Tout arrêter ou continuer coûte que coûte ? Deux entrepreneurs face à la crise

Tout arrêter ou continuer coûte que coûte ?

Depuis le début du confinement total, l’économie en France s’est quasiment mise en pause. Si les commerces jugés indispensables tournent parfois à plein régime, les autres, surtout les PME, encaissent le choc comme ils le peuvent et tentent de trouver les solutions qui leur correspondent. De quoi chambouler les fondateurs et les pousser à prendre des décisions délicates. Julia Faure a cofondé Loom, marque de vêtements durables, en 2016. Face à un confinement total, la cofondatrice a fait le choix immédiat de l’hibernation : coupure des frais et chômage partiel. Le contraire de Kevin Gougeon, cofondateur des chaussures éthiques N’go Shoes, qui, pour pallier l’angoisse, tente de continuer coûte que coûte et embauche même son deuxième salarié ! Entre réflexions stratégiques et logistiques, peurs et espoirs, on a laissé les deux entrepreneurs discuter. Comment vivent-ils cette période angoissante? Pourquoi ces choix ? Quels impacts sur leur leadership ou encore le futur de leur boîte ? Une conversation Zoom entre Nantes et Paris, presque sans bugs.

Julia : Salut Kevin. T’as passé un bon week-end ?

Kevin : Écoute, il a fait beau… et nous on était enfermés ! (rires) Non en vrai je ne me plains pas, j’ai un balcon et un grand appartement ensoleillé à Nantes. Surtout, j’ai personne de malade dans ma famille donc je touche du bois (Il tapote le dessus de son bureau). Mais je t’avoue quand même que je passe par des hauts et des bas. Si on parle de l’aspect « chef d’entreprise », en ce moment je préférerais être salarié ! Et pourtant je ne m’étais jamais dit ça jusqu’à aujourd’hui ! Pour avoir moins d’angoisses sur combien de temps ça va durer, sur comment on va en ressortir…

Julia : La charge mentale de l’entrepreneur, je pense qu’on est nombreux à la ressentir… Mais tu voudrais vraiment être salarié en ce moment ?

Kevin : Non, non, j’exagère, j’aime beaucoup trop être entrepreneur ! Mais c’est vrai que là, je suis dans un de ces moments où tu as l’impression que tous les mails que tu ouvres sont des mauvaises nouvelles… c’était quand même moins prise de tête quand j’étais salarié ! Tu as moins de craintes, tu n’as pas de gens à payer, pas toutes ces choses en tête qui te stressent au quotidien.

«J’aime être entrepreneur mais c’était quand même moins prise de tête quand j’étais salarié ! »

Kevin Gougeon

Julia : Qu’est-ce-qui t’angoisse concrètement là dans votre situation ?

Kevin : On a livré nos commandes aux magasins mais pour l’instant uniquement 5% nous ont réglé le mois de mars. C’est un peu… angoissant. Ça va commencer à être hyper chaud financièrement pour nous, comme pour les boutiques avec qui on travaille.

Julia : J’avoue tu dois te demander lesquelles vont mettre la clé sous la porte…

Kevin : Oui… Et en tout cas je sais pas toi, mais moi ce truc du confinement je l’ai vraiment pas vu venir… Le jeudi 12 mars (soir de la première allocution télévisuelle d’Emmanuel Macron, NDLR) j’étais encore en train de boire des verres dans un bar avec des copains… C’est vraiment le lundi soir quand Macron l’a annoncé que j’ai compris ce qui allait se passer.

Julia : Non moi j’avoue que j’ai compris le jeudi 12 mars, parce que je venais de lire des articles très éclairants sur la pandémie à venir. Je me suis dit : okay, on va tous être confinés, on va tous être en télétravail, et ça va durer longtemps, donc il faut agir ! Dès le lendemain, on a posé notre préavis à Station F et on a déménagé toutes nos affaires (ordinateurs, échantillons…) des bureaux jusqu’à chez nous. Ensuite, on s’est posé les questions stratégiques, et on a fait le choix de se mettre en mode hibernation. On a listé toutes les charges à couper ou à réduire (loyer, abonnements en tout genre…), et comme le plus gros coût c’était clairement les salaires, on s’est réunis à cinq pour acter ensemble le fait de se mettre au chômage partiel. La vraie hibernation en attendant que ça passe quoi…

Kevin : Tu as beaucoup plus anticipé que nous. Nous on continue à payer le loyer de notre bureau à Nantes, qui est partagé, même si on a mis à l’arrêt certains frais qu’on allait contractualiser. Et concernant votre activité, c’est l’arrêt total également ?

