Ils prennent des microdoses de LSD pour performer au travail... Enquête

Le microdosing (LSD) : le dopage au travail

Comme tous les lundis, Jean se lève, prend une douche fraîche, se sert un thé, un bol de muesli, fait quelques étirements et prend 10 microgrammes de LSD avant de foncer au travail… Oui, Jean prend une douche fraîche, il est fou. Mais surtout, pourquoi prend-il du LSD, qui plus est de bon matin ? Jean pratique ce que l’on appelle le microdosing.

Le concept du microdosing est simple : il s’agit d’ingérer une toute petite dose de psychédéliques avant d’aller au bureau. Cette dose réduite ne suffirait pas à rendre les journées de travail délirantes mais elle accentuerait la productivité et la créativité, tout en réduisant l’anxiété. Une pratique mise au goût du jour par les travaux du psychologue américain James Fadiman et son ouvrage Le guide de l’explorateur psychédélique : un voyage sans risque, thérapeutique et sacré, édité en 2012. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a fait des adeptes. Sur Google, lorsqu’on tape “microdosing”, on tombe sur 1,6 millions de résultats, tous plus édifiants les uns que les autres. Leur points communs : ils présentent presque tous le microdosing comme “la solution magique” au bien-être au travail

Alors quels sont les bienfaits et les risques ? Comment le microdosing est-il devenu “à la mode” ? Et surtout, comment certaines personnes en sont-elles venues à remplacer le petit café de 10h30 par une microdose de LSD ?

Qui microdose quoi et comment ?

Dans les années 60, les hippies sous psychédéliques luttaient contre le capitalisme. En 2019, c’est le capitalisme qui prend des psychédéliques pour ressembler aux hippies. Car aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est dans la Silicon Valley que la pratique du microdosing au travail s’est démocratisée ces dernières années. Ce sont des développeurs, des mathématiciens, des ingénieurs ou encore des data scientist issus de grandes entreprises et licornes californiennes qui ont décidé de remplacer le sempiternel café par des psychédéliques.

C’est en suivant les indications partagées sur des forums dédiés au sujet que les néophytes du microdosing créent leur “programme” de consommation… La pratique est encore assez éparse pour le moment, mais ces mêmes forums ont fortement participé à son évangélisation. Si la Silicon Valley en est toujours le vivier, le microdosing s’est étendu au continent américain et au reste de monde, même si sa pratique reste tout de même à la marge.

À la carte, 2 drogues possibles : le LSD et la psilocybin, qui sont les plus fréquemment consommées. Le rythme recommandé pour le pratiquer “sainement”, sans tomber dans l’excès : deux à 3 microdoses par semaine, avec au moins 2 jours d’intervalle entre chaque prise. Cette consommation de drogue aura des effets presque imperceptibles par l’entourage puisqu’elle représente 1/10ème de la dose de LSD généralement absorbée pour “planer”. Autrement dit, si la prise provoque une hallucination et que la tête du boss ressemble de plus en plus à un serpent, c’est que la dose était trop importante…

Des effets positifs sur la productivité et la créativité

Un problème de concentration, une mauvaise entente avec un collègue ou un problème de digestion ? À en croire certains témoignages, podcasts et articles, le microdosing semble être la solution à tous les maux. Sur le web, les retours d’expérience négatifs sur le sujet se font même très rares…

John a 24 ans, il est data scientist dans une entreprise internationale. Il a étudié la psychologie et c’est cette discipline qui l’a initié à la médecine alternative. C’est par ce biais qu’il découvre le livre de James Fadiman. Il décide de tester le microdosing pour la première fois en fin d’études, alors qu’il réalise des missions en tant que freelance. Cette expérience le bouleverse : « On est envahi par une sensation douce, chaleureuse, comparable au frisson de satisfaction que l’on peut ressentir lorsqu’on écoute une musique qu’on aime, qu’on a passé une bonne journée avec un ami ou qu’on est face à un beau café. En fait, toutes les journées deviennent de bonnes journées. Au travail, ça rend prêt à affronter n’importe quoi et à trouver plus de plaisir dans ses tâches quotidiennes. » D’après les expériences de Gabriella Gobi, professeure en psychiatrie, le microdosing activerait le système de la sérotonine, le neurotransmetteur qui régule notre stress, notre humeur et notre anxiété. D’où la sensation de bien-être décrite par John.

