Des charpentes au droit : la philosophie d'Arthur Lochmann

Des charpentes au droit : le parcours d’Arthur Lochmann

Élève studieux de classe préparatoire, Arthur Lochmann décide à 21 ans de s’inscrire sur un coup de tête dans un CAP charpentier à Biarritz. C’était il y a 10 ans. Aujourd’hui, il reprend ses études de droit, après une décennie d’expériences en haut des toits et un apprentissage marquant du métier artisanal. Littéraire, sa plume n’est apparemment pas partie trop loin des chantiers : il raconte dans son livre La Vie Solide, publié en janvier 2019, le réveil de ses sens, le soin nouveau qu’il porte à son corps et la transformation qu’il a vécue grâce à ce métier physique haut en couleur, tourné vers la transmission et la collectivité.

Il y a 10 ans, vous avez interrompu vos études de philosophie et de droit pour passer un CAP charpentier à Biarritz. Pourquoi un tel changement ?

Je me suis retrouvé à la fac après deux ans de prépa littéraire. C’était une période troublante car j’avais un peu de mal à digérer l’échec des concours que j’avais passés. Je me demandais ce que je faisais à la fac, qui était finalement ma solution de repli. Je n’avais en fait plus vraiment l’envie de faire des études.

J’ai donc décidé de profiter de ce moment de désorientation pour voyager. En fait, apprendre un métier manuel me semblait une bonne manière de me doter d’un gagne-pain accessible dans le monde entier. Je me suis donc inscrit dans la première formation accélérée qui commençait, c’était un CAP charpentier !

Apprendre un métier manuel me semblait une bonne manière de me doter d’un gagne-pain accessible dans le monde entier.

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Ce n’est donc pas un attrait pour le travail manuel qui vous a poussé à vous inscrire ?

Pas du tout. Ma logique de l’époque était vraiment de voyager, d’apprendre de nouvelles langues et de trouver un moyen de travailler en Allemagne, ma destination à l’époque. Je voulais à la fois quitter le système universitaire français et quitter la France.

Ce CAP d’un an était ce que j’avais trouvé de plus efficace pour entrer dans le monde du travail. Par la suite, cela s’est révélé être un bon calcul, puisqu’il y a de nombreux postes à pourvoir dans les métiers du bâtiment. Très vite, j’ai pu, comme prévu, voyager en travaillant. Pendant cette période, je me suis inspiré de la devise des compagnons allemands qui est « voyager en travaillant et travailler en voyageant ».

En quoi le métier de charpentier vous a apporté la solidité évoquée dans le titre de votre livre ?

C’est une fois sur les chantiers que j’ai compris qu’il y avait une dimension solide dans le métier, surtout dans le rapport à la matière et au corps. J’avais été un étudiant modèle, je ne savais rien faire de mes mains, les seuls objets que je maniais étaient un stylo et une feuille de papier. Très vite, je me suis retrouvé sur des toits avec des objets très lourds.

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C’est rare que l’on mette en œuvre son corps dans la vie professionnelle aujourd’hui, c’est rare de devoir être à la fois conscient de l’endroit où on pose ses pieds, ses mains, les outils dont on a besoin, et d’être attentif à ce que font les collègues en même temps. Rien que ça, c’est une forme de solidité gagnée sur les modes de vie contemporains où notre attention et notre univers d’expérience sont réduits aux écrans.

C’est rare que l’on mette en œuvre son corps dans la vie professionnelle aujourd’hui.

Les règles artisanales m’ont aussi apporté une certaine solidité, elles m’ont donné un cadre libérateur.

Pourquoi ?

Les règles artisanales ont été développées pendant des générations par l’ensemble des corps du métier, et quand les charpentiers et les ouvriers maîtrisent ces règles, ils ont le devoir de les transmettre à ceux qui viennent après eux. Pas seulement pour le bien de leur client, mais pour le bien de l’ensemble de la collectivité ! C’est cette conscience de s’inscrire dans l’histoire, de prendre part à un patrimoine, à sa préservation et à son maintien en vie, qui est très solidifiante.

C’est cette conscience de s’inscrire dans l’histoire, de prendre part à un patrimoine, à sa préservation et à son maintien en vie, qui est très solidifiante.

Sur les chantiers, il y a toujours cette éthique de la transmission du patrimoine des savoir-faire qui m’importe beaucoup. Le trait, cette technique de dessin propre à la charpente, est d’ailleurs inscrite au patrimoine de l’Unesco, ce patrimoine est un bien commun !

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Vos débuts en tant que charpentier ont été compliqués, vous n’aviez jamais manié ces outils avant. Qu’est-ce qui vous a fait tenir malgré la douleur et les saignements ?

Les premières semaines, je m’abîmais en effet beaucoup les mains, j’avais des pansements partout. À cela s’ajoutaient les moqueries car j’étais gaucher, au sens propre et figuré. Je suis en plus assez longiligne et j’ai des lunettes, donc les apparences ne jouent pas pour moi dans un atelier de charpente. Ce qui m’a fait tenir, c’est la découverte de la matière.

Je me souviens surtout d’un chantier, où la personne avec qui je travaillais était particulièrement désagréable, mais le bois utilisé, du red ceddar, répandait un parfum incroyable, très fort et poivré. La simple odeur qui se dégageait quand je sciais les lames était une motivation pour rester. C’est cette dimension sensorielle qui m’a donné de l’énergie. Je me souviens m’être dit que c’était pour cette raison précise que je m’étais inscrit en CAP : pour retrouver, au quotidien, des perceptions aussi puissantes et belles.

