Japon : le terme “shoshin” nous explique le pouvoir des éternels débutants

"Shoshin" au Japon : le pouvoir du débutant

Le bouddhisme zen repose sur un concept crucial : le shoshin ou esprit du débutant. Selon cette idée millénaire, se convaincre que l’on est un novice toute sa vie est le meilleur moyen de progresser. Sur le chemin de la spiritualité, donc, mais aussi dans les arts martiaux… Ou dans la vie professionnelle.

Shoshin. Même pour un occidental sans expérience de la langue japonaise, ce concept issu du bouddhisme zen glisse facilement sur la langue. Les deux sinogrammes qui le composent – 初 et 心 – désignent respectivement le commencement et le cœur spirituel ou organique. Le mot shoshin, qui est utilisé pour désigner une intention initiale ou la résolution des débutants, peut donc être lu comme “premier cœur”. Ce sentiment intense, entre réceptivité inquiète et enthousiasme débridé, surgit quand on prend son premier cours de langue étrangère, quand on appréhende une nouvelle relation amoureuse… Mais aussi quand on entame sa carrière professionnelle.

Souvenez-vous de votre premier stage. Vous étiez probablement terrifié et avide de savoir, excité comme un gamin au milieu des briscards robotisés par des décennies de travail dans la même entreprise. Votre “cœur professionnel” était encore humble et honnête. Et puis, les années ont passé et votre carrière est entrée en vitesse de croisière. Plus rien ne vous étonne. Vous savez toujours ce qu’il faut faire et quand. La maladresse des stagiaires vous irrite un peu. Certains diront que vous êtes bon, d’autres que vous avez perdu le shoshin… Que, comme ces salariés en forme de chêne centenaire qui vous ont accueilli pour votre premier stage, vous avez cessé d’apprendre. Intellectuellement et professionnellement, vous êtes immobile. Fort heureusement, votre shoshin n’est pas perdu pour toujours…

La recette magique des génies de la Silicon Valley ?

Le bouddhiste Olivier Wang-Genh pratique le shoshin depuis les années 70. Désormais Maître du monastère Ryumon Ji, il explique : « Nous appelons cela l’esprit du débutant. Il est central. Chaque instant étant nouveau, toute notre vie et notre relation au monde sont inscrites dans cette nouveauté. Il faut donc toujours découvrir les choses et agir dans le présent, comme si nous faisions tout pour la première fois. Et de fait, c’est ce que nous faisons, car chaque instant est unique et n’existera plus jamais. » Pour les bouddhistes zen, ignorer cette impermanence conduit aux habitudes et aux préjugés. « Autant de choses qui nous font oublier que la vie est là, pas dans le passé ni dans le futur », observe Olivier Wang-Genh.

Premier intérêt du shoshin en entreprise et ailleurs : embrasser sa qualité de débutant éternel permet de faire fructifier ses échecs plus facilement. Tout le monde se trompe ! Mais quand un vieil expert commet une bourde, il rejette souvent toute responsabilité par excès de confiance en soi. Au contraire, un novice aura à cœur de ne plus jamais commettre la même erreur en se posant mille questions sur son comportement. Pratiquer le shoshin permet de garder un esprit juvénile, vif et souple, et donc de tenir à distance le plus gros obstacle à l’apprentissage : notre ego, si aisément flatté par les félicitations et les réussites qui peuvent émailler une carrière…

Warren Berger est un journaliste et conférencier américain. Sa spécialité : les secrets des entreprises et des personnalités les plus créatives du moment. Selon lui, pratiquer le shoshin en milieu professionnel est aisé : une fois par semaine, seul ou de préférence avec quelques collègues, « appliquez les principes du shoshin à vos opérations ou aux pratiques de votre industrie. Pendant cette session, essayez de voir les choses avec un regard naïf, étranger. Posez des questions très basiques : quoi, pourquoi. Soyez ouvert à toutes les possibilités, même les plus inhabituelles. » Au fil du temps, assure-t-il, l’esprit du débutant se développera jusqu’à devenir une seconde nature.

