Anna Roy, sage-femme : « Nous ne voulons plus être maltraitantes »

Anna Roy, sage-femme, se bat pour son métier

Début octobre et pour la sixième fois depuis janvier, plusieurs milliers de sages-femmes sont descendues dans les rues de Paris pour demander de meilleures conditions de travail. À 35 ans, la médiatique Anna Roy exerce ce métier depuis dix ans et milite pour mettre en lumière cette profession essentielle à la santé des femmes. Chroniqueuse pour “La Maison des Maternelles” sur France 2, autrice de nombreux livres et podcasteuse avec “Sage-Meuf” sur Europe 1, l’hyper-active cumule 109 k d’abonné·e·s sur Instagram et a marqué les esprits avec le hashtag #jesuismaltraitante en novembre 2020. Rencontre avec une femme de caractère qui n’est pas prête d’arrêter son combat.

Vous êtes la sage-femme la plus médiatique de France. À l’heure où votre profession, longtemps invisible, est dans la rue, que souhaiteriez-vous partager sur votre métier ?

Ce que je veux, c’est que “justice soit faite”. Que notre métier soit enfin reconnu après une nuit qui, selon moi, dure depuis toujours. Les sages-femmes sont là dans les moments clés de l’existence des gens – consultation de contraception, échographies, accouchements, IVG médicamenteuses – et il faut que l’on soit payées et considérées à l’aune de cela. Rendre justice aux sages-femmes, c’est rendre justice aux femmes et à leur santé.

La situation ne s’est donc pas arrangée ces dernières années ? On parle davantage de vos conditions de travail difficiles, non ?

On en parle davantage oui - et c’est pour moi une petite victoire - mais la situation s’est en fait plutôt aggravée ! Je me bats depuis 2015 en écrivant des livres, en intervenant dans les médias, c’est un véritable travail de fond qui commence à porter ses fruits. Auparavant, notre métier était totalement invisibilisé. Les gens nous prenaient pour des espèces de “sottes en blouse rose” qui avaient une fonction “sympathique”, mais aujourd’hui ils ont compris que c’était beaucoup plus que ça, que notre métier n’était pas “gnangnan” mais intelligent.

Votre métier était sous-estimé ?

Je pense que oui. Les gens étaient presque étonnés qu’on ait le bac et qu’on ait fait des études. Je pense que c’est parce que nous intervenons à des moments de l’existence où on traite de sang, de sexe, de mort, de vie… Ce sont des sujets délicats et tabous dont on ne parlait pas trop avant et dont on parle davantage aujourd’hui. D’autre part, je pense que le discours que j’essaie de diffuser est aussi portée par les avancées en terme d’égalité homme-femme. Cette vague féministe nous a beaucoup aidé car tout d’un coup la parole des femmes a été écoutée, et on s’est dit que ce qu’elles avaient à dire pouvait être intéressant.

« On demande à avoir un salaire décent, égal aux responsabilités que nous avons. Quand il y a un pépin, on va devant le juge et à ce moment-là il est bien présent pour nous rappeler l’importance de notre métier ! » - Anna Roy

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez dans votre métier de sage-femme ?

Les conditions de travail, qui sont horriblement difficiles. On travaille de jour, de nuit, les jours fériés, mais surtout nous avons des prérogatives qui sont beaucoup trop étendues : une sage-femme doit s’occuper en même temps de trois ou quatre femmes quand elles accouchent, en plus des urgences. Elle (en 2020 le métier de sage-femme était exercé par des femmes à 97%, NDLR) n’arrive pas à prendre les gens en charge correctement, et ce, même si elle renonce au fait de se nourrir, de boire, de manger, de tout. C’est pour ça que les sages-femmes fuient les hôpitaux. (En 2030, 70% des sages-femmes devraient exercer en cabinet, NDLR) Le salaire est également un problème. Aujourd’hui une sage-femme ne peut pas se loger à Paris. On demande à avoir un salaire décent, égal aux responsabilités que nous avons (une sage-femme débute à environ 1 700€ / mois, contre 4 000€ pour un dentiste, NDLR). Quand il y a un pépin, on va devant le juge et à ce moment-là, il est bien présent pour nous rappeler l’importance de notre métier ! Quand vous prenez mal en charge une femme et qu’elle décède des suites d’une hémorragie ou qu’un bébé meurt car vous ne l’avez pas suffisamment surveillé, notre responsabilité est vraiment très grande. Bien loin de celle de poser un implant dentaire.

