Quand ton taf devient légal : rencontre avec un vendeur de cannabis à San Francisco

21 sept. 2022 - mis à jour le 23 sept. 2022 8min

Quand ton taf devient légal : rencontre avec un vendeur de cannabis à San Francisco

auteur

Rozena Crossman

Journalist and translator based in Paris, France.

Si des mesures comme l’augmentation du Smic ou l’instauration d’un congé maladie pour les indépendants peuvent radicalement changer la vie des travailleurs·euses concerné·e·s, imaginez la petite révolution quand des activités jusque-là illégales passent du bon côté de la loi ! Comment cette légalisation influe-t-elle sur la trajectoire professionnelle, la vie personnelle – et la vie tout court – de ceux et celles qui bossaient dans l’illégalité ? On a rencontré Morris Kelly, ancien hors-la-loi passé plusieurs fois par la case prison, aujourd’hui chef de business réglo.

Aux États-Unis, le cannabis bouscule le monde du travail. Il s’agit d’abord de l’un des secteurs les mieux portants du marché américain : 21 États autorisent aujourd’hui son utilisation à visée médicale et 18 autres son usage récréatif — seuls 11 États en interdisent encore totalement la consommation.

Ce phénomène de légalisation impacte la population active à différents degrés. Il y a les petits changements au quotidien : dans les entreprises, on est passé de la tolérance zéro sur les politiques de dépistage à une approche reposant désormais sur une « suspicion raisonnable en cas de comportement pouvant laisser penser qu’un un∙e salarié∙e est sous l’emprise de la drogue » détaille la Society for Human Resource Management, association américaine de professionnels des RH. Parmi les signaux : piquer un roupillon sur son lieu de travail, avoir les yeux rouges ou des difficultés d’articulation, une odeur qui traîne de marijuana…

Et puis il y a les bouleversements à plus grande échelle : les lois du travail encadrant ce nouveau secteur font les beaux jours des syndicats. En 2021, les travailleur∙euses de l’industrie du cannabis se sont en effet syndiqués en masse, et plus que dans n’importe quel autre secteur. Ce marché en éclosion — on peut lire dans un rapport que les ventes vont plus que doubler d’ici 2030 — annonce aussi un boom économique de vaste ampleur au sein de la population noire, latino-américaine et d’autres communautés historiquement frappées de façon disproportionnée par la criminalisation de la weed.

La dépénalisation de toute une économie passe par un ensemble de lois, dont l’instauration est nécessairement progressive. Et il y a de quoi s’y perdre pour la main-d’œuvre et les employeurs du secteur. Si certains États ont donné leur feu vert à la vente d’herbe à usage médical ou récréatif, sa consommation demeure illégale au niveau fédéral. Un décalage qui complique des démarches essentielles à toute activité : demander un prêt ou souscrire une assurance professionnelle, par exemple. Quid des personnes qui ont fait carrière dans le business bien avant que la marijuana soit légalisée ? Beaucoup peinent aujourd’hui à joindre les deux bouts. Ceux et celles qu’on appelle “legacy workers” (qui étaient là “avant”), expert∙e·s du cannabis, doivent se mettre au pas du commerce légal, qui passe par le fait, par exemple, de payer ses impôts ou établir des contrats en règle. Ces “vieux de la vieille” ont en face d’eux des entrepreneurs davantage rompus aux pratiques de la vente légale, avec un meilleur accès à du financement et pas de casier judiciaire pour deal ou possession de cannabis. Et ces “nouveaux venus” se taillent la part du lion d’un marché déjà bien disputé.

Dans une volonté d’aider les legacy workers, certains États ont mis en place des programmes d’équité sociale visant à soutenir les communautés moins privilégiées, notamment celles ayant été surpénalisées à l’époque où le cannabis était encore illégal. L’État de New York a ainsi créé le débat en annonçant que les premières licences délivrées pour la vente à usage récréatif seraient réservées aux personnes ayant été condamnées par le passé pour trafic ou possession de cannabis, mais aussi à leurs proches. Ces mesures de soutien ne font cependant pas le poids face au montant des impôts et coûts de production, pas plus qu’elles n’ouvrent la porte des banques ou sociétés d’investissement dans ce marché toujours illégal au niveau fédéral. D’autres États se contentent de délivrer les licences, laissant aux titulaires le soin de se repérer dans les arcanes de l’administration et de la loi.

