Travailler sans électricité : au Kosovo, l’expérience grandeur nature

12 janv. 2023 5min

Travailler sans électricité : au Kosovo, l’expérience grandeur nature
auteur.e
Camille Petit

Journaliste

Comment fait-on pour travailler sans électricité, sans Internet, avec un réseau mobile saturé ? Alors que l’Europe reste menacée de coupures de courant cet hiver, un pays, le Kosovo, a entrepris l’été dernier un premier rationnement pour tenter d’éviter le pire. Pendant un mois, les travailleurs, notamment ceux du secteur de la tech, ont dû s’adapter… Retour d’expérience.

« Les coupures de courant n’ont pas seulement affecté notre vie quotidienne. Elles ont presque entièrement stoppé notre activité. » Aurora Kingji est product owner chez Growzillas, l’une des plus grandes agences de marketing du Kosovo. Alors que les températures négatives sont annoncées pour la mi-janvier dans un contexte international toujours critique, le secteur de la tech affiche pourtant une certaine sérénité. « Car maintenant, nous sommes prêts », assure Aurora.

Deux heures sans courant toutes les six heures

Il faut dire que pour le pays, la galère a commencé dès la fin du mois de juillet, peu de temps avant que le Parlement kosovar déclare l’état d’urgence énergétique pour aider le gouvernement à prendre des mesures exceptionnelles. « Les consommateurs auront six heures avec électricité et deux heures sans », avait alors annoncé Viktor Buzhala, porte-parole de la compagnie nationale de distribution d’électricité (KEDS). Les infrastructures sensibles comme les hôpitaux et certaines industries seraient bien sûr épargnées, et un système de rotation par région mis en place afin que tout le pays ne se retrouve pas complètement à l’arrêt.

Déjà en proie à une crise énergétique, la situation du Kosovo s’est largement aggravée avec la récente hausse des prix de l’énergie. Pour ce petit pays des Balkans, à peine plus grand que la Corse, le problème est triple : une production nationale insuffisante, des centrales électriques au charbon vieillissantes et des importations trop coûteuses. L’été dernier, la KEDS a déclaré avoir arrêté près de la moitié de ses générateurs pour maintenance avant l’hiver. « Ajoutez à cela les coûts trop élevés du marché et les derniers versements pour couvrir les factures d’énergie impayées dans les municipalités à majorité serbe du nord du pays. La situation n’était plus tenable », explique Lulzim Syla, expert en énergie et directeur associé d’ELEN, une entreprise d’énergies renouvelables et de solutions énergétiques. La décision est alors prise : le pays sera contraint de rationner sa population pour un mois environ.

S’organiser

Dans le digital, ne pas avoir d’électricité signifie, par définition, être déconnecté. Pas de wifi, pas de quoi charger son ordinateur et un réseau mobile tellement saturé par moments qu’il devient indisponible. « La seule chose que nous pouvions continuer de faire était la partie créative, le brainstorming notamment. Mais même pour ce genre de réunion, on veut avoir des ordinateurs à proximité pour pouvoir faire des recherches, regarder des exemples », raconte Aurora. La priorité absolue est alors de maintenir chargés les seuls équipements nécessaires au bon fonctionnement de l’entreprise. Ou d’en acheter de nouveaux plus performants : « Pendant cette période, nous avons investi dans des ordinateurs permettant une autonomie de 10 à 12 heures », indique Arianit Fazliu, PDG et cofondateur de Kutia, société d’une soixantaine d’employés spécialisée dans le développement et la conception de logiciel personnalisé.

« La décision de procéder à des coupures d’électricité a été un peu soudaine », se souvient Aurora Kingji. Afin de prévoir au mieux, il faut s’assurer de garder un peu de batterie pour se connecter sur l’application eKesco, l’équivalent d’Ecowatt, qui indique le niveau de consommation et les prévisions de coupure dans chaque ville. « On pouvait consulter le ‘chat’ de l’appli au jour le jour pour savoir à quelle heure l’électricité serait coupée le lendemain… La précision était meilleure au début », admet-elle. Dans les faits, les annonces n’étaient pas toujours fiables et les deux heures se sont souvent transformées en trois ou quatre heures dans la capitale Pristina, voire beaucoup plus dans les zones rurales. « C’était difficile de trouver la période pendant laquelle les coupures avaient lieu. L’application ne fonctionnait pas toujours. Au début, on pouvait encore appeler, mais après quelques jours ils avaient remplacé la hotline par un répondeur. Alors, on a tenté de trouver une logique, par exemple si l’électricité était coupée à 8 heures, le lendemain c’était généralement à 10 heures, mais ce n’était pas très précis… », raconte Andi Sadiku, stagiaire chez Mayune, une agence de marketing multimédia située dans la capitale.

