Sébastien Thoen, humoriste : « Ça devient dur d’être un petit rigolo…»

22 déc. 2022 11min

 Sébastien Thoen, humoriste : « Ça devient dur d’être un petit rigolo…»
auteur.e
Clémence Lesacq

Editorial Manager - Modern Work @ Welcome to the Jungle

contributeur.e

Dans Chagrin d’humour (Éd. Harper Collins), l’humoriste revient sur ses années Canal+ et son éviction soudaine du groupe. L’occasion de parler vocation enfantine, règlements de comptes et livre de coloriage. Interview sincère mêlée de vrai… et de faux.

Chagrin d’humour s’ouvre sur la journée du 23 novembre 2020, où tu reçois un appel du Directeur des programmes de Canal+ qui t’apprend que tu es écarté de la chaîne pour ton sketch sur Pascal Praud et son émission, après “20 ans de CDD renouvelé”… Cet appel, tu le prends comment ?

Je le dis très humblement et honnêtement dans le livre : je suis évidemment sur les fesses. Parce que ce n’est pas une super nouvelle et parce que je n’y crois pas vraiment au début. Je me dis : se faire virer pour un sketch sur un site de paris en ligne (Winamax, ndlr), qui est passé relativement inaperçu… tout ça pour ça ? Il y a plein d’émotions qui se mêlent : je suis bien à Canal même si j’y fais plus grand-chose, et j’ai pas trente-six plans non plus, donc qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Et puis aussi je me dis : j’ai vraiment fait un truc de mal ? C’est une blague, c’est même presque un hommage…

Tu te remets en cause ?

Non, une chose est sûre c’est qu’on sentait bien que l’ambiance était un peu bizarre dans la boîte dernièrement… Donc je ne me remets pas en cause : on voulait se le faire depuis longtemps Pascal Praud, et on donnerait n’importe quoi pour une bonne blague. Bon le sketch était un peu année 80’s, mais ça marchait…

Après oui, j’ai beau être le premier Fiché S de France, j’ai un cœur et ça m’attriste quand même ! Pour mon cas perso mais aussi sur ce que ça dit sur la chaîne que tu as aimée. Tu te dis : « Oulah… Un sketch pas méchant sur une émission un peu populiste, un peu démago, un peu d’extrême droite… Je fais ça alors que je bosse à Canal et je suis viré… » Sans compter les autres licenciements que ça a entraînés dans la foulée ! Donc ça dit quoi aussi sur la chaîne ? Sur la liberté d’expression, sur ce qu’on peut dire, sur les petites chapelles médiatiques qui existent désormais versus l’eldorado qu’on entrevoyait avant en évoquant Canal ?… Canal, c’était le lieu où tout le monde voulait bosser il y a 10-15 ans, où on pouvait faire ce qu’on voulait, ils acceptaient les parias avec un peu de talent… Et là tu te dis : même sans être quelqu’un qui fait systématiquement des pamphlets, ça devient dur d’être un petit peu rigolo…

« Il y a mieux comme âge quand même pour te faire virer… Y’a que Welcome to the Jungle qui pourrait me trouver un boulot, et encore ! » - Sébastien Thoen, humoriste

Tu dis que ça t’a surpris, pourtant tu écris que dès 2016 « la descente aux enfers est bien là ». Donc il y a quand même des choses qui font que tu te sentais sur la sellette, non ?

Parce que ce métier est assez simple : moins tu fais de choses, moins on te voit, moins tu es indispensable. Personne n’est indispensable d’ailleurs. Quand comme moi tu n’as plus qu’une émission et un ou deux modules, alors que tu avais beaucoup plus de temps à l’antenne avant, tu sais que tu n’es pas hyper en place… Et encore plus quand tu vois l’évolution de la chaîne, que certains sujets deviennent touchy, tu te dis : « Oula, elle est où ma place ? » Surtout que je suis très conscient de mon talent et de ma notoriété : si Canal+ me jette, ce n’est pas TF1 ou W9 qui vont m’appeler… À la limite Deliveroo, pour faire livreur quoi. Et c’est vrai aussi qu’à une quarantaine d’années quand ça t’arrive, bah c’est ton métier en fait, donc tu ne sais pas ce que tu vas pouvoir faire d’autre. Y’a mieux comme âge quand même pour te faire virer… Il y a que Welcome to the Jungle qui pourrait me trouver un boulot, et encore !

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Tu dis d’ailleurs : « Je ne vais quand même pas commencer à chercher un vrai boulot ». C’est quoi, un vrai boulot ?