Cela ne décourage pas certains “vétérans du cannabis”, qui continuent de se battre pour leur carrière. Ici, pas de CV qui claque ni de parcours prestigieux, mais, souvent, des passages par la case prison – qui ne jouent pas en leur faveur. Mais les legacy workers veulent en être, et s’ils parviennent à sortir victorieux de cette période de transition mouvementée, ils pourraient devenir la pierre angulaire d’une économie qui serait alors davantage “du terrain”.

image

De la prison au succès légal

Morris Kelly a fait ses armes dans le quartier de Haight-Ashbury, à San Francisco, haut lieu de la contre-culture et de la weed dans les années 1960. Il a commencé sa carrière au début des années 2000 en vendant de l’herbe made in California à des touristes ravis de tester la production du cru. Il avait 16 ans, apprenant sur le tas un business qui allait imprégner sa vie d’adulte et en influencer le cours. « La base, quoi. Faire plein de rencontres, oser l’ouvrir un peu, serrer des mains. Aujourd’hui il faut carrément partir en campagne de séduction, en mode candidat politique. »

Durant ses 20 ans dans le métier, Morris Kelly a fait tourner des fermes de cannabis, lancé plusieurs services de livraison, fait fabriquer des dérivés à destination de dispensaires, passé quelque temps derrière les barreaux, a vu ses biens saisis par la police et créé une marque de cannabis actuellement commercialisée dans 58 points de vente.

Sa boîte, SF Roots, est notamment connue pour avoir été l’une des premières à bénéficier de l’action de San Francisco en faveur de l’équité sociale. Tout cela a fait de Morris Kelly un pilier du quartier, et ce que certains pourraient appeler son art du réseautage — serrer des mains et frotter affectueusement la tête des gosses façon politique en campagne — n’y est pas pour rien dans le succès de son entreprise. Le terme “communauté” revient souvent quand il parle de son activité et de son métier. Il n’a pas pour ambition absolue d’empocher des millions, mais plutôt de veiller à ce que “les siens”, au sens large, aient une place, une vraie, dans cette société.

Morris Kelly connaît bien les statistiques, il fait partie des premiers concernés : moins de 2 % des entreprises liées au cannabis appartiennent à des Noirs américains, alors qu’ils représentent 13 % de la population. D’après un rapport publié en 2020 par l’UCLA (Union américaine pour les libertés civiles), ils ont en outre 3,64 fois plus de risque de se faire arrêter pour possession d’herbe (chef d’inculpation dans 89,6 % des cas d’arrestations liées à la marijuana) que les Blancs américains. Ces chiffres sont les mêmes depuis 2010 : la décriminalisation du cannabis et les efforts des législateurs dans différents États ont encore du chemin à faire avant de combler le fossé.

Dans la vraie vie, toutes ces statistiques ont un visage, comme celui de Morris Kelly. Entre ses 18 et 25 ans, il enchaîne les séjours en prison. À l’époque, la marijuana à usage médical a été légalisée, mais la question de l’usage récréatif est en cours de débat. Morris deale dans la rue. Un ami remarque un jour qu’il pourrait arrêter de sillonner la ville en bus en essayant de se faire tout petit pour ne pas être contrôlé et de proposer plutôt un service de livraison certifiée à destination des patients. Peu après ses 19 ans, un autre ami lui propose de filer un coup de main dans la gestion d’une petite ferme de cannabis dont la production est destinée à diverses cliniques. C’est là qu’il apprend tout sur la plante : la faire pousser et en faire un business. Il est aujourd’hui incollable sur le sujet. Il est formé par ses amis, les amis de ses amis, les membres de leur famille… en un mot, par “les siens”, sa communauté. Il découvre que la loi impose un quota sur la production et la vente de cannabis à usage médical. Pour gagner sa vie, il fait donc du business officiel et moins officiel.

Sa plus longue peine de prison est de 8 mois. « Je me suis réveillé et je me suis dit que je ne pouvais pas survivre comme ça. Je pouvais tenir le coup, en réalité, mais ça n’avait rien de marrant comme vie. » Il décide de doubler ses livraisons de cannabis légal et de monter sa marque. « J’ai rassemblé tout l’argent que j’avais fait dans la rue et je l’ai investi dans la ferme pour que ça roule. » Il affûte ses compétences, y consacre tout son temps, et transforme sa boîte pour dégager du profit, en agissant dans les limites de la loi.

Mais son associé est un jour inculpé dans une affaire de trafic illégal et les autorités soupçonnent Morris Kelly d’être impliqué. L’instant d’après, la police se présente à son domicile.