Être toujours débutant permet de rester ouvert et vif mais aussi vigilant et humble, des qualités appréciées en entreprise. Les biographes qui cherchent la source du génie de Steve Jobs aiment souligner sa pratique assidue du bouddhisme zen : selon la légende, les lignes de ses créations sont directement inspirées des pratiques et idéaux majeurs de la discipline, notamment le dépouillement et la méditation. Le cofondateur de Pixar, Ed Catmull, présente même le shoshin comme un excellent moyen de se résoudre au caractère aléatoire du processus créatif, dans son livre Creativity Inc. Mais comment un concept prônant calme et humilité a-t-il pu se lover si confortablement dans les entreprises ultra-concurrentielles de la Silicon Valley ?

Votre poste de cadre et vos réussites passées ne vous garantissent rien face à un problème inédit ou un concurrent ambitieux. Parce qu’il ne peut rien apprendre, celui qui croit tout savoir est extrêmement vulnérable. L’esprit du débutant peut vous épargner cet écueil.

Innovation et combat permanent

Les titans californiens du capitalisme raffolent du bouddhisme zen depuis des décennies. En tant que pilier de la discipline, le shoshin est évidemment en vogue aux abords de San Francisco. Warren Berger explique : « Ce mode de pensée est populaire car il est perçu comme une source d’innovation potentielle. L’innovation provient souvent d’un regard frais sur un problème familier. Si vous pouvez porter ce regard, vous pouvez parfois voir des possibilités et des solutions que d’autres ont ignorées. » Et donc engendrer un “killer product” qui vous rendra riche, célèbre et puissant, des qualités normalement peu recherchées par les moines bouddhistes. Cependant, le shoshin n’aide pas seulement à la création – il est aussi un formidable compagnon de combat.

Le shoshin fait partie intégrante des philosophies de nombreux arts martiaux, où il promeut toujours la formation permanente. À la fin des années 2010, quelques combattants malins ont révolutionné les bases du jiu-jitsu brésilien. « C’était un système lourdement axé sur les clés de jambes, se souvient l’auteur Alvin Ang, et des ceintures noires de rang mondial se faisaient détruire car ils ne savaient pas comment s’en défendre. » Rassasiés de médailles et de titres, ils avaient fait l’erreur de croire leur apprentissage terminé. Il est aisé de transposer ce schéma en entreprise : un poste de cadre durement acquis et des réussites passées ne garantissent rien face à un problème inédit ou un concurrent ambitieux. Parce qu’il ne peut rien apprendre, celui qui croit tout savoir est extrêmement vulnérable. L’esprit du débutant peut épargner cet écueil.

Tel est le deuxième grand intérêt du shoshin : garder la tête froide devant nos progrès. On ne peut pas observer un microscope avec un microscope, ni un télescope avec un télescope. De la même façon, on ne peut pas être son propre juge : aussi solides puissent-ils paraître, nos “talents” sont nécessairement fragilisés par des biais et des défauts qui échappent à notre vigilance. Pratiquer le shoshin permet de se souvenir de cette faiblesse et donc de rester humble, combatif et avide de savoir.

Reste la gêne que l’on peut ressentir, à l’idée de transformer les principes du bouddhisme zen en arme de progression professionnelle. Olivier Wang-Genh se veut rassurant : « Certains commencent à pratiquer la méditation pour lutter contre leurs migraines, pour mieux dormir, pour améliorer leur concentration, donc pour devenir plus performant et gagner plus d’argent… Pourquoi pas ? La motivation de départ est ce qu’elle est. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. » Pour le maître zen, la pratique fera le reste. « C’est elle qui nous amène naturellement à découvrir que nos motivations originelles étaient limitées, égoïstes, égocentriques… Et donc à les dépasser naturellement. » Venez au temple par arrivisme mais restez par plaisir du zen véritable, tout en altruisme et en générosité.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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