Un vrai boulot, dans ma vision un peu adolescente et immature de la vie, c’est un truc que t’aimes pas trop faire, où tu dois te pointer tôt, où tu t’épanouis pas forcément, où c’est un peu métro-boulot-dodo… Alors c’est très cliché ce que je dis mais c’est ça un vrai boulot. Et puis il faut des capacités pour un vrai boulot, alors que moi il suffisait juste de dire des conneries avec un certain aplomb. Mais pour moi ce n’est pas un métier, c’est un hobby, un loisir, un réflexe naturel…

Ce réflexe naturel, tu l’as vraiment eu tout petit ? Tu te rappelles t’être dit : « Un jour, je serai humoriste » ?

Moi, dès le plus jeune âge j’aimais bien les pièges à deux balles. Comme mettre un masque et un tuba, me mettre sur une route et demander aux automobilistes où se trouve la plage alors qu’elle est à des centaines de kilomètres… C’est misérable comme blague - même si Rémi Gaillard en a fait des tonnes comme ça - mais moi ça me faisait marrer ! Donc je me disais : si tu es payé pour ça, la vie est trop belle !
Mais finalement ce n’est pas très original : comme pour tous les gens qui font le métier qu’ils aiment, je voulais juste surtout pas faire un truc que je n’aime pas. Parce que le travail c’est 70% de ta vie au moins, donc si tu n’aimes pas ce que tu fais… T’es de passage sur terre, ça passe vite, ça finit pas bien, donc si en plus tu ris pas… C’était ma vision de la vie : fallait un peu se marrer quoi.

Tu écris pourtant que tu t’es inventé à un moment une vocation pour le marketing. C’était sincère ? Tu aurais pu trouver une autre voie et être heureux dans un métier normal ?

Oui je pense ! Dans le livre je romance, je suis dans l’emphase, mais j’aurais trouvé autre chose ! Moi tant que je gagnais un petit peu d’argent et que je pouvais me faire un barbecue et un Cluedo le dimanche, je n’aurais pas été malheureux… Quand j’écris dans le livre : « Faire rire ou mourir », j’exagère quand même un peu, j’aurais pu faire autre chose. Sauf si l’on considère que mourir c’est habiter en province et devenir infographiste… Et que ce n’est pas si grave.

Faire rire serait une vocation, mais aussi une « source de malheurs et de frustrations ». Est-ce que c’est un bon résumé de ton rapport au travail ? Ou c’est de l’emphase à nouveau ?

Non, il y a quelque chose de vrai. Vouloir devenir humoriste ou comédien, c’est un prolongement de l’enfance en fait. Tu veux que ta vie soit légère, que ce soit que de l’amusement, rigoler, faire rire, ne pas avoir l’impression d’être un adulte derrière un ordinateur ou alors si, mais pour écrire des conneries… Et en même temps, être le rigolo de service, très rapidement on te fait comprendre que c’est pas génial comme position. Parce que tu es forcément au fond de la classe, le prof t’aime pas beaucoup, les autres t’aiment bien mais ils ne voudraient quand même pas être comme toi… et avec les filles : le mec drôle, c’est juste le bon pote, donc…

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C’est quoi les petits boulots que tu as fait jusqu’à tes 25 ans ?

Alors dans l’intérim, j’ai tout fait ! Ça a été de déménageur… - oui je sais je n’ai pas trop le physique mais j’arrivais à me planquer dans les apparts pour pas tout porter en fait ! - à livreur de pizzas, pizzaiolo, surveillant pendant deux-trois ans… Et c’est ça le vrai traumatisme d’ailleurs : surveillant ! J’étais quand même payé à dire aux gamins qui foutent le bordel de se calmer… Ça c’était un crève-cœur !

À 25 ans tu recroises ton ami de lycée, Julien Cazarre alias “Kazar”, et rapidement vous créez votre bande avec notamment Thomas Séraphine. Est-ce que c’était important pour toi cette idée de groupe, plus que d’être seul à faire rire les gens ?

Moi j’ai toujours eu le fantasme du gang en fait. J’avais bien envie de faire des choses en solo, mais j’aime bien le collectif et je pense qu’il y a des projets qui ne se font pas quand tu n’es pas en bande. Ce qu’on a fait avec Action Discrète entre potes, on l’avait en nous depuis longtemps. Moi j’aimais piéger, jouer de la fiction dans le réel, mes potes avaient fait du théâtre de rue, de l’improvisation, donc on s’est très vite entendus sur ce rêve commun. Action Discrète c’est notre bébé, on l’a imaginé ensemble : des caméras cachés sur des faits d’actualité, dans lesquels on jouait vraiment des gens de la société civile - des skinhead, un envoyé du gouvernement, un professeur de yoga… tout sauf un faux flic par contre, ça t’a pas le droit en caméra caché, c’est interdit.

