Digital nomade et écoresponsable : l’équation impossible ?

Comment et peut-on seulement être un digital nomade responsable ?

Imaginez une horde de télétravailleurs tout juste débarqués de l’avion, suants autour d’une piscine en forme de haricot, jonglant entre une conférence Zoom et un cocktail cheap. Voyez-les maintenant vampirisant des infrastructures branlantes sans redistribuer le fruit de leur épargne aux autochtones, préférant le confort d’un hamburger issu d’une multinationale aux étales du marché local. On est loin de l’image glamour du digital nomadisme, non ? Et bien vous n’avez pas tout lu. C’est en tout cas le tableau peu ragoutant dressé depuis Tulum dans un article de Business Insider paru en juillet dernier sur les digital nomades. Alors, à l’heure où les sirènes du digital nomadisme inondent les réseaux sociaux, risquons-nous de nous faire aspirer vers les profondeurs d’un consumérisme effréné ? Ou, est-il possible de conjuguer le digital nomadisme avec une approche sensible et raisonnée ?

Du nomadisme, Michel Maffesoli est un expert de longue date. Pourtant, inutile de scroller sur Instagram pour trouver sa page et suivre ses pérégrinations aux quatre coins du globe ; Michel Maffesoli, crinière blanche et costume ajusté, n’est pas influenceur mais Sociologue Professeur émérite à la Sorbonne. Dans une interview récente au Figaro, le septuagénaire rappellait la longue histoire du nomadisme, et son origine première : «un élargissement de soi à quelque chose de plus grand englobant la terre, le monde et les autres ». Une noble quête qui semble bien éloignée de ce que l’on observe aujourd’hui, à l’heure du “nomadisme débridé” pullulant sur les réseaux sociaux…

«Le digital nomade version 2021 est totalement hors sol », lance ainsi sans ambage Audrey Baylac, coache, blogueuse et consultante en slow tourisme. « Quand je pense à cette population, je ne peux m’empêcher de la percevoir comme une horde de sauterelles qui ravage un territoire. » Il faut dire qu’Audrey a des raisons de s’inquiéter. D’ici 2035, un milliard de travailleurs nomades pourrait éclore sur la planète. Aux USA, les Américains sont déjà 10,9 millions à avoir adopté ce mode de vie. Des chiffres qui inquiètent les protecteurs de l’environnement : « C’est le problème avec l’afflux des digital nomads » explique Heather Froeming, chef de projet pour Red Tulum Sostenible, un groupe environnemental de la ville mexicaine. « Ils n’ont pas la moindre idée que ce qu’ils font contribue à détruire la jungle. Ils paieront l’argent qu’il faut pour vivre ici et cela incite pas mal de gens à faire de mauvaises choses », peut-on lire dans un article de Business Insider publié en juillet dernier sur la question.

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Une quête de jouissance démesurée

Pour Felipe Koch, sociologue de l’imaginaire et auteur de Slow travel, De l’individu sédentaire à la personne nomade, les digital nomades, enfants d’un monde du wifi et du télétravail, ne sont ni plus ni moins qu’une frange de nouveaux “conquistadors” en quête d’eldorados, dont les pratiques - et les méfaits - sont finalement très semblables au tourisme de masse. On est bien loin de l’imaginaire sensible du voyageur. « Le digital nomade veut faire de sa vie une œuvre d’art, en quête de beauté et de jouissance pour vivre son existence au maximum », affirme le sociologue. Le problème ? C’est qu’il pousse le curseur un peu trop loin, essayant d’extraire le plus possible de l’endroit dans lequel il se rend, sans établir de lien véritable avec le territoire.

« Bien sûr, on ne peut pas devenir Méxicain en six mois. Mais dans sa définition initiale, le nomade a la capacité à adhérer à l’imaginaire collectif et aux codes du pays qui l’accueille », poursuit Felipe Koch. Pour l’expert, le problème central réside en effet dans l’explosion de la notion de temps et d’espace. Peu importe que l’on reste six semaines ou un an, on devient un “slowmad” (néologisme dérivé du slow travel pour s’appliquer au nomadisme) « quand on crée une routine locale et non pas réplicable. Quand on est capable de faire une coupure dans son récit de vie, qu’on se sent différent », lance Felipe Koch. Cela signifie adopter le rythme local sans rester branché au fuseau horaire de son pays d’origine. Mais également être capable de s’éloigner des guides de voyage pour créer sa propre expérience sur place, explorant de nouvelles saveurs, de nouvelles sensorialités, faisant corps avec la nature ou bien même l’architecture.