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Vous exercez depuis dix ans. Comment votre profession a-t-elle évolué ?

C’est devenu vraiment dur dans les hôpitaux. Je n’ai pas eu la chance de connaître le métier tel qu’il était il y a plus de 10 ans, où il y avait beaucoup plus de maternités sur le territoire (en 20 ans, la moitié des maternités a disparu en France, NDLR), où il y avait plus de suivi et où il n’y avait pas les cadences infernales d’aujourd’hui. Et il ne se passe pas six mois sans que la situation ne s’aggrave. Au début de notre carrière, quand on est très jeunes, on ne voit pas forcément à quel point ces moments de fausses couches, d’IVG, etc. sont importants dans la vie des femmes, mais quand on grandit, on se rend compte de leur dimension et on se dit qu’on ne peut pas continuer à faire du mal aux gens comme ça. Je ne peux plus endosser la blouse d’un État qui ne protège pas les gens, ce n’est pas possible. Je suis en contradiction morale trop forte. C’est pour ça que je suis devenue sage-femme libérale.

« Ce matin à l’aube, je suis allée voir une femme qui a perdu son enfant deux jours après la naissance. Concrètement j’ai pu facturer une visite à domicile à 27 euros dont on me prélève près de 50% de charges et où la sécurité sociale considère qu’il faut rester une vingtaine de minutes. » - Anna Roy

En novembre 2020, le hashtag #jesuismaltraitante est né à la suite d’un de vos posts. Que s’est-il passé ?

Je parlais d’une garde où j’expliquais toutes les choses que je n’avais pas pu faire et où j’accusais l’institution d’être maltraitante. Mais d’un coup, j’ai réalisé que dans l’histoire c’était finalement moi qui étais maltraitante. Ça a vraiment été un revers dans ma trajectoire professionnelle, à partir de ce moment-là je me suis dit : « C’est nous qui portons les actes, c’est nous qui sommes maltraitantes, et c’est à nous de savoir ce qu’on fait de ça. » Ce n’est pas l’institution qui est maltraitante, elle n’a pas de mains. C’est nous qui avons les mains, nous qui avons la parole.

Vous pensez vraiment avoir maltraité certaines de vos patientes ?

C’est une certitude. La maltraitance ce sont des mauvais traitements infligés à des personnes. Quand vous annoncez un diagnostic à une femme qui a perdu son bébé à neuf mois de grossesse, et que vous partez dans la minute, c’est de la maltraitance. Quand une femme a baigné dans son sang parce qu’elle a fait une hémorragie et que vous n’avez même pas le temps de la mettre dans une culotte propre, c’est de la maltraitance. Quand vous ne donnez pas les antidouleurs alors qu’ils doivent être donnés, c’est de la maltraitance. Il faut appeler un chat un chat.

C’est pour cette raison que vous êtes partie de l’hôpital ?

Oui car au moins quand je vais à domicile je ne suis pas maltraitante, même si je n’arrive pas à gagner ma vie. Ce matin à l’aube, je suis allée voir une femme qui a perdu son enfant deux jours après la naissance. Concrètement j’ai pu facturer une visite à domicile à 27 euros dont on me prélève près de 50% de charges et où la sécurité sociale considère qu’il faut rester une vingtaine de minutes. Mais dans ces cas-là, il m’est impossible de partir aussi vite, alors je reste, mais c’est du temps en plus qui n’est pas rémunéré. Au moins je suis en accord moral avec moi-même : j’apporte aux gens ce que je dois leur apporter, quitte à ne pas être payée.

