L’ASMR : un cocon réconfortant qui booste la productivité au travail ?

Écouter de l'ASMR pour booster sa productivité ?

Mettre en fond sonore des bruits de mastication ou d’ongles tapotant un téléphone afin de se concentrer sur une tâche pro - drôle d’initiative, en apparence. Et pourtant. Longtemps restée confidentielle, la consommation de vidéos ASMR s’est tant démocratisée qu’elle s’exporte désormais pas à pas depuis la sphère de l’intime vers les bureaux de travail. Histoire de mettre les bienfaits relaxants de ce type de contenu au service d’une meilleure productivité. Un pari gagnant ? Enquête.

« En période de rush, certains jouent avec des boules de relaxation, moi j’écoute de l’ASMR », pose Nathan. Après être passé par l’usage acharné du hand spinner, l’écoute en boucle de playlist musicales « just for work » et les poses clopes à la chaîne pour mieux gérer son stress, ce maroquinier a enfin trouvé chaussure à son pied en matière de décompression. Une commande urgente toque à la porte ? Le voilà face à son établi, dégainant son téléphone pour pitonner sur Youtube des mots clés aux accents… Exotiques. « Inaudible whispering », « Ultra fast barber shop » ou encore « Princess taking care ». Oui, oui, « Princess taking care ». « Forcément si on connaît pas, ça sonne mystique », reconnaît Nathan dans un rire feutré, avant d’ajouter : « mais ces formules renvoient juste à des vidéos relaxantes ». Plus précisément, elles appartiennent au registre de productions dites « ASMR » pour Autonomous Sensory Meridian Response. Lesquelles permettent de « prendre du recul, d’être en lâchez prise, de respirer un grand coup », selon notre adepte. Bon. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

Un contenu « bizarroïde » en plein essor

L’ASMR a débarqué il y a quelques années dans le paysage Web à la manière d’un OVNI. En ces temps pas si reculés, légions étaient les internautes à considérer avec suspicion - sinon moquerie - ce cousin des vidéos à « bruit blanc » (vent, machine à laver, clapotements d’une rive…) aux vertus, elles aussi, relaxantes. De fait, taper « ASMR » sur Youtube fait office de Sésame vers un monde pour le moins haut en couleur, peuplé de personnes déguisées mettant en scène des récits fantaisistes. Ou s’attelant simplement à manger des nuggets, assembler un puzzle voire susurrer quelque mots tendres - le tout près d’un micro ultra sensible, toujours. Et parfois pendant des heures. « Moi-même je n’ai pas pu m’empêcher de trouver cet univers étrange, bizarre, lorsque j’ai mis un premier pied dedans », reconnaît volontiers Roxanne, infirmière et créatrice de contenus ASMR via le compte Youtube Roxane ASMR fort de 230 000 abonnés.

« Habituellement, le regard porté sur l’ASMR change dès lors qu’on comprend que les vidéos publiées par les ASMR artists sont simplement la retranscription intensifiée de ressentis quotidiens ». À l’en croire, c’est bien simple : l’ASMR est partout. Vous ressentez une onde de bien-être lorsque votre coiffeur rase délicatement votre nuque ? C’est l’ASMR qui pointe le bout du nez. La malaxation d’une pâte à modeler vous détend, le craquèlement de la neige sous vos pas vous apaise ? C’est encore lui qui œuvre. Passé l’effet d’étonnement des premières heures, l’ASMR a pris le vent en poupe. Les plus grandes références du genre cumulent jusqu’à plusieurs millions d’abonnés Youtube (9,3 pour SAS ASMR, 4,2 concernant Gibi ASMR …), IKEA s’est lancé dans une campagne promo ASMR en 2017, le média W Magazine a proposé à la rappeuse Cardi B un entretien ASMR et une foule sans cesse grandissante d’internautes en consomment quotidiennement. Que ce soit pour s’offrir un moment de détente en week-end, faciliter le sommeil ou… Doper sa productivité au boulot.

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Concernant Manon, stagiaire en community management, la transition s’est faite en douceur. « Tout à commencé à l’époque de mes révisions d’exam’ », se rappelle-t-elle, « j’allais à la bibliothèque, mais impossible de me concentrer ». Un coup, c’est une discussion voisine qui capte son attention, l’autre l’inexhaustible va-et-vient des étudiants pour dénicher leurs livres. « J’ai lancé une vidéo ASMR, et ça a été un coup de baguette magique ». Soudain, le monde fait silence - ou plutôt, seuls les doux froissements du « brushing » (son produit par la rencontre entre une brosse et un micro) existent. Et du côté de Manon - miracle ! - se déclenche immédiatement « une agréable sensation de picotements (tingles, en anglais) au niveau des cheveux ». Alors forcément, notre auditrice n’a pas hésité longtemps avant d’importer ce moyen « d’entrer dans une bulle » vers la sphère pro, loin des incessantes notifications de smartphone, intarissables bruits alentours et autres nuisances ambiantes. Une voie royale, selon Manon, pour accomplir du « deep work ». C’est-à-dire de réaliser des tâches sans interruption ni distraction - à 100 % de ses capacités, quoi.