Hors des sentiers battus…

Mais pour cela, le digital nomade a besoin de lenteur et d’un peu de courage pour ressentir le territoire et s’extraire d’un entre-soi confortable. Une approche que l’on pourrait donc résumer sous le terme de “slowmadisme. « D’après moi, on ne peut pas se déplacer de manière responsable si l’on est un groupe de plus 12 personnes, ce qui est malheureusement le cas dans les nouveaux circuits touristiques pour digital nomades que l’on observe aujourd’hui » regrette Audrey Baylac. «L’idéal, ce serait même de voyager maximum à trois ou quatre pour pouvoir loger chez l’habitant et sortir de sa bulle. J’aime également beaucoup les réseaux type Bienvenue à la ferme qui permettent de voyager de manière vertueuse », précise la bloggeuse.

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Ce manque d’implication dans la vie locale, Antoine Demeestère, Ecosystem Manager chez Talent Garden, un espace de coworking international, l’a également observé alors qu’il vivait à Barcelone et côtoyait la communauté de digital nomades. « En six ans, j’ai vu la situation se dégrader au point où cela est devenu un enfer pour les habitants, qui ont fini par s’en prendre à ces communautés de voyageurs. Pourquoi ? Car ils ont l’impression de vivre dans une colonie Disney alors que tous les appartements sont devenus des Airbnb. Cela est d’autant plus dommageable pour les Barcelonais qu’ils sont très investis démocratiquement dans leurs quartiers », analyse-t-il.

…et des lignes aériennes

Difficile de parler de digital nomadisme sans évoquer la question des déplacements en avion. « Je suis effarée quand je vois des digital nomades se vanter de prendre l’avion tous les week-ends pour aller visiter les villes ou pays voisins. Le dernier rapport du GIEC montre justement que les city break sont presque un acte criminel. Sans vouloir accabler les voyageurs, je crois qu’il est important de montrer que ces habitudes sont totalement obsolètes », lance Audrey Baylac qui invite à des déplacements beaucoup plus raisonnés quand on sait que le bilan carbone d’un Paris-New-York représente la quasi totalité des émissions annuelles auxquelles un Français devrait s’astreindre.

Pour Antoine Demeestère, il est effectivement essentiel de se détacher de l’équation “voyager = avion”. Fort heureusement, les nouvelles pratiques se développent, à l’instar du digital nomadisme en bateau. Un concept qui se répand notamment aux Caraïbes et en Méditerranée. L’idée ? Un groupe de huit à dix personnes se déplace en trimaran avec une pièce centrale pour travailler grâce à une connexion satellite. Bien sûr, la solution n’est pas vraiment réplicable à l’infini, et les déplacements en train, et surtout en vélo (grâce notamment au commutage des transports), semblent être l’option la plus propre jusqu’ici. « Je crois énormément dans le développement du slow digital nomadisme à vélo. On observe un engouement très fort pour les “gravel”, des vélos polyvalents qui s’adaptent à tous les terrains. Reste encore à multiplier les structures d’accueil à l’image de Warm Showers, une plateforme d’accueil des cyclistes », affirme Antoine. Et de conclure : « La pandémie nous a démontré que le voyage, et par extrapolation le digital nomadisme, ce n’est pas nécessairement aller à Bali ou au Mexique, et que des endroits de dingue existent à deux pas de chez nous. L’émerveillement est à portée de main ! »


Les 10 commandements du digital nomade responsable

Privilégier les modes de transport doux : train, vélo, bateau à voile et limiter au maximum l’avion.
Préférer voyager seul ou en tout petit groupe pour tisser des liens avec la population locale.
Se rendre dans des lieux moins fréquentés pour ne pas surcharger les infrastructures locales.
Idéalement, loger chez l’habitant.
Créer une routine sur place en se mettant au rythme du pays, en modifiant ses habitudes de vie.
Privilégier une alimentation locale aux enseignes internationales.
Penser aux écogestes en voyageant avec sa gourde, son tote bag, ses petits contenants et ses couverts. Chaque geste compte.
Tâcher de comprendre et de s’adapter aux coutumes du pays qui nous accueille.
Privilégier les déplacements de longue durée.
Anticiper au maximum son voyage : être écoresponsable demande un peu plus de préparation. Mais les solutions existent déjà, à nous de nous en saisir !

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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