Australie : un congé payé pour les victimes de violences domestiques

11 avr. 2023

5min

Australie : un congé payé pour les victimes de violences domestiques
auteur.e
Elise Mesnard

Journaliste basée à Melbourne

contributeur.e

Les entreprises doivent-elles aider leurs employés victimes de violences domestiques ? Pour beaucoup, la réponse est évidente : le travail, gage d’indépendance financière, est indispensable pour sortir d’une relation abusive. L’Australie est de cet avis. Le 1er février, le pays est devenu l’un des premiers à instaurer 10 jours de congés payés pour les victimes. Si la décision a été globalement saluée, certaines petites entreprises n’ont pas vu la mesure du même œil. Décryptage d’une loi qui fait couler beaucoup d’encre… et d’initiatives.

« Lorsque j’ai appris que la loi offrant dix jours de congés payés pour les victimes de violences domestiques était passée, j’ai senti que c’était une étape charnière. Ça m’a vraiment redonné espoir », confie Jacque Lachmund, victime de violences domestiques il y a 19 ans. Il faut dire que la reconnaissance des violences faite aux femmes n’a pas toujours été évidente sur l’île-continent. En 2017, un sondage publié par ANROWS, l’organisation nationale de recherche sur la sécurité des femmes en Australie, révélait que plus de 42% des Australiens considéraient les accusations d’agression sexuelle comme une stratégie des femmes pour se remettre en couple avec la personne accusée. Toujours selon ce même sondage, 20% de la population estimait la violence domestique comme une réaction normale au stress de la vie quotidienne.

Socialement inacceptable, la violence domestique coûterait en plus 21.7 milliards de dollars australiens au pays par an. Alors, le politique a décidé d’agir. En février 2022, les lois fédérales prévoyaient cinq jours de congés non payés pour les victimes de violences domestiques. Bien trop peu pour beaucoup d’activistes. En Australie, une femme meurt en effet toutes les semaines des mains de son partenaire (ou ex-partenaire) et 60% de celles qui vivent une situation de violence domestique travaillent. Quitter une relation abusive nécessite environ 18 000 dollars australiens [NDLR: 11 100 euros] et 141 heures. Un investissement qui inclue les rendez-vous avec la police, les avocats, les docteurs, les psychologues, les banquiers ou encore les agents immobiliers. Et qui démontre l’importance de l’entreprise dans la protection des victimes selon Lisa Pusey, directrice de la programmation pour la Champions of Change Coalition, une organisation qui milite pour l’égalité des genres au travail.

« Les femmes ne devraient pas avoir à choisir entre la violence et la pauvreté. Les congés payés leur permettent de continuer à garder leur emploi et leur indépendance financière, un élément essentiel pour quitter une relation abusive. Du côté des entreprises, aider leurs employés permet de garder les talents et de regagner en productivité » insiste-elle. Son appel, comme celui de nombreux autres activistes et de l’Australian Council of Trade Unions, a été entendu. L’an dernier, le gouvernement australien a finalement adopté les 10 jours de congés payés, disponibles aussi pour les intérimaires. Mis en place dès le 1er février 2023 pour les grandes et moyennes entreprises du pays, ces jours s’appliqueront aux petites sociétés le 1er août prochain, leur laissant 6 mois supplémentaires pour se préparer.

Normaliser la conversation autour des violences domestiques

Une étape importante pour la protection des victimes, qui doit cependant s’accompagner d’une formation pour les employeurs insiste Lisa Pusey. « Dans l’idéal, il faudrait que les managers et leurs équipes soient éduqués à reconnaître les signes de violence domestique, à répondre de façon appropriée et à orienter les victimes vers des spécialistes. Il est important de normaliser la conversation autour de ce sujet et de permettre aux individus concernés d’avoir le choix de se référer à plusieurs personnes différentes ; qu’elles puissent parler avec le directeur des ressources humaines si elles ne s’entendent pas avec leur manager par exemple. »

Jacque Lachmund, désormais co-directrice de Workplace Respect, un organisme qui aide les entreprises à créer un espace de travail sûr, partage cet avis. « Il est capital de former les employés et employeurs à répondre de façon appropriée aux victimes de violences domestiques. Lorsque j’étais moi-même dans cette situation, j’ai eu la chance d’avoir un manager qui m’a écoutée. Il avait remarqué que je n’étais plus efficace dans mon travail, que mon humeur avait changé et il m’a simplement demandé si tout allait bien. J’ai fini par lui faire part de ma situation et sa réponse a été très positive, à tel point que l’entreprise nous a payé un billet d’avion à moi et à mes enfants pour nous établir ailleurs. » Son conseil pour les managers ? « Être attentif aux signes potentiels de violence domestique, tels que l’absentéisme, la baisse de productivité, les changements d’humeurs. Mais aussi poser des questions qui mettent les employés en confiance, aussi simples que : “J’ai remarqué que tu étais souvent en retard en ce moment, est-ce que tout va bien ?”. On ne peut pas forcer les gens à agir ; ils ont besoin d’être écoutés sans jugement, d’être rassurés pour prendre une décision lorsqu’ils seront prêts. »