Au travail, il nous permettrait également de faire des connexions logiques qu’on ne ferait pas autrement : « Le microdosing me permet de prendre un peu plus de hauteur sur mon travail. Ça me rend plus apte à décanter les problèmes complexes sur lesquels je bloque. Attention, je ne dis pas que c’est magique, mais ça peut aider » poursuit John. Même son de cloche chez Eric, un microdoseur âgé de 30 ans qui travaille dans la publicité : « Le microdosing me permet d’avoir un nouveau regard sur certaines données. Mon cerveau fait des connexions logiques que je ne faisais pas auparavant. Il lie des idées que je n’aurais jamais liées en temps normal et me rends donc plus créatif… »

Mais ce n’est pas tout ! Au micro du podcast Smart Drug Smarts, le psychologue Fadiman affirmait que le microdosing nous rendait également plus tolérants. Dans le cadre d’une expérience sur le microdosing, une consommatrice lui aurait rapporté ceci : « Les idiots ne me paraissent plus si idiots… » On parie que vous n’aviez jamais pensé au LSD pour réussir à supporter votre collègue agaçant du 3ème…

Pourquoi c’est risqué ?

Certes, les substances nécessaires pour pratiquer le microdosing sont totalement illégales, mais la pratique est aussi assez risquée…

Des consommateurs cobayes, mais pas d’études sérieuses…

Tous ces témoignages vous donnent envie de rejoindre, vous aussi, le monde psychédélique d’Alice au pays des merveilles ? Sachez qu’avec le microdosing, la destination est encore inconnue… Car même si des milliers de témoignages et de retours d’expérience sur le sujet noircissent les pages des Internets, il existe très peu d’études sérieuses sur les effets provoqués au long terme. C’est une chose de tirer une leçon de l’histoire de Jacques_du_92 qui a eu la main un peu lourde sur la dose et qui est allé se perdre en forêt au lieu d’aller bosser, s’en est une autre de réaliser une expérimentation cadrée sur un échantillon de profils psychologiques bien précis pour théoriser les conséquences de cette pratique. Fadiman, le psychologue à l’origine du phénomène, le dit lui-même dans le podcast de Smart Drug Smarts : il ne connaît aucune expérimentation faite sur le microdosing, autre que les siennes.

Des risques pour la santé…

Vous vous doutez bien qu’une dose de drogue tous les 3 jours, même réduite, peut avoir un impact néfaste sur la santé. Il paraît donc important de rappeler que le LSD augmente les risques cardio-vasculaires. Il peut même révéler certaines pathologies comme la schizophrénie. Enfin, il arrive d’obtenir des effets contraire aux effets attendus. Alors que le consommateur espère un certain apaisement, il peut ressentir une forte anxiété voire même une certaine paranoïa. C’est ce que nous explique Anna, qui a également testé le microdosing pendant quelques mois : « Il m’est arrivé plusieurs fois qu’au lendemain du jour de prise, je me sente très déprimée, fatiguée, nonchalante… Je regardais la télé toute la journée, je n’avais pas envie de prendre soin de moi ni de sortir de chez moi. J’ai arrêté peu de temps après ces épisodes. J’ai l’impression que plus le niveau de stress est élevé le jour de la prise, plus le lendemain est difficile à vivre… »

Comment en est-on arrivés là ?

Peu de recherches sur le sujet, des impacts prégnants sur la santé… Pourquoi les microdoseurs prennent-ils tant de risques ?

La pression d’être “à 200%”

On entend beaucoup parler du microdosing comme un traitement doux pour soigner la dépression et l’anxiété, pourtant, ce n’est pas la cause principale qui pousse les consommateurs à l’expérimenter. Une étude NCBI révèle qu’une majorité de personnes (36,6%) qui teste le microdosing le ferait pour accentuer leur productivité. « Honnêtement, lorsque j’ai découvert l’existence du microdosing, j’étais très curieux d’en découvrir les effets. Lorsqu’on vous dit qu’il existe un moyen d’être plus productif, sans effet négatif, ça intrigue, non ? À l’époque j’étais également très intéressé par le biohacking et par le concept d’Homme augmenté. Je n’ai pas testé spécifiquement pour cette raison, mais disons que ça a nourri ma curiosité » confie John. Pour la professeure en sciences politiques et en philosophie Wendy Brown, dans le documentaire Take your pills, le but de ces produits est de nous propulser au maximum de notre potentiel, le plus longtemps possible. Ils permettent de répondre aux hautes exigences du monde professionnel. Par exemple, vous avez déjà forcément entendu quelqu’un de votre travail dire « Là il faut qu’on se donne à 200% ! » Est-ce seulement possible naturellement ?

Aux Etats-Unis, le berceau du microdosing, un américain sur deux aurait expérimenté le burn out à un moment de sa vie, ceux-ci étant généralement liés à une surcharge de travail. Alors forcément, comme pour John, l’idée de l’Homme augmenté peut faire rêver… Car sans ces dopants, on peut parfois manquer d’inspiration, d’efficacité, de concentration, de sommeil. Et c’est bien normal, car si nous étions tous à 200% de nos capacités, tout le temps, nous serions des machines.