« Au tout début, on s’est dit : on arrête tout! Fini ! »

Julia Faure

Julia : Quasiment ! Au tout début on s’est même dit : on arrête tout ! Fini ! On avait même coupé l’accès au e-shop ! (rires) Et puis en fait on s’est dit : bon, rien ne nous empêche de prendre les commandes et de livrer après le confinement, faut pas non plus être plus royalistes que le roi. (Rires) Mais on a quand même compris qu’on ne ferait pas beaucoup de ventes (nous on ne vend que online), donc on n’a pas fait d’actions de communication ou autre. On a appelé nos fournisseurs un par un, pour voir avec chacun quelle commande on pouvait annuler ou non. C’est vraiment un truc essentiel pour moi ça : le but ce n’était surtout pas de mettre nos partenaires dans la merde…

Kevin : Tu fais quoi du coup en ce moment ?

Julia : L’équipe bosse deux matinées par semaine, et moi tous les jours. En vrai, moi je taffe comme une ouf là ! (Rires) Cette période de pause va nous permettre de revoir les fondations, et de continuer à publier des articles qui nous tiennent à cœur. Un autre truc aussi, c’est que ça permet à nos nouvelles recrues de prendre le temps de bien apprendre leurs métiers. Le développement produit et le suivi qualité de production, ce sont des piliers hyper importants pour notre marque et finalement, dans tout le mal de ce confinement, qu’elles puissent avoir deux mois avant de rentrer dans le dur. C’est assez cool finalement.

Kevin : C’est hyper intéressant parce que nous, c’est vraiment tout le contraire qui s’est passé jusqu’à présent ! Déjà, j’avoue qu’on n’a pas du tout vu à long terme comme toi, on s’est dit que ça n’allait pas durer longtemps… Mais du coup on a décidé de rester dans l’action. Par exemple, on n’a pas renoncé à notre communication, on l’a plutôt totalement réorientée. On ne fait plus de communication commerciale, mais une communication un peu fun, pour faire du bien à notre communauté : on a organisé un jeu-concours avec des paires de N’go à gagner par exemple. Surtout, la grande mesure qu’on a acté dès le départ, ça a été de conserver l’embauche d’un nouveau collaborateur, qui était en cours. On ne voulait surtout pas y renoncer. Déjà parce que psychologiquement, ça permet de continuer comme prévu pour 2020, un peu comme si de rien n’était. Je ne dirais pas qu’on est dans le déni depuis le début du confinement, mais en vrai presque. L’idée de continuer à avancer pour nous c’est primordial. En tout cas moi je sais que si je ne fais pas ça, si je n’agis pas, je vais déprimer…

« Je ne dirais pas qu’on est dans le déni depuis le début du confinement, mais en vrai presque. Continuer à avancer pour nous, c’est primordial. »

Kevin Gougeon

Julia : J’avais vu que vous recrutiez ! C’est fou ! Et c’est marrant parce que nous aussi on était trois comme vous, et on vient de recruter deux personnes : Claire en suivi de production, une semaine avant le confinement, et Cécile sur la direction artistique… le lundi de l’annonce du confinement ! Je te raconte pas le mauvais timing ! (rires) C’est dingue quand même ! Loom existe depuis 2016, on a toujours fait gaffe à notre trésorerie, on a décidé d’avoir une croissance douce, et là on rencontre les deux personnes parfaites pour ces deux postes, le destin, c’est génial, et BAM confinement ! (rires) Mais comment tu fais financièrement pour maintenir cette embauche toi ?

Kevin : En fait, malgré les impayés, la chance qu’on a c’est qu’on venait de faire un plan de financement, auprès de France Active, la CCI et de nos banques. On va toucher 270 000 euros en avril. Donc ça y est, on commence les entretiens Skype là !

Julia : Le financement récent, c’est génial ! Nous aussi il nous reste une bonne part de ce qu’on avait levé l’année dernière. Les boîtes qui ont levé juste avant le confinement, ça va vraiment faire la différence. Ça, plus une gestion frugale bien sûr.

Kevin : Oui. Un autre truc aussi qui a été une décision importante au bout de quelques jours : on a décidé de faire des promos. Ca a été un choix très discuté, parce que les promos chez nous c’est vraiment rare, puisqu’on vend au prix juste ! Mais pour soutenir la partie e-commerce, on a fait moins 15% sur trois de nos produits. Et pour accompagner ça, on a écrit une newsletter hyper transparente pour expliquer ce choix à notre communauté. En gros on leur a dit : cette situation nous impacte fortement, donc si vous aviez prévu de vous acheter une paire de N’go, et que vous avez envie de nous aider, c’est le moment. Une sorte d’appel à l’aide un peu. Et en fait ça nous a permis de faire un mois de mars meilleur que janvier et février sur la partie e-commerce…

Julia : Waw ! Ca confirme un peu une sensation que j’avais ! Tu vois nous on a envoyé une newsletter pour expliquer qu’on se mettait en mode pause, et on a reçu plein de messages de soutien de gens qui voulaient acheter pour nous aider ! J’ai l’impression que cette crise a réveillé un truc d’empathie. Nos communautés se disent : j’aime cette marque, et s’il y en a bien une qui doit survivre à cette crise, c’est elle. Et votre logisticien il marche du coup, vous livrez ?