Action Discrète dure six ans : est-ce que ça a été ton job préféré ?

Ha oui, moi je sais que je ne ferai jamais mieux qu’Action Discrète. Ce n’est pas pour être nostalgique mais je pense que le concept était fort, qu’on a fait des choses bien - pas tout -, et c’était vraiment notre truc à nous quoi… Et c’est ce que je dis dans le livre : sans Canal+, jamais on aurait fait cette émission. D’ailleurs, même à Canal+ on l’a fait pour des raisons obscures parce que l’émission était illégale : on ne prévenait pas les gens après les avoir piégés alors que c’est interdit, on avait plein de fausses identités, des fausses cartes de presse, de passeports… On se serait fait attraper avec ça, ou la chaîne aurait été au courant, on était morts et ils auraient eu raison de péter un plomb.

Avec les années 2010 arrivent ce qu’on a appelé les “haters”, avec tous ces commentaires déversés sur la toile en direct sur une personnalité… Tu écris : « L’impact sur notre travail sera réel et on va le payer très cher et très très vite. » Qu’est-ce que tu entends par là ?

Le premier truc, c’est l’encaissement des commentaires. Évidemment qu’il y a plein de gens qui t’aiment pas - et ils ont raison - mais est-ce que tu as envie de les lire ? que tes proches les lisent ? ou que des gens qui t’en veulent mettent ton adresse sur Internet ? De Caunes me le racontait : oui il recevait des lettres d’insultes, mais envoyées à son agent ou à la chaîne, il fallait tomber dessus… Là c’est gravé dans le marbre, ça reste. Et puis ça a un impact professionnel parce que ton patron peut lire ces commentaires. Et nous on n’était pas très connus, on avait plein d’emmerdes, donc si ton patron lit ça, même si c’est un seul gars qui a fait 20 commentaires négatifs, bah ton patron se dit que toi et ta bande vous n’êtes pas trop aimés ! Donc, ça a un vrai impact. Imagine à l’époque de Desproges ou Coluche s’ils avaient reçu des insultes sur leurs Facebook, peut-être qu’ils auraient abandonné et qu’on n’aurait même pas laissé ces gens-là devenir ce qu’ils sont devenus ! Donc oui, l’époque est féroce.

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Tu connais des gens qui ont arrêté à cause de ça ?

Alors déjà, la jeune génération, celle qui est née avec ces commentaires, eux ils sont sur les réseaux sociaux et les ¾ n’abordent pas les sujets touchy. Ils ne parlent pas du tout politique, religion, parce qu’ils savent qu’ils vont se couper d’une partie du public, avoir des commentaires négatifs… Ils passent leur temps à lire ces commentaires sur leurs instagram, et tu ne peux pas leur en vouloir. Aujourd’hui, si t’as un projet un peu cool, c’est dur de le proposer pour la télé, mais c’est facile d’aller sur Internet. Sauf qu’après il faut la monétiser ta vidéo et effectivement si tu fais des blagues sur la religion ou sur les gilets jaunes, bah ouais c’est pas Lacoste - qu’on embrasse - qui va te filer des t-shirts ! Alors ils ont beau porter des t-shirt avec marqué “super cool”, les Mc Fly et les Carlito, c’est des gros business men parce qu’ils ont dû monter leur business eux-même en fait. Et que eux, un mauvais comment ça les tue. Nous on a grandi sans, on s’en fout maintenant. Il faut s’affranchir des commentaires sinon y’a des blagues que tu fais pas, surtout aujourd’hui où tout est sujet à l’indignation à outrance, aux bad buzz pour rien…

Tu écris qu’humoriste est un métier qui ne dure pas et finit mal. Pourquoi ?

Parce qu’honnêtement, je pense que c’est un métier qui ne finit pas bien. Soit tu exploses quand tu es âgé et tu es un génie - De Funès par exemple -, soit ceux qui ont commencé à 25-30 ans, tu les regardes à 50 et c’est un peu glauque quoi… Au bout d’un moment tu te répètes, t’es plus dans le coup… À part Jean-Marie Lepen et BHL, et encore !

Il faut absolument se reconvertir alors ?

Mais oui, pourquoi ce métier devrait durer des années en fait ? C’est pareil pour plein de métiers d’expression : est-ce qu’on n’aime pas aussi ces métiers parce qu’il y a un côté fulgurant, et qu’après on passe à autre chose ?