Parcours similaire du côté d’Etienne. Après avoir utilisé l’ASMR pour rejoindre les bras de Morphée, puis appréhender avec moins d’anxiété ses rendus d’étudiants, ce stagiaire en journalisme en consomme désormais régulièrement lorsqu’il travaille. « J’enfile des écouteurs intra auriculaire qui me coupent du brouhaha, et lance la lecture de mes contenus favoris ». À savoir : des bruits de bouches inaudibles. Résultat ? « Une meilleure focalisation sur la tâche à effectuer ainsi qu’une relaxation instantanée, comme si vous bénéficiiez des bienfaits d’un massage, tout simplement ». Tout simplement ? Pas si sûr. Car derrière la spontanéité silencieuse de « l’effet baume » produit par l’ASMR pourrait bien se jouer, dans les coulisses de notre matière grise, un véritable déchaînement de réactions neurologiques. Une drôle de valse hormonale qui permettrait d’en expliquer, en partie au moins, les vertus.

« Inondation chimique », et flashback vers l’enfance

« L’ASMR caresse le cerveau », résume Pierre Lemarquis, neurophysiologiste récemment auteur de Les pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes, publié aux éditions Odile Jacob. Voilà pour l’aspect métaphorique. Côté scientifique, notre expert pointe un fonctionnement analogue, entre l’expérience esthétique et l’expérience ASMR. « Dans un cas comme dans l’autre, la stimulation de la partie du cerveau associée au système de la récompense provoque une inondation de produits chimiques ». Plus précisément, la stimulation sensorielle ASMR (auditive, visuelle mais aussi olfactive ou tactile, lorsque les vidéos le suggèrent…) déclenche, à l’instar de l’écoute de la musique, la sécrétion de dopamine, aussi appelée « hormone du bonheur ». Rien que ça. Grosso modo, cette perle moléculaire provoque une satisfaction immédiate, augmente l’initiative et dope la motivation. Lors d’un visionnage d’ASMR, ajoutez à cela la libération d’endorphine calmant l’anxiété ainsi que d’ocytocine qui, de son côté, endigue l’adrénaline, et vous obtenez une formule bien-être de rêve.

Sur un terrain plus hypothétique, afin d’expliquer les mécaniques de l’ASMR, Pierre Lemarquis évoque sans ambages un « effet régressif ». « Il n’y a rien de délirant à supposer que pour de nombreux adeptes, l’orgasme cérébral né d’une réaction aux contenus ASMR a partie lié avec la réminiscence d’états antérieurs plaisants : la maman qui nous chuchotait à l’oreille des histoires pour nous bercer - voire les sensations auditives de la vie intra-utérine ». Et de conclure : « art et ASMR partagent une fonction commune : offrir à leur public un cocon qui permet, toujours, de retourner dans une matrice ». Reste à savoir si ce voyage ouaté est vraiment compatible avec l’optimisation du travail.

Une pratique à double tranchant ?

Notre scientifique se veut prudent sur le sujet. « De par ses effets relaxants, l’ASMR présente d’indiscutables atouts du point de vue de la productivité, mais l’idée est d’aménager des espaces dédiés à sa consommation ; comme s’il s’agissait d’une pause, ou d’une récréation ». Car visionner ces vidéos tout en s’attelant à une tâche pourrait s’avérer contre-productif. « On déconseille souvent aux élèves de réviser en écoutant de la musique avec des paroles en langue maternelle, car cela a un effet distractif - effet qui pourrait être reproduit par l’écoute de certains contenus ASMR dans le cadre professionnel ».

Nadja peut en attester. Il aura fallu plusieurs mois à cette cheffe de projet digital pour déterminer quel type d’ASMR était adapté à quelle situation. En période charrette par exemple, pas question d’écouter des vidéos « fast » ou mobilisant le langage - seuls les tapping ou soft « triggers » (« déclencheurs ») sont admis. « Sinon c’est la catastrophe, avant même que je m’en rende compte, je pars en déconcentration totale, avec la tachycardie en prime ». Autre élément décisif : l’environnement de travail. Si cette fan de première heure d’ASMR ne rougit pas de consommer ses contenus favoris (« mon record culmine à 250 visionnages pour ma vidéo phare », précise-t-elle, pas peu fière) en télétravail, l’affaire est tout autre lorsqu’elle planche en open space.

L’ASMR « safe for work »

« Au fond, je ne vois pas de différence entre ma consommation audio et celle de mon voisin de table qui s’explose les tympans au rock metal - ma pratique est même plus « cool », mais voilà, je n’assume pas ». « L’ASMR, ça frise le Not Safe for Work (NSF) », regrette-elle. Alors par crainte des regards perplexes ou d’éventuelles vannes, c’est en catimini que Nadja surfe sur Youtube. Mais il y a un prix à payer. « Je suis constamment aux aguets pour savoir si le son n’est pas trop fort, si je peux switcher de fenêtre en toute discrétion, si la vidéo que j’écoute n’est pas trop “ficha” ». Bref, on baigne dans l’anxiogène. « Ça me stress plus qu’autre chose - à tel point que je me demande s’il ne faut pas laisser tomber l’écoute aux bureaux », confie-t-elle avec dépit.

« Ce serait dommage ! », commente vigoureusement Roxane ASMR. « Il n’y a rien de honteux à consommer de l’ASMR. À l’image de l’hypnose ou de la sophrologie, il s’agit simplement d’un levier de relaxation - en tant que tel, il gagnerait évidemment à être globalement reconnu et popularisé. Que ce soit dans l’intimité d’un lit, entre potes ou du côté des locaux de travail. On parle quand même d’un outil accessible à tous, gratuit et sans aucun risque d’effets secondaires. En matière de prise de soin de la santé mentale et de gestion du stress, ça reste sacrément attrayant ». Ce n’est pas Nathan, Manon, Etienne ou Nadja qui diraient le contraire. Alors, prêts à tenter l’expérience ?

Article édité par Manuel Avenel
Photo par Thomas Decamps

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