinéma a souvent exploité le principe des jeux à la romaine comme une métaphore de notre impuissance. Ballotés par le destin, malmenés par une société capitaliste dont nous ne sommes que des pions sans importance, nous « jouons » pour survivre et, parfois, amuser les puissants de ce monde.

Mais Squid Game est plus qu’une énième dystopie sur un thème vu et revu. Avec environ 180 millions de vues en un mois seulement, la série détient le record du meilleur démarrage de tous les temps sur Netflix. La performance de la série est un signe supplémentaire de l’influence croissante de la culture coréenne en Occident (la Hallyu). À l’image du succès du film Parasite en 2019 (Palme d’or à Cannes et Oscar du meilleur film), qui dénonce un monde du travail inégalitaire où les pauvres ne peuvent s’en sortir qu’en ramassant les miettes que les riches veulent bien leur laisser (en devenant leurs domestiques), Squid Game révèle les injustices, absurdités et conflits inhérents au monde du travail coréen.

Devenue grande puissance industrielle dans les années 1980, la Corée aujourd’hui vieillissante vit encore sur la rente économique acquise par les conglomérats industriels au siècle dernier. Mais les conflits culturels entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui transforment la société. Les valeurs traditionnelles patriarcales sont attaquées. La critique sociale portée par des œuvres comme Squid Game et Parasite résonne fortement dans la société. On accuse les conglomérats d’être corrompus et fermés. On pointe du doigt le surendettement des familles et l’absence de protection sociale. Dans une société extraordinairement sexiste, les femmes choisissent de ne plus faire d’enfants pour ne pas être privées de carrière. C’est pourquoi le taux de fécondité y est le plus bas au monde avec Taïwan (1 enfant par femme).

Mais si Squid Game a touché des cordes sensibles dans le monde entier, c’est parce que cette critique sociale est pertinente bien au-delà du « pays du Matin calme ». La série a captivé l’imagination des spectateur·rice·s du monde entier parce qu’elle reflète une anxiété croissante face au logement cher, l’endettement, la concurrence accrue entre les individus, l’insuffisance des bons emplois, la perte de sens au travail, la surveillance numérique et toutes sortes de choses qui ne touchent pas que les Coréens. Squid Game est une œuvre universelle qui révèle tout ce qui ne va pas dans le travail, alors que nous passons d’un paradigme (industriel) à un autre (numérique).

Voici 6 raisons pour lesquelles nous sommes tou·te·s dans Squid Game…

Le « gagnant rafle la mise » : le principe économique qui nous transforme en loups

Dans la série :

Le jeu n’autorise qu’un seul gagnant qui remporte à la fin une somme colossale. À chaque fois qu’un joueur disparaît, la cagnotte est créditée d’une somme supplémentaire correspondant à sa « part ». L’idée ainsi illustrée est un principe bien connu des économistes : le gagnant rafle la mise.

Dans notre vie :

Dans une économie plus numérique, on dit que ce principe devient omniprésent. À cause des effets de réseaux, il se forme des situations de monopoles naturels, avec seulement quelques gagnants (voire un seul) sur chaque marché. C’est pourquoi de nombreuses startups utilisent les sommes colossales qu’elles lèvent auprès des investisseurs pour gagner la première place sur leur marché. L’idée, c’est qu’à la fin, il ne restera plus qu’une entreprise. Donc pour survivre, il faut gagner et éliminer les autres. Comme l’explique Azeem Azhar dans son livre Exponential, « bien qu’il y ait toujours eu des entreprises qui fassent mieux que les autres, la différence entre les meilleures et les moins bonnes est plus grande que jamais ».

Le monde du travail obéirait lui aussi de plus en plus à cette logique. Les « meilleurs » raflent des salaires très supérieurs. Cela expliquerait en partie pourquoi les inégalités se sont tant creusées. Depuis un demi-siècle, l’écart entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres ne cesse de se creuser. Pendant que des millions d’actifs ont plus de mal à se loger et joindre les deux bouts, les milliardaires à la tête des entreprises numériques affichent des fortunes de plus en plus inconcevables.

