« Lors de mon 1er job, j'ai survécu au crash d'une plateforme pétrolière »

François-Xavier, rescapé d'un crash de plate-forme pétrolière

Cet article est issu du troisième numéro du magazine print de Welcome to the Jungle, sorti en septembre 2019. Abonnez-vous ou retrouvez le dernier numéro en kiosque dans toute la France !


Qu’ils aient duré cinq minutes ou plusieurs années, certains épisodes de nos vies professionnelles nous marquent à jamais.
Récit de François-Xavier Mayer.

Le plus dur, ça a été l’odeur de gaz. Dense, nauséabonde, presque solide, comme un poids soudain lesté au fond de mes poumons, sur mes épaules, tout mon corps. Quiconque a déjà respiré des vapeurs de sulfure d’hydrogène garde ce souvenir gravé en lui à jamais. Une odeur d’œufs pourris à vous dévisser la tête. Et le pire, c’est que vous savez que ce souffle qui pénètre en vous, vous empoisonne. Au milieu du feu qui jaillissait des drill et des bruits d’explosion inconnus, c’est vraiment cela qui m’a le plus terrifié. La toxicité du gaz que j’avalais, à pleins poumons, perdu dans ma course pour tenter de fuir la plate-forme pétrolière où je bossais depuis deux mois. Seul, laissé pour naufragé, il fallait que je me jette à l’eau, seul endroit où je pourrais à nouveau respirer librement, dans les poches d’air entre l’océan et le nuage de gaz. Au loin, nos dizaines de canots de sauvetage, bouées rouges sur une mer d’huile, s’éloignaient sans moi.

Seul, laissé pour naufragé, il fallait que je me jette à l’eau, seul endroit où je pourrais à nouveau respirer librement, dans les poches d’air entre l’océan et le nuage de gaz.

Février 1997. J’ai 24 ans et je suis le chef de camp d’une plate-forme pétrolière maritime, au large de la Guinée équatoriale et de l’île de Bioko. C’est mon tout premier job. Embauché en CDI, j’alterne entre deux mois intenses à gérer la vie des deux cents salariés de la compagnie (restauration, logements et activités), et deux mois de retour en France, où je ne fais que cramer mon cash, étourdi par un salaire indécent. Fraîchement sorti de mon école d’hôtellerie, je suis jeune et bien décidé à profiter de la vie.

Ce matin-là, rien ne présageait la catastrophe qui se profilait au-dessous de nous. J’étais dans les cuisines, prêt à orchestrer la grand-messe du déjeuner – les repas sont des moments essentiels quand on est coupé du monde – lorsque vers 11h, la première sonnerie, celle du rassemblement des équipes, s’est déclenchée dans les haut-parleurs. J’ai voulu éteindre quelques fourneaux, mais rapidement la sonnerie numéro 2, que nous n’avions jamais entendue jusque-là, a remplacé la première. Plus intense, plus rythmée, c’était le signal pour monter à bord des canots de sauvetage. Des bruits sourds se sont mis à faire trembler le sol, excluant l’idée du simple exercice. Avec le recul, j’aurais peut-être dû porter plus d’attention à certains signes : l’augmentation du nombre d’alertes rassemblement depuis quelques jours, une tension palpable chez les dirigeants. On explorait, on creusait les fonds marins, tentant de se frayer un chemin jusqu’à une poche pleine d’hydrocarbures, mais apparemment les forages étaient compliqués dans cette nouvelle zone. On prenait des risques.

Avec le recul, j’aurais peut-être dû porter plus d’attention à certains signes. On prenait des risques.

« Risques », ce n’était pour nous qu’un mot, qu’on nous rabâchait sans cesse. Et nous avions beau être entraînés, surentraînés, plus qu’informés sur tout ce qui pouvait nous arriver sur de telles plates-formes, tout cela restait bien abstrait lorsque vous écoutiez pour la centième fois la même formation sécurité. Un peu comme lors des démonstrations des hôtesses et stewards dans les avions. On irait bien juste fumer sa clope, le temps que ça se termine.

Arrivés devant la ligne de canots, personne n’a vraiment hésité. En dessous de nous, dans un tourbillon d’eau salée, la poche de gaz que nous venions de percer crachait d’énormes roches, qui frappaient la plate-forme et menaçaient sa structure. Nous sommes tous montés dans le canot qui nous était dédié, chaque boss avec son équipe. Ce n’est qu’à bord, les épaules enserrées dans les arceaux métalliques, que j’ai réalisé qu’un de mes hommes manquait. L’ordre du responsable a été sans appel : somebody is missing ? You go !