« Ils ont fouillé la ferme, fouillé la maison de mon pote, celle de ses parents, la mienne, ont gelé tous les comptes et transactions de l’entreprise, les miens aussi. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé en prison. Ils ont même embarqué ma chienne qui venait d’avoir des petits. J’étais complètement sonné. J’avais beaucoup sacrifié pour me concentrer sur le cannabis et rester dans les clous. » Il n’a jamais récupéré les actifs de son activité liée au cannabis à usage médical, saisis par la police. La légalisation de la marijuana à usage récréatif, et la création de programmes d’équité sociale n’y ont rien changé, malgré la mise en lumière des injustices faites aux “professionnels” du cannabis.

image

De retour à l’air libre, grâce à ses proches qui se cotisent pour payer ses frais d’avocat, Morris Kelly sent que la légalisation du cannabis à usage récréatif n’est pas loin. Pendant que la bataille judiciaire continue, il fait grandir sa boîte, qui compte désormais une équipe événementielle chargée de présenter les produits sur les salons. Il risque une peine de prison de 10 ans ou plus, mais veille malgré tout à ce que ses employé∙es soient payés. Il est épuisé. « Ils ont vraiment essayé de foutre toute ma vie à la poubelle. Je m’en suis tiré. Je ne sais pas vraiment comment j’ai fait, mais j’ai survécu. Au tribunal, ça s’est soldé par un accord. Ils ne voulaient plus m’avoir sur le dos, en gros. J’ai dû renoncer à l’argent qu’ils m’avaient saisi et j’ai été en liberté conditionnelle sur une période de 30 jours, après cinq ans de procès. »

Au moment où la loi lui retirait tous ses actifs, elle allait aussi transformer son business, sa carrière et sa vie.

Durant tout le temps du procès, quand Morris Kelly n’est pas au tribunal, où il se rend deux fois par mois, il se bat pour intégrer le tout nouveau programme d’équité sociale lancé par la ville, dans le cadre duquel les personnes avec un casier lié au trafic de cannabis sont prioritaires pour l’obtention d’une licence. Comme de nombreuses autres villes, San Francisco, au travers de son action sociale, a reconnu que des citoyens comme Morris Kelly subissent indirectement les conséquences de la guerre contre les drogues (War on Drugs), dont les populations noires et latino-américaines ont été les premières cibles.

Écrasé sous le poids des responsabilités vis-à-vis de ses salarié∙es, Morris Kelly doit « veiller à faire tout [son] possible pour être là pour eux. Je ne pouvais pas les laisser tomber. Je me suis notamment rapproché du bureau du Cannabis ici à San Francisco. Pendant un temps, c’est même devenu ma deuxième maison. Là-bas, j’ai reçu un soutien sans faille, ça m’a aidé à traverser tout le processus et, plus largement, cette période de ma vie. » L’Office of Cannabis de San Francisco ne se contente pas de lui expliquer le fonctionnement du programme d’accompagnement : la porte est toujours ouverte si Morris a besoin de discuter.

L’usage récréatif de la marijuana est désormais légal et les programmes d’accompagnement dans le cadre de l’équité sociale se mettent progressivement en place, mais “les siens” ont plus besoin de Morris que jamais. En Californie, le marché du cannabis “artisanal” n’est pas loin de disparaître, en raison d’une fiscalité très lourde (près de 50 %) dans certaines municipalités, aspirant les dernières économies de legacy workers et de leurs proches. Dans ces mêmes villes et ailleurs, on ne trouve aucun relai pour les programmes d’équité sociale et la vente de cannabis dans les commerces a été interdite. Dans le reste du pays, on assiste à des procès contre ces mêmes programmes. En Illinois, on les a ainsi accusés de désavantager injustement d’autres candidat∙es à la licence autorisant la production de cannabis.

Le secteur a été pris d’assaut par de grosses structures disposant de capital et qui seront peut-être à même de tenir la distance. Les obstacles financiers, administratifs et judiciaires pourraient en revanche avoir raison des TPE soutenues grâce aux programmes d’équité sociale — et qui pourraient emporter avec elles l’expertise des legacy workers comme Morris Kelly.

Si Morris Kelly est un entrepreneur et militant important dans son quartier, il n’en demeure pas moins un artisan. Son enthousiasme pour les techniques de culture du cannabis, son regard intransigeant sur la qualité des fleurs, rappellent le savoir-faire et la passion qui animent les brasseurs, les producteurs de vins et autres artisans de la terre amoureux de leur boulot. « Je me souviens quand j’avais genre 14 ans, je jurais que jamais je n’arrêterais de fumer de la beuh. Eh bien me voilà, à 38 piges, avec toujours le même état d’esprit. Et je crois que c’est un truc qu’on ne trouve pas chez les gens qui sont plus des entrepreneurs classiques que des passionnés, ou qui sont avant tout là pour se faire plus d’argent. »

Artcile traduit par Sophie Lecoq et édité par Clémence Lesacq ; photos : Thomas Decamps pour WTTJ

Les thématiques abordées

Quand ton taf devient légal : rencontre avec un vendeur de cannabis à San Francisco