Le principe du winner takes all a longtemps été un dogme dans la Silicon Valley. Mais il est de plus en plus critiqué aujourd’hui. D’abord, tous les marchés n’obéissent pas à cette logique. Ensuite, la polarisation des travailleurs n’est pas une fatalité économique puisqu’elle est aussi le résultat de choix politiques (moins de redistribution). Et s’il n’était pas nécessaire de tuer les autres pour réussir ? C’est l’une des questions qui nourrit le rejet du monde du travail d’aujourd’hui.

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Il n’y a pas de méritocratie

Dans la série :

Les organisateurs du jeu affirment que tous les joueurs ont été mis à égalité. La triche est réprimée. Certains personnages le disent : au moins, là, les choses sont claires et tout le monde a une chance ; c’est pire dans la « vraie vie » où on ne peut pas s’en sortir en suivant les règles. La méritocratie n’est qu’une idée fallacieuse, un mensonge mis en avant pour mieux opprimer ceux / celles qui ne sont pas « bien nés ». Mais il y a une contradiction dans la série : le personnage d’immigré pakistanais et les rares personnages féminins sont tous éliminés après avoir fait l’expérience de discriminations par leurs pairs. D’ici à ce qu’un Pakistanais ou une femme gagne dans une série coréenne, le chemin est encore long !

Dans notre vie :

La critique de l’idée méritocratique comme outil de domination n’est pas nouvelle, mais elle gagne en puissance aux États-Unis et en Europe. En 2020, le mouvement américain Black Lives Matter a fait des émules dans le monde entier. Les travaux des sociologues s’enrichissent de ceux des économistes comportementaux qui révèlent les multiples biais qui faussent le jeu. Nous ne sommes pas à égalité. La naissance détermine grandement nos parcours professionnels. Même la société américaine, qui jusqu’à récemment croyait dur comme fer en son American Dream n’est plus dupe. La méritocratie est fallacieuse. Dans The Tyranny of Merit (2020), le philosophe Michael Sandel explique qu’il faut repenser ces attitudes à l’égard de la réussite et l’échec qui ont accompagné la mondialisation et la montée des inégalités.

Pour Sandel, l’orgueil démesuré que l’idée de la méritocratie génère chez les gagnants est profondément toxique. Il impose un jugement sévère aux laissés-pour-compte que l’on prive alors de tous les moyens de s’en sortir. Pour lui, il faudrait concevoir la réussite autrement, autour d’une éthique de l’humilité et de la solidarité, plus respectueuse de la dignité du travail. Pour d’autres, se défaire de l’illusion méritocratique, cela consiste à mieux redistribuer les richesses et offrir à tou·e·s les mêmes chances d’avoir un travail gratifiant.

Notre protection sociale est insuffisante : réinventons-la !

Dans la série :

Le quotidien des personnages dans la ville de Séoul révèle l’insuffisance criante de protection sociale. Ceux / celles qui perdent leur emploi risquent de tomber dans la spirale du surendettement. D’ailleurs, la Corée est le pays champion du monde en la matière : depuis 2010, le PIB national croît moins vite que le taux d’endettement des ménages sud-coréens. Les surendetté·e·s sont les proies de tous les prédateurs : ceux qui veulent leurs organes pour en faire le trafic et ceux qui veulent les enrôler dans des jeux mortels pour amuser une galerie de VIPs très riches. Alors qu’il suffirait d’une assurance chômage digne de ce nom !