Kevin : Oui. Les délais sont plus longs evidemment, mais on livre. D’ailleurs ça aussi ça a été un gros débat dans nos secteurs : est-ce qu’on met en danger des livreurs ? Nous, contrairement à d’autres marques, on a fait le choix de maintenir nos livraisons. On s’est dit que tant que La Poste décidait de travailler, en mettant en place des mesures de protection pour leurs salariés, alors on continuait aussi. Et vous ?

« Ça a été un gros débat dans nos secteurs : est-ce qu’on met en danger des livreurs ? »

Kevin Gougeon

Julia : Nous, on livrera après le confinement. Parce que je t’avoue que ça m’a fait un peu bader de penser que je pouvais mettre en danger la vie des livreurs pour que des gens reçoivent des fringues… Et puis même, en terme économique ou image de marque pour nous, il valait mieux qu’on passe tous en chômage partiel plutôt que de continuer l’activité coûte que coûte.

Kevin : C’est là aussi la différence avec nous. En mars on a décidé de ne pas avoir recours au chômage partiel. Pour la suite on verra combien de temps ça durera mais le but là c’est de tout faire pour ne baisser les salaires de personne.

Julia : Ce qui est hyper citoyen aussi comme choix ! Quand tu y penses, c’est quand même l’impôt des Français qui nous permet de tenir aujourd’hui, et ça c’est incroyable…

Kevin : On cherche tous des solutions à notre manière et à notre échelle. Déjà, je pense qu’on peut tous être contents d’être en France et d’avoir les dispositifs qu’on a.

Julia : C’est clair. Des solutions, il y en a. Après il faut arbitrer. Chez Loom on prend toutes les décisions de manière très collégiale. Bien sûr avec Guillaume, l’autre cofondateur, on est davantage « responsables », mais en fait on est cinq maintenant et tout le monde est au courant de tout : les dangers auxquels on fait face, combien il y a d’argent sur le compte, les projections financières, qui gagne combien… Faire le choix de cette transparence, ça permet de partager un peu la responsabilité, tout le monde peut donner son avis et se renseigner sur tel ou tel dispositif. C’est pour ça que quand tu disais tout à l’heure qu’il y avait moins de responsabilité à être salarié, je comprends, mais je ne crois pas que les salariés de chez Loom soient insouciants pour autant ! Bien sûr, ils veulent sauver leurs postes, mais je pense que c’est surtout Loom qu’ils veulent sauver. Et c’est ça que je veux : que les gens se disent qu’il faut sauver la boîte car l’équipe est trop cool, et qu’ils ne trouveront jamais un aussi poste aussi passionnant ailleurs ! Et ça finalement je pense que c’est une notion essentielle en terme de leadership : être transparent et parler à l’intelligence des gens, c’est ça qui fait que les équipes ont confiance en toi aussi.

« On a fait le choix de la transparence : les dangers auxquels on fait face, combien il y a d’argent sur le compte, les projections financières, qui gagne combien (…) C’est une notion essentielle en terme de leadership : être transparent et parler à l’intelligence des gens, c’est ce qui fait que les équipes ont confiance en toi aussi. »

Julia Faure

Kevin : Oui c’est vrai tu as raison… Nous aussi on est très transparent sur tout, même si c’est vrai que chacun a son domaine d’expertise. Par exemple moi je gère la partie finance, parce que j’ai été comptable avant, donc je suis seul à encaisser cette charge émotionnelle. Et Ronan, l’autre cofondateur, me fait une totale confiance là-dessus.

Julia : Globalement sur la question de la charge mentale de l’entrepreneur, être deux cofondateurs c’est un soutien énorme. Avec Guillaume on arrive à tout partager, tous les problèmes et les solutions auxquelles on pense. Et on n’a pas peur d’imaginer les pires scénarios pour tenter de comprendre où serait notre place là-dedans ! Ensuite, pour rebondir sur la relation avec notre équipe, on est hyper empathique entre nous, et on partage beaucoup sur nos sentiments. Même si je suis la boss, si je suis triste le matin en commençant à bosser - et ça m’est arrivé ces derniers jours -, je vais le dire. Personne ne fait semblant si ça ne va pas bien.