Et vous continuez à aimer votre métier… Pourquoi est-il si beau à vos yeux ?

Vous avez la chance d’être là à des moments de l’existence des gens qui sont fondamentaux et c’est extraordinaire. Ils passent leur vie à jouer des rôles, mais au cours des consultations de sages-femmes, vous les voyez tels qu’ils sont, dans toute leur beauté, et c’est très fort. C’est vraiment le plus beau métier du monde. Il y a quelque chose de magnifique qui se passe.

Vous êtes chroniqueuse dans l’émission La Maison des maternelles, avez animé une série de podcast et écrit une dizaine de livres. Pourquoi une telle envie de se diversifier ?

Au départ je n’étais pas du tout partie pour faire des études médicales, j’étais très littéraire. J’ai fait un Master en Sciences Humaines en même temps que mes études de sage-femme, je n’ai jamais pensé que j’allais me limiter à ce métier. Et quand j’ai commencé à exercer, je me suis dit que ce que je voyais-là ne pouvait pas rester dans le secret. J’ai toujours écrit tout ce que je faisais dans des carnets, et un jour une éditrice m’a dit qu’il fallait en faire part aux gens !

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Et vous, qu’est-ce que cela vous apporte personnellement ?

Le savoir c’est le pouvoir, donc j’adore l’idée de transmettre ce savoir, de vulgariser une information scientifique pour que les gens puissent l’utiliser. Je passe ma vie à rêver, à penser, à élaborer. Le métier de sage-femme c’est un métier artistique, les gens l’oublient souvent. Il y a un côté création qui n’est pas palpable au sens clinique, ce n’est pas juste scientifique.

Mi-septembre, le Ministère de la santé a annoncé que les sages-femmes travaillant à l’hôpital allaient recevoir une prime de 100 euros net à partir de janvier 2022 et une hausse de salaire d’environ 100 euros brut par mois. Que pensez-vous de cette augmentation ?

Je ne peux pas répondre à ça… C’est comme si l’Etat nous faisait l’aumône. Avoir ce genre de discours c’est dire : « voilà ce que vaut la santé des femmes » et je ne suis pas d’accord avec ce que ça dit de mes patientes. Nous ne sommes pas tant que ça – 23 000 environ sur tout le territoire – et nous ne demandons pas des sommes folles, alors je ne comprends pas.

Quelles seraient pour vous les réelles solutions politiques ?

Je demande une revalorisation salariale, une amélioration de nos conditions de travail mais aussi une reconnaissance de notre statut dans les textes. Car il faut savoir qu’aujourd’hui nous faisons partie des trois “professions médicales” en France avec les dentistes et les médecins, mais que ce n’est pas inscrit dans les décrets. (Les sage-femmes ont le droit de prescrire et sont responsables devant la justice, même si elles n’ont administrativement pas le statut de profession médicale. En conséquence, leur rémunération est bien plus faible, NDLR). Il y a pleins de choses évidentes à faire et qui sur le plan économique sont loin d’être délirantes, comme le fait qu’il y ait une sage-femme par femme à l’accouchement. Cela peut paraître cher, mais ça ne l’est pas tant que ça si l’on considère qu’après les mères font moins de dépression, sont moins traumatisées par leur accouchement, ou encore que ça se passe mieux dans leur couple… Vous gagnez de l’argent au final. L’Angleterre - qui a pourtant une vision des dépenses assez rigoureuse - a bien fait ce choix d’avoir une sage-femme par femme.

Vous avez peur que votre métier disparaisse ?

J’entends qu’on ait cette crainte, mais je n’y crois pas du tout. On est une sacrée armée de nanas, avec du caractère et l’expérience du terrain, alors avant de nous faire taire, vous pouvez y aller. Et puis là on sent qu’on peut y arriver. Je suis très déterminée et très optimiste.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos par Welcome to the Jungle

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