Dans notre vie :

Ce qu’on appelle la protection sociale, c’est l’ensemble des mécanismes collectifs de prévoyance pour aider les individus (et ménages) à faire face aux risques sociaux (le chômage, la maladie, l’invalidité, la vieillesse…). Notre Sécurité sociale, créée par le gouvernement provisoire de la République française juste après la seconde guerre mondiale, protège mieux les Français·ses que ne le sont les Coréen·ne·s. Pourtant, en cette période de transition – du paradigme industriel au paradigme numérique –, de plus en plus d’individus passent entre les mailles de ce filet protecteur : les travailleur·se·s indépendant·e·s qui perdent leur travail, les travailleur·se·s à temps partiel qui vivent seul·e·s, tou·te·s ceux / celles qui n’arrivent pas à accéder à un logement décent…

Aux États-Unis aussi, les débats se multiplient concernant les carences de la protection sociale. Sous l’égide d’une nouvelle génération de figures politiques – à l’image d’Alexandria Ocasio-Cortez –, on réclame des congés parentaux, des services de garde d’enfants plus accessibles, ou encore le revenu universel de base pour protéger les travailleur·se·s qui font face aux risques de la vie et pour uniformiser les règles du jeu entre eux / elles. Le safety net coréen est sans doute l’un des plus minimalistes, mais c’est partout qu’on voudrait l’améliorer !

Nous sommes surveillé·e·s en permanence et c’est aliénant

Dans la série :

Chaque joueur·se est appelé par son numéro et est suivi·e à la trace, ce qui n’est pas sans rappeler les camps de travail forcé ou les prisons. Le maître du jeu dispose d’un tableau de bord gigantesque sur lequel il peut suivre les joueurs encore en lice et ceux / celles qui sont sorti·e·s. Entre chaque partie, les joueur·se·s passent leur temps dans un dortoir où ils continuent d’être épié·e·s. Ce dortoir est même un terrain d’expérimentation pour les concepteurs du jeu et une source de divertissement pour les VIPs (de vieux mâles blancs occidentaux) venus au spectacle. La frontière entre les moments de jeu et de repos est floue tant l’un influence l’autre. En fait, les moments de repos sont aussi des moments de jeu à l’insu des participant·e·s.

Dans notre vie :

La généralisation des outils numériques au travail a facilité certaines tâches et a souvent amélioré le quotidien du travail. Mais elle a aussi facilité la surveillance. Les smartphones et tablettes permettent un suivi à la trace des salarié·e·s en déplacement dont on peut mesurer la productivité en continu. Les outils collaboratifs permettent de répliquer la pointeuse à distance. La multiplication des messages électroniques (notamment des emails), renforcé par la démocratisation du télétravail, a complètement brouillé la frontière entre travail et loisir. Beaucoup d’individus ont l’impression que l’entreprise les poursuit jusque dans leur intimité. Comme dans un panoptique géant, le travail à l’âge numérique s’accompagne de la possibilité d’une surveillance permanente et d’un sentiment d’aliénation.

La critique de la surveillance par les géants de la tech monte en puissance. La marque Facebook est aujourd’hui abîmée par la conviction que nous ne sommes que des numéros au service de la vente d’espaces publicitaires. Nous ne sommes pas des fins, nous ne sommes que des moyens pour les entreprises numériques. Dans un livre retentissant, L’ Âge du capitalisme de surveillance (2020), l’autrice Shoshana Zuboff explique que les entreprises numériques ont fait leur fonds de commerce de nos données personnelles. Pour elle, le capitalisme de surveillance menace autant notre libre arbitre que la démocratie.

L’infantilisation des salarié·e·s va trop loin

Dans la série :

Les épreuves soumises aux joueur·se·s sont une série de jeux d’enfants typiques de la culture coréenne. Il y a une aire de jeux avec des toboggans. On joue à « un, deux, trois, soleil » dans une cour de récréation meurtrière. On joue aux billes. Etc. L’infantilisation des adultes et la nostalgie de l’enfance sont deux thèmes centraux dans Squid Game.