Cherche bureau avec électricité

En quête d’un bureau éphémère avec courant comme unique critère, les travailleurs et travailleuses doivent ruser. En ligne de mire : les lieux possédant un générateur, comme les cafés ou les restaurants, qui se transforment en open-space le temps de quelques heures ou d’une après-midi. Dans le cas d’Andi, c’est un retour forcé sur les bancs de l’université : « Lorsqu’il y avait une coupure, tout le monde faisait une pause, puis certains rentraient chez eux pour travailler, d’autres allaient dans les cafés. Moi je suis retourné à l’université où je savais que le générateur tournait. »

Le recours aux groupes électrogènes ne date pas d’hier dans ce pays régulièrement touché par les coupures depuis la guerre, il y a 25 ans. En hiver, quand tout le monde se chauffe, il n’est pas rare que les plombs sautent pour quelques heures. Si les écoles, les industries et les institutions sont équipées de générateurs, très peu de petites entreprises avaient jusque-là de quoi stocker l’énergie. C’est le cas des bureaux de Mayune, situés dans un appartement, où il a même été évoqué à un moment de trouver une batterie de voiture en mode système D.

Sur le plan interne, il faut donc gérer la perte de temps à cause des allers-retours, les notes de frais supplémentaires et les investissements de dernière minute. Mais avec les clients étrangers, subir des pannes inopinées, des appels interrompus, cela peut vite tourner au drame : « Je me souviens d’une fois où quelqu’un était en réunion avec un client suisse et nous avons été coupés. Là on a pris conscience que l’image de Growzillas était en jeu. On a immédiatement réagi pour éviter tout dommage à l’entreprise », raconte Aurora. Après une semaine de galère, l’entreprise installe dans le couloir un onduleur. Plus petit et moins bruyant qu’un générateur, il fonctionne comme une grosse batterie externe qui se recharge avec l’électricité courante et se met en route en cas de coupure. Loin d’être parfaite, la situation s’est tout de même améliorée à la suite de cet achat, qui a permis à Growzillas de fonctionner quasi normalement. « On continuait à faire attention à ne pas dépenser l’électricité inutilement. Les téléphones, par exemple, sont devenus secondaires », explique-t-elle.

Investir pour passer l’hiver

Pendant ce long mois de ON/OFF, des investissements sur le long terme ont également été faits dans l’agence Hallakate, spécialisée dans les réseaux sociaux. Son PDG, Valon Canhasi, a pris le parti d’injecter environ 2 000 euros « pour passer l’hiver » : « Nous avons transformé notre salle de conférences en bureau principal. Désormais nous chauffons 20m2 au lieu de 200m2. Nous avons également acheté des onduleurs et des batteries afin de s’assurer Wi-Fi et lumière pendant au moins cinq heures. » Puisque les onze employés utilisent tous des ordinateurs portables, « cela devrait suffire », assure-t-il.

Chez Kutia, on possède déjà un onduleur depuis cinq ans. Mais en tant que PDG, Arianit a dû revoir ses procédures. « Nous avons attribué des responsabilités à différentes personnes afin que tout le monde sache quoi faire en cas de panne. Cela figurait déjà dans notre politique de gestion des risques et de continuité des activités, mais nous les avons revues, mises à jour et mises en pratique. » En parallèle, les 65 salariés ont été briefés pendant les réunions « Demandez-moi n’importe quoi » (‘Ask me anything’) mensuelles.

Comme partout, les Kosovars ont été priés d’adopter les petits éco-gestes, y compris au travail. Éteindre la lumière, ne pas laisser les appareils branchés quand ils ne sont pas utilisés, les recharger dès que possible, limiter la consommation aux nécessités… Rien de bien révolutionnaire, mais c’est peut-être ce qui leur permettra de passer l’hiver sans trop de coupures. « Ce sera certainement difficile pour tout le monde. La principale question est de savoir quelle sera la consommation. S’il fait froid, nous aurons des problèmes », affirme Lulzim Syla. Si le début de l’hiver a été plutôt clément, le froid arrive avec cette mi-janvier. Et avec lui, l’incertitude de l’approvisionnement en électricité.

Article édité par Clémence Lesacq - Photo Thomas Decamps pour WTTJ

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