Ton livre est une critique au vitriol, à peine cachée sous l’humour, de l’arrivée d’un Vincent Bolloré sur une chaîne comme Canal+ et des changements qui s’en sont suivis. Sortir ton premier “roman” pour régler tes comptes avec la chaîne et le milieu, c’était nécessaire ?

Ce livre n’est pas un règlement de comptes… même si j’emmerde tout le monde. Mais en fait oui tu as raison, quelque part je suis condamné à l’outrage pour raconter ce passage de ma vie ! Un livre de plus d’un humoriste qui raconte comment on fait un sketch, ça n’aurait pas été très sexy tu vois… Donc j’ai été un peu obligé de balancer sur les collègues… Alors qu’évidemment il n’y a que des gens biens dans ce métier ! Par exemple Mac Fly et Carlito ont un coeur gros “comme ça”, c’est des mecs en or ; Alex Lutz aussi, c’est une femme formidable… Mais j’espère au moins avoir un procès pour faire le buzz sur les réseaux, qui reprendront mes phrases, mes attaques. Parce que sinon c’est le livre d’un pauvre type qui s’est fait virer, c’est un peu glauque quoi… Putain, c’est vraiment un vrai chagrin d’humour hein…

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En parlant de chagrin, il y a une sorte de légende urbaine sur les humoristes : le fait qu’ils ne soient pas vraiment drôles dans leur vie personnelle… Qu’est-ce que tu en penses ?

Alors, je ne te cache pas que mes potes et moi, on est tout le temps drôles. Même plus drôles qu’à l’antenne ! Mais je connais plein de gens pas drôles en dehors, oui. Par exemple, faut pas passer une soirée avec Florence Foresti, elle est hyper chiante. Tu te dis qu’elle va prendre les noix de cajou bio pour jongler avec mais même pas, c’est hyper décevant. Et en même temps t’as envie de dire : normal, ton bureau c’est l’humour, c’est compréhensible que quand tu rentres chez toi, t’oublies ton boulot et tu veux plus forcément être drôle !… Mais oui, peut-être que la plupart des gens qui font des blagues c’est des gens qui voulaient émouvoir les autres et qui ont juste trouvé l’humour comme vecteur. En fait, ils adoreraient faire des films tristes…

Tu viens de sortir un livre, tu es chroniqueur aux Grosses têtes d’RTL : tu es toujours heureux dans ton métier d’humoriste ?

Évidemment, je suis encore un peu triste de cette histoire. Mais j’ai eu de la chance, j’ai bien rebondi et je m’éclate. Il ne faut pas oublier ce métier est précaire : on n’est jamais en CDI, on ne sait pas trop pourquoi on plaît, il faut avoir la niaque, on est tributeur du désir des autres - le directeur des programmes par exemple, un mec improbable qui est souvent pas drôle d’ailleurs - et en plus de ça c’est souvent des rencontres par hasard. La preuve : c’est cette rencontre avec Laurent Ruquier qui m’amène aux Grosses têtes, qui est un peu le nouveau Canal : une émission mythique, parfaitement un peu beauf et un peu à droite donc ça me va très bien, et où tu peux dire ce que tu veux. Et là pour le coup y’a des haters évidemment, mais comme c’est acté que l’émission c’est une bande de beaufs autour d’un con et qu’on dit des bêtises pour se marrer, au moins on n’est pas taxés de penser ce qu’on dit ! Les trois quarts des blagues aux Grosses têtes, tu les dit dans une autre émission, c’est le bad buzz… Donc c’est un territoire de liberté humoristique incroyable, merci !

En quatrième de couverture on peut lire : « Son premier et dernier roman » . Est-ce qu’on peut te croire ?

Moi j’ai adoré l’exercice. Et jusqu’ici ce que je faisais était très éphémère, des sketchs, des chroniques radio, et là c’est un vrai objet, j’aime bien, c’est joli. Mon fils pourra le lire, mon chien aussi. Par contre, pour un deuxième je n’ai plus rien à raconter, ou alors il faudrait que je parle de mes années en Syrie, mais bon, ça s’est pas très bien terminé… Donc je pense que c’est mon dernier roman oui. Mais j’aimerais bien faire un livre de coloriage par exemple, ça pourrait me faire marrer. Un truc où tu dois colorier la tête de Bolloré, mais pour les enfants hein.

Article édité par Marie Ouvrard ; photos : Thomas Decamps pour WTTJ

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