Logements temporaires, téléphones gratuits, prêts financiers

Certaines entreprises australiennes ont déjà compris ces besoins depuis longtemps et n’hésitent pas à innover. C’est le cas de Commonwealth Bank, qui a mis en place un programme de sensibilisation aux violences et propose également depuis 2019 des congés payés illimités pour les employés concernés. « Nous sommes l’un des plus gros employeurs en Australie, nous nous devons par conséquent de soutenir notre personnel en cas de situation difficile », souligne Nathan Barker, Head of Community Investment au sein de la banque. « Nous offrons également cinq jours de congés payés aux employés dont les proches souffrent de violences domestiques, afin qu’ils puissent les accompagner dans leurs démarches. » Stockland, une entreprise de développement immobilier, a, de son côté, mis en place un refuge dans un centre commercial à Shellharbour en 2021. Les courses sont en effet souvent l’une des seules activités autorisées par les conjoints contrôlants. Il est donc plus facile pour les femmes de se rendre dans des centres commerciaux pour demander de l’aide discrètement que dans des centres d’aide spécialisés.

« Le pouvoir et le contrôle sont au cœur des violences domestiques, ajoute Lisa Pusey. Les agresseurs peuvent par exemple harceler leur partenaire d’appels constants et insultants, les suivre dans la rue ou encore installer des logiciels espions sur leur téléphone pour traquer les moindres de leurs mouvements ». Et ça, Telstra, l’une des compagnies de téléphonie majeure en Australie, l’a bien compris. L’entreprise offre depuis plusieurs années des téléphones gratuits aux personnes victimes de violences, en plus d’un crédit de 30 dollars. Parmi les mesures que d’autres sociétés prennent, on peut citer des aides financières pour leurs employés et leurs clients, des formations, des aides psychologiques, des logements temporaires ou encore un soutien médical.

« Pourquoi ce serait à moi de payer pour les mauvais choix de mes employés ? »

Si les dix jours de congé payés ont été très attendus par une majorité, ils ne font pas pour autant l’unanimité. Certains patrons de petites entreprises, comme Guy Sara, ont été particulièrement virulents à l’annonce de la nouvelle loi. Propriétaire d’un petit cabinet d’avocat, ce dernier a exprimé son mécontentement à travers un post LinkedIn, supprimé depuis : « Pourquoi est-ce que ce serait à moi de payer pour les mauvais choix de partenaires de mes employés ? », a-t-il écrit. Pour Matthew Addison, directeur du Council of Small Business Organisations of Australia, cette nouvelle loi va être un véritable fardeau financier pour les petites sociétés, qui se remettent à peine de la crise du Covid-19. D’autres encore, craignent que les employés n’abusent de cette mesure en mentant sur leur situation personnelle dans le seul but de bénéficier des congés payés.

Une aberration pour Adair Donaldson, directeur du cabinet d’avocat Donaldson Law, spécialisé dans les relations abusives, et activiste pour la protection des victimes de violences, notamment au sein de Full Stop Australia. « Les gens sont généralement trop honteux pour parler de ce genre de sujet avec leur employeur, il y a donc très peu de chances que certains abusent de ces 10 jours de congés payés… ». Même constat pour Lisa Pusey, qui collabore avec des entreprises qui offrent des congés payés aux victimes de violence depuis plusieurs années. « Le résultat ? Très peu de personnes demandent ce congé, mais lorsqu’elles le font, c’est un véritable tournant dans leur existence. » Adair souligne toutefois être conscient du poids de cette loi sur les petites entreprises. « Je suis moi-même directeur d’une petite entreprise, mais je pense que si l’on soutient ses employés lorsqu’ils en ont besoin, ils nous resteront loyaux et s’investiront davantage dans les années à venir. Il ne faut pas non plus oublier le coût associé à la perte d’un employé. »

Quoi qu’il en soit, l’Australie n’est pas le seul pays à avoir adopté des mesures de congé pour protéger ces victimes. Parmi eux, les Philippines ont instauré les dix jours de congé payés en 2004, la Nouvelle-Zélande en 2018 ; l’Irlande du Nord s’apprête à faire de même. De nombreuses provinces canadiennes offrent cinq jours de congés payés et cinq non rémunérés. A travers toutes ses initiatives, l’Australie se démarque comme l’un des pays leaders dans la protection des victimes de violence domestiques. Un statut qui ne doit cependant pas rester figé, martèlent tous nos interviewés : « 10 jours de congés c’est bien, mais ce n’est pas assez ».

Article édité par Clémence Lesacq - Photo Thomas Decamps pour WTTJ