Le cercle vicieux de la compétition

Quand on demande au publicitaire Eric de nous expliquer pourquoi il a décidé de pratiquer cette expérience psychédélique, il nous répond « J’ai lu dans plusieurs médias que des grands entrepreneurs de la Silicon Valley pratiquaient le microdosing. Ce sont des personnes qui m’inspirent, je me suis tout simplement dit que ça pouvait me permettre à moi aussi d’atteindre mes objectifs pro’. Si ça fonctionne pour eux, alors ça vaut le coup d’expérimenter… Bien sûr, ça ne reste qu’un outil, notre réussite ne doit pas se construire autour du microdosing ! » La pression de la réussite et la compétition peuvent aussi pousser certains employés à passer à l’acte. Et finalement, c’est tout à fait logique, car si deux personnes ont les mêmes capacités, mais que l’un deux a recours au microdosing, celui qui ne se drogue pas a forcément l’impression d’être désavantagé… Alors pour égaliser, il doit s’y mettre lui aussi.

La professeure Wendy Brown expliquait d’ailleurs dans le documentaire Take your pills que l’Adderall (un traitement prodigué contre les troubles de l’attention, ndlr) créait lui aussi des injustices à l’université. Car si les étudiants étudient tous au maximum de leurs capacités, mais que certains d’entre eux sont sous les effets de l’Adderall, à l’examen, ça donne forcément envie aux autres de suivre leur chemin pour rééquilibrer les chances de réussite…

Un monde du travail édulcoré, comme à la Silicon Valley

En Août 2019, un article du New-Yorker intitulé La crise de conscience de la Silicon Valley (Silicon Valley’s crisis of conscience) dépeignait une Silicon Valley obsédée par le développement personnel, proposant des cours de yoga, de méditation ou encore des conférences sur la confiance en soi. Pourquoi ? Car, aujourd’hui, l’archétype du salarié idéal réussi à être productif mais tout en ayant une vie saine, il sait que les technologies peuvent écorcher sa santé, il sait qu’il doit manger sain, qu’il doit être relaxé… et que rien ne doit entacher sa productivité au travail. Ce salarié idéal est à l’image Billy Bauer, le CEO d’une jeune multinationale dans l’épisode Smithereen de Black Mirror, qui va faire une retraite spirituelle dans la Furnace Valley, coupé de toute technologie. On le reconnaît aussi dans le personnage de Laurent, dans Vernon Subutex, un producteur despote entouré de psychologues, de professeurs de méditation, de professeurs de yoga (qui ne parviennent d’ailleurs pas à le rendre plus empathique). Le microdosing répond parfaitement à ces nouvelles projections faites sur le salarié, puisque sa pratique promet un mode de vie plus sain… et donc plus de productivité au travail.

Or d’après les témoignages sur les blogs, les comptes Twitter et Instagram, le microdosing semble d’ailleurs être “la solution” pour adopter une hygiène de vie plus équilibrée. Manger “healthy”, aider les autres, faire du yoga, arrêter l’alcool, avec le microdosing, devient même “facile”. L’écrivain et chef d’entreprise Nat Eliason, qui en a fait sa propre expérience, raconte le phénomène et comment le microdosing lui a permis de changer de train de vie : « [Le matin,] Tu passes devant ta machine à café que tu n’utilises plus depuis des semaines car tu es passé au thé lorsque tu t’es rendu compte à quel point le café était oppressant pour ton cerveau » et « En arrivant au travail, tu passes ton téléphone en mode silencieux et coupe les notifications de ton ordinateur car grâce au microdosing, tu te rends compte de l’impact négatif que ça avait sur ton attention » ou encore « Plus tard, le soir, au bar, tu ne bois pas d’alcool et n’en ressens plus le besoin… » Il “dégouterait” de certaines pratiques nocives comme la consommation d’alcool ou la malbouffe. Et au contraire, il ferait naturellement naître l’envie de se consacrer à des activités constructives comme la lecture, le yoga ou la méditation.

Parmi tous les témoignages édifiants sur le microdosing, on peut aussi lire ceux des repentis. Ceux qui l’ont testé pendant des mois, mais qui ont finalement mis fin à cette routine psychédélique. Pourquoi ? Car le microdosing procurerait finalement un bien-être artificiel et couperait de réels problèmes. Ainsi, comme dans Le meilleur des mondes, le roman dystopique d’Aldous Huxley, le microdosing agit comme le “Soma”, cette drogue consommée par tous les citoyens pour être heureux sur laquelle repose la cohésion de la société, mais qui élude aussi toute revendication…

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Photo d’illustration by WTTJ

Gabrielle Predko

Journaliste - Welcome to the Jungle

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