Je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie. Je ne savais ni qui était manquant – les équipes tournaient chaque semaine – ni où je pouvais le trouver. Je suis retourné vers le restaurant, hurlant au milieu de cet enfer, pour me faire entendre du cuisinier ou du serveur égaré. Ma course effrénée n’a duré que cinq minutes. La troisième sonnerie, celle qui indiquait le largage des canots à la mer, s’est déclenchée. Tant pis pour l’inconnu. Virage serré, je me suis lancé dans l’autre sens pour tenter de sauver ma peau et reprendre ma place dans le bateau pneumatique. Trop tard. Trente mètres devant moi, le toit de mon canot s’était refermé sur mes collègues. Clic. Largage à la mer. Abandon officiel.

Trente mètres devant moi, le toit de mon canot s’était refermé sur mes collègues. Clic. Largage à la mer. Abandon officiel.

Étrangement, je n’ai pas paniqué. Comme un robot, j’ai appliqué la procédure comme si elle était inscrite dans mon ADN. L’enchaînement de mes pensées était fluide, implacable : plus de canots, il fallait donc que je trouve le point le plus bas de la plate-forme pour sauter dans la mer. Mes jambes m’y ont mené, mais j’ai hésité quelques secondes, soudainement fasciné par le spectacle autour de moi. J’ai même pris le temps de prendre quelques photos, je ne sais pas vraiment pourquoi, je crois que je me disais que ça ferait de belles archives. Puis j’ai sauté. Une chute de presque vingt mètres, avant de toucher l’eau et que celle-ci ne déploie mon gilet de sauvetage. Encore une fois, je savais exactement quoi faire : me laisser porter par le courant, m’éloigner de la plate-forme et de son possible écroulement. À quelques mètres à peine, des roches sortaient de l’eau à toute vitesse.

Combien de temps a duré ma dérive ? Une heure, deux, plus ? J’ai réussi à prendre le large, loin des geysers de pierre. Une poche d’eau potable sur l’épaule, une petite lampe et un émetteur avec ma position, je me sentais en sécurité. J’ai juste contemplé la scène, spectateur passif devant un tableau inédit.

À la nuit tombée, je me suis endormi avec les premières étoiles, vers 18h. La fatigue nerveuse et l’hypothermie m’ont plongé dans un sommeil de plomb. Sans rêve. Le lendemain à l’aube, les secours m’ont repêché. La peau bleuie par le froid, une couverture de survie sur le dos et un plat chaud sur les genoux, je me souviens des grands sourires et des tapes dans le dos. Quelque chose de surréaliste. Je venais de frôler une mort certaine, et mes collègues, peut-être en raison de leur culture américaine, semblaient à des années lumières de l’apitoiement. La première chose qu’ils m’ont proposé : faire la tournée des bars avec eux. En France, on m’aurait certainement rapatrié et proposé un accompagnement psychologique. J’ai accepté leur offre, et fendu la nuit guinéenne, des verres d’alcool à la main. En vie.

La peau bleuie par le froid, une couverture de survie sur le dos et un plat chaud sur les genoux, je me souviens des grands sourires et des tapes dans le dos.

Le lendemain, avec les chefs d’équipe, nous avons dû retourner sur la plate-forme, toujours debout, pour nettoyer et récupérer certains objets et documents. Une journée absurde. J’avais passé des heures à tenter de fuir cet endroit, et à peine vingt-quatre heures après, j’étais de retour pour finir d’éteindre une cuisine en quasi parfait état… J’ai effectué cette dernière journée de travail, puis je suis rentré en France. La compagnie m’a proposé de nouvelles missions, je ne les ai jamais acceptées.

Plus de vingt ans après, c’est comme si cette journée n’avait pas existé. Comme un cauchemar, dont l’impression subsiste avec force, mais dont les souvenirs s’étiolent, s’effacent. Je n’ai jamais revu aucun des hommes qui a vécu cette explosion avec moi. Je n’ai jamais échangé avec quiconque sur ce que j’avais vécu. Tout ce que je sais, c’est que ce jour-là il n’y a pas eu de mort, et que l’homme pour qui j’avais risqué ma vie avait simplement embarqué dans un autre canot.

Clémence Lesacq

Editorial Manager - Modern Work @ Welcome to the Jungle

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