C’est cette dimension sensorielle qui m’a donné de l’énergie.

Travailler dehors, au soleil, à 9 heures du matin sur un toit, dans un nuage de parfum, c’est quelque chose d’assez fantastique et rare ! Ce sont des sensations que je n’avais jamais connues avant et qui enrichissent la vie.

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Y’a-t-il d’autres sensations qui vous ont touchées ?

Oui, c’est la sensation de faire un corps à plusieurs, c’est quand chaque personne sur un toit connaît suffisamment bien son métier pour qu’il n’y ait pas besoin de parler. C’est comme dans un ballet, en danse, ou dans un groupe de musique. C’est le travail lui-même qui dirige l’action de tout le monde, tel un chef d’orchestre.

Comme dans un ballet ou dans un groupe de musique, c’est le travail lui-même qui dirige l’action de tout le monde, tel un chef d’orchestre.

Cette harmonie entre les corps autour d’un travail offre une sensation de dépassement de soi. On est à la fois complètement soi-même car on doit être très attentif à tout ce qui se passe autour et à la fois entièrement dans une équipe. C’est cette expérience collective qui est très forte.

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Comment ce métier a-t-il changé votre rapport au monde ?

J’ai acquis une véritable conscience de mon corps que je n’avais pas avant. Je me suis rendu compte à quel point je le négligeais pendant mes études. Imaginez-vous, à plusieurs mètres de haut, sur une poutre, à quel point il faut prendre conscience de son propre corps, du moindre geste, et des autres. En tant que charpentier, j’ai mobilisé davantage mon intuition.

Aussi, l’expérience charnelle de la transmission des savoir-faire m’a également beaucoup marqué. Dans ce métier, comme je l’évoquais, chacun sait que cela ne sert à rien de garder le savoir-faire pour soi et que c’est seulement parce que tous les charpentiers précédents ont transmis leur savoir-faire que nous sommes parvenus à ce niveau de perfection de l’art de la charpente.

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Nous retrouvons d’ailleurs aujourd’hui cette même culture du partage chez les makers et les développeurs informatiques qui travaillent en open source : plus nous serons nombreux à contribuer à l’élaboration d’un produit ou logiciel, meilleurs seront les résultats. D’ailleurs, ces nouveaux métiers de l’informatique se revendiquent une forme d’artisanat.

Pourquoi avez-vous repris vos études si ces 10 années vous ont autant plu ?

C’était une période de 10 ans qui touchait à sa fin. J’avais interrompu brutalement mes études et il était temps de terminer ce que j’avais commencé. J’ai repris des études de droit public, qui est la branche du droit consacrée à l’intérêt général, avec cette conscience nouvelle, ancrée dans le corps, des savoir-faire comme bien commun. J’ai changé d’outils, mais il y a une continuité dans le thème. Ce genre de reconversion, c’est aussi ce que permet notre époque “liquide”.

J’ai changé d’outils, mais il y a une continuité dans le thème.

Je continue de donner des coups de main à des anciens patrons mais j’ai arrêté de le faire à titre professionnel.

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Dans votre livre, vous dites préférer l’expression “travail artisanal” à “travail manuel”, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

On parle de travail manuel comme s’il n’y avait pas d’intellect mobilisé dans ces métiers. Pourtant, sur un chantier, les artisans mobilisent l’ensemble du corps ainsi qu’une vision dans l’espace, une compréhension et intuition de la matière, une façon d’organiser et d’anticiper pour ne pas être pris au piège. Le travail artisanal est tout autant une maîtrise de ses mains que de son corps. Et tout cela implique une forme d’intelligence, mais qui n’est pas bien valorisée aujourd’hui. Le fait de parler de travail “manuel” semble contribuer à la dévalorisation de ces métiers qui mobilisent pourtant tout autant l’intelligence que les métiers de bureau.

Vous qui avez beaucoup voyagé en exerçant le métier de charpentier, la dévalorisation de ces métiers artisanaux est-elle propre à la France ?

Elle est très frappante en France, oui. Par exemple, en Allemagne, les compagnons et les ouvriers du bâtiment sont particulièrement bien vus. Cela se ressent aussi bien en termes de prestige social que de rémunération. Dans ce secteur, les salaires vont presque du simple au double entre la France et l’Allemagne. La technicité et la complexité du métier sont reconnues socialement.

D’ailleurs, en Allemagne, dès l’école élémentaire, les élèves apprennent et développent des connaissances pratiques, concrètes, manuelles. Il y a en France une culture de l’abstraction assez forte.

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Enfin, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Il y a eu, je crois, trois raisons principales. Sur un plan personnel, ce livre a d’abord été une façon de faire un bilan de cette période de chantiers qui se terminait : j’avais déjà repris mes études et écrire ce texte était une manière de comprendre le sens de cette expérience. Mais par ce récit, je voulais aussi contribuer à la valorisation de l’artisanat, notamment en montrant la richesse de la pensée à l’oeuvre dans ces métiers. C’est une richesse méconnue, voire méprisée, en France. Et puis je voulais montrer en quoi l’éthique artisanale peut être inspirante pour notre époque, bien au-delà de la seule communauté des artisans : au lieu de privatiser les savoirs et les savoir-faire, mettons-les en commun pour contribuer au bien commun.

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Photo d’illustration by WTTJ

Philippine Sander

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