Kevin : C’est plus facile pour nous parce qu’on a des petites boîtes aussi. On peut tout se dire, j’ai l’impression, tous les trois. Aucun de nous trois ne peut cacher ce qu’il ressent de toutes façons (rires). Ce qui nous fait du bien aussi à N’go en ce moment, c’est de pouvoir trouver de nouveaux espaces de discussion. On fait partie du Réseau Entreprendre Atlantique et ça nous permet de discuter et de nous soutenir entre plein d’entrepreneurs de secteurs hyper différents.

Julia : Et ça t’apporte quelque chose de concret ?

Kevin : Oui. Par exemple on est conseillé par notre animatrice de club Aurélie Lamy, coach mental spécialisée dans le sport, et récemment elle m’a fait prendre conscience d’un truc hyper fort sur ma personnalité, qui conditionne ma réaction face à la crise aujourd’hui. J’ai compris que j’étais un « affectif cérébral » et que donc mon problème c’est que j’ai besoin d’être constamment dans l’action, et que je ne sais pas être efficace dans le passif. Je ne sais pas profiter du court terme, je pense tout de suite au long terme, j’ai envie que ça avance… C’est ce qui fait que je suis angoissé dans cette période de confinement. Donc maintenant, je sais que c’est le moment de travailler sur ma gestion des mauvaises émotions, réussir à être plus dans l’instant présent…

« J’ai compris que j’étais un « affectif cérébral ». Mon problème, c’est que j’ai besoin d’être constamment dans l’action, et que je ne sais pas être efficace dans le passif. C’est ce qui fait que je suis angoissé dans cette période de confinement. »

Kevin Gougeon

Julia : Bon, nous on n’est pas vraiment dans le développement personnel (rires) ! Moi ce qui m’aide le plus en ce moment, c’est de m’intéresser à l’après. Qu’est-ce qui va changer dans le monde après ça en terme de consommation ? Je parle beaucoup aux journalistes, aux gens autour de moi, je lis énormément… Notre stratégie c’est de l’anticipation. Honnêtement, je pense que si sur le court terme ça va être catastrophique économiquement, sur le long terme le projet qu’on porte avec Loom est le bon. Et j’ai regardé ce que vous faites chez N’go et j’ai l’impression que vous aussi en fait. L’éthique et l’écologie, c’est la bonne direction. La question c’est de tenir jusque-là.

Kevin : Oui… Quelque part, je compte aussi sur le fait que les gens vont consommer autrement derrière tout ça. Mais je pense vraiment que ça ne sera qu’une part de la société. On est quand même dans une bulle qui pense comme nous, mais dès que tu en sors, on voit que les gens ne sont pas forcément dans les mêmes logiques de pensées… H&M et Zara cartonnent en ce moment et continueront… Ce qu’il faudrait à la fin du confinement c’est rester tous solidaires avec nos commerçants et privilégier le commerce physique.

« Qu’est-ce qui va changer dans le monde après ça en terme de consommation ? (…) L’éthique et l’écologie, c’est la bonne direction. La question c’est de tenir jusque-là. »

Julia Faure

Julia : Moi j’ai vraiment foi en ce qui va se passer. Un changement de paradigme s’opère, et nos entreprises éthiques et écologiques s’y insèrent. C’est pour ça aussi que je travaille encore plus que d’habitude en ce moment. Parce que j’ai l’impression d’œuvrer à ce nouveau monde là. Et que si je fais rien, j’ai l’impression d’être juste une consommatrice dans son appartement, qui profite du système en place. Ma connaissance du monde me force à vouloir mettre mon entreprise au service de causes extra-économiques… parce que c’est plus efficace que de me payer un psy finalement (sourit). Et stratégiquement, comme je pense que les gens vont consommer moins, produits Loom y compris, et au fond tant mieux, je me prépare à vendre moins qu’avant. Je pensais atteindre ma rentabilité à la fin de l’année et bien tant pis ça me prendra deux ans de plus. Donc en ce moment je travaille à construire une entreprise qui aura une croissance moindre mais qui sera résiliente dans les crises à venir. Parce que celle-là finira mais qu’il y en aura d’autres.

Kevin : Bon d’ailleurs après ce confinement… ça te dit pas qu’on fasse une collab’ ?

« Ma connaissance du monde me force à vouloir mettre mon entreprise au service de causes extra-économiques… parce que c’est plus efficace que de me payer un psy finalement. »

Julia Faure

Illustration : Maria Frade

Clémence Lesacq

Editorial Manager - Modern Work @ Welcome to the Jungle

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