Dans notre vie :

Depuis quelques années, on critique l’utilisation des principes du jeu vidéo par les plateformes numériques qui souhaitent influencer la décision des utilisateur·rice·s de rester connecté·e·s et de continuer à travailler. Le management algorithmique fait d’eux / elles des enfants manipulé·e·s, dont le libre arbitre est nié. Dans les organisations plus traditionnelles, la division des tâches et la subordination infantilisent aussi des salarié·e·s qu’on n’incite pas à devenir autonomes. On surveille leur travail et leur présence au bureau parce que, comme des enfants, ils / elles feraient des bêtises si on ne les contrôlait pas. Enfin, dans nos sociétés vieillissantes, un jeunisme excessif et un âgisme délétère poussent les adultes qui veulent travailler à vouloir paraître plus jeunes qu’ils / elles ne le sont, comme si être adulte n’avait pas de valeur… C’est encore plus vrai en Corée du Sud où, chaque année, 1,2 millions d’actes de chirurgie esthétique sont pratiqués.

Mais être un·e adulte responsable, c’est avoir plus de dignité au travail. Cette idée pousse de nombreux·ses salarié·e·s à se mettre à leur compte. Les valeurs de l’artisanat – autonomie, responsabilité, créativité – ont la cote parce que nous sommes plus nombreux·ses à rejeter l’infantilisation inhérente au travail industriel. Si on a infantilisé les gens, c’était pour mieux les soumettre. Aujourd’hui, on voudrait être traité en adulte responsable.

Faire carrière dans un monde d’hommes : un jeu dont les femmes sortent perdantes

Dans la série :

Il y a peu de personnages féminins dans la série (environ 10%). À l’image du monde du travail coréen, l’univers de Squid Game n’est pas tendre avec les femmes. Les joueurs ne veulent pas les recruter dans leur équipe car elles sont perçues comme des boulets, faibles, incapables et hystériques. Les protagonistes féminins incarnent le choix qui s’impose aux femmes qui veulent avoir une carrière en Corée : soit jouer le jeu de la soumission à l’homme pour en avoir la protection ; soit s’en passer complètement et chercher des femmes pour former des alliances avec elles. Hélas, ni l’hétéro humilée, ni la queer rebelle ne finissent bien.

Dans notre vie :

Au travail, obligées de jouer à des jeux pour faire oublier que nous sommes des femmes, nous sommes souvent emprisonnées dans des archétypes étroits (la maman ou la putain, par exemple). Les inégalités domestiques restent des freins immenses à l’égalité professionnelle : tant qu’il faut se farcir tout le travail gratuit, ça laisse moins de place à la carrière. En Europe, aux États-Unis, comme en Corée, la « pénalité maternelle » continue de faire des ravages. Dans la dernière phase de leur vie, beaucoup de femmes sont pauvres, surtout quand elles ont élevé des enfants seules. Face à cela, elles sont de plus en plus à refuser de payer ce prix et choisissent de ne pas avoir d’enfants. Par ailleurs, dans les entreprises où il n’y a pas de place pour plusieurs femmes au sommet de la hiérarchie, une rivalité féminine émerge. Mais même en Corée, de plus en plus de femmes voudraient se libérer du sexisme extrême de l’entreprise et miser sur la sororité, à l’image du personnage de Kang Sae-byeok, la Nord-Coréenne queer.

En résumé, Squid Game est un cri de désespoir et l’expression d’un immense ras-le-bol. La série a pour écho la « grande démission » actuelle de tous ces actifs qui n’acceptent plus les conditions de travail qu’on voudrait leur imposer. Aux États-Unis et en Europe, ils / elles sont en position de force à cause d’une pénurie importante de main-d’œuvre. Les salaires montent. La croissance des inégalités semble ralentir. Les débats sur la protection sociale se multiplient. Les revendications féministes sont parfois entendues. Que dit le succès de cette série ? En matière de vision du travail, le vent est en train de tourner.

Photo par Thomas Decamps
Article édité par